TROIS PAYS UNE VIE PDF

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Editions LOCOMOTIVE UNE VIE TROIS PAYS M O N I C A M A R T I N E Z G A D E L

TROIS PAYS, UNE VIE

Editions LOCOMOTIVE Copyright Editions LOCOMOTIVE 52, rue des Pyrénées 64190 Gurs Achevé d’imprimer en août 2026 PRINTOCLOCK 229, route de Seysses 31100 Toulouse ISBN : 9782487206052 Prix : 20€ TTC Dépôt légal : Août 2026

Monica Martinez Gadel TROIS PAYS, UNE VIE Editions LOCOMOTIVE

7 Je dédie ce livre à Claude, mon mari A mes fils, Olivier et Damien A ma belle-fille Carine A mes petites filles, Altéa et Mélissande Sans qui ce livre n’aurait jamais été écrit. « La Reconnaissance est la mémoire du Coeur » Je remercie Elisabeth, qui avec sa plume et son écoute, a donné une seconde vie à mes souvenirs.

9 PROLOGUE Maman, ce livre est ton histoire. Aujourd’hui je veux prendre un moment pour honorer ta mémoire, et exprimer à quel point tu as été une lumière dans ma vie. Ton absence laisse un vide immense mais ton esprit et ton amour continuent de m’inspirer chaque jour.

11 RACINES ANDALOUSES

13 Chapitre 1 – Chercos Tout commence par une montagne. Une chaîne sèche, dénudée, qui se dresse au-dessus de la vallée de l’Almanzora comme un rempart sans fin. Là, accrochées aux pentes rocailleuses, quelques maisons blanchies à la chaux, serrées les unes contre les autres, semblent défier le temps et la géographie. C’est Chercos, un point minuscule sur la carte, mais pour ceux qui y sont nés, un monde entier. Un monde rude, sans concession, qui sculpte le caractère autant que le paysage. Au tournant du XIXᵉ et du XXᵉ siècle, Chercos n’est qu’un hameau oublié. Les rues pavées, étroites, serpentent entre des maisons basses coiffées de toits plats où l’on fait sécher les figues, les amandes, parfois le linge lavé à la fontaine. Ces pavés eux-mêmes portent la marque de la terre : ils ne sont pas de simples pierres, mais les chutes de marbre venues de la concession voisine, recyclées sous les pas des habitants comme une signature minérale. Le silence y est une seconde nature : il n’est brisé que par le bêlement des chèvres, le pas lourd des mulets ou les voix rudes des femmes qui s’interpellent d’une fenêtre à l’autre. La lumière règne en maître. Une lumière dure, crue, qui ne laisse aucun répit. En été, elle écrase les collines, réduit les couleurs à l’ocre et au blanc. En hiver, elle s’adoucit mais n’abandonne jamais vraiment son éclat métallique. Les habitants de Chercos vivent avec elle comme on vit avec une loi : sans discussion. Elle guide les heures, les travaux, le repos, et parfois même l’humeur des hommes.

14 Ici, la terre est pauvre. On cultive des céréales maigres, des oliviers noueux, quelques amandiers. L’eau est rare, précieuse, captée par de petits canaux hérités d’Al-Andalus, surveillée, distribuée avec parcimonie. Chaque goutte est un combat. Pourtant, presque chaque maison possède son propre puits, une richesse discrète creusée dans la roche, qui assure juste assez d’eau pour survivre. Les hommes travaillent en terrasse, bâtissant des murets de pierres sèches qui retiennent un peu de terre et beaucoup d’espoir. Les femmes, elles, s’occupent du foyer, des enfants, du petit bétail, répétant chaque jour des gestes hérités de leurs mères. Il n’y a pas d’école, ou si peu. Les enfants grandissent vite, leurs pieds nus habitués aux cailloux brûlants. À huit ans, ils aident déjà aux champs ; à dix ans, ils savent conduire un mulet ; à douze ans, ils participent aux récoltes comme des adultes. Le temps de l’innocence est bref, presque inexistant. Le jeu est un luxe, l’enfance une parenthèse étroite. Pourtant, dans cette austérité, il y a aussi des joies : les processions religieuses, les fêtes patronales où l’on danse jusqu’à la nuit tombée, les repas partagés après une moisson. Ces repas, toujours organisés chez le patriarche de la famille, réunissent voisins, cousins, ouvriers ; ils transforment la maison en cœur battant du village. Ces instants suspendus donnent à Chercos une chaleur que ne soupçonne pas celui qui ne voit que la poussière et la pauvreté.

15 Et si la fontaine semble centrale pour l’étranger, les habitants, eux, savent que le véritable cœur du village est ailleurs : dans la petite église San Lorenzo, où l’on se réunit, où l’on prie, où l’on se console. C’est là que se gravent les naissances, les unions, les deuils. Devant certaines maisons, notamment celle de la famille d’Alicia, une meule par terre attend les gerbes de blé. C’est là que l’on bat la récolte : une mule, les yeux bandés, tourne inlassablement en tirant la lourde meule de pierre. Le son régulier de la pierre qui écrase les épis se mélange aux voix qui racontent les histoires du village, aux rires étouffés, au vent tiède qui traverse les ruelles. Chercos n’est pas un décor neutre. C’est une matrice. Ceux qui y naissent, comme Alicia, y reçoivent à la fois une charge et un héritage : la fierté d’appartenir à une terre rude, et le poids d’une vie sans horizon. Car déjà, au début du siècle, beaucoup de jeunes regardent ailleurs. La mer n’est pas si loin. L’Algérie attire, la France promet. Le village le sait, sans se l’avouer : il perd ses enfants. Mais pour l’heure, à Chercos, le temps s’écoule lentement. Le soleil se lève sur les collines arides, les mulets descendent vers les chantiers de la concession, les femmes tirent l’eau des puits. Rien ne semble devoir changer. Et pourtant, dans ce décor immobile, l’histoire d’Alicia est sur le point de naître, décidée déjà à franchir les frontières que la montagne semblait vouloir tracer pour elle.

17 Chapitre 2 – Les ancêtres De Juan Alias Lorenzo et de Maria Sebastiana López Saez, il ne reste presque rien. Pas de portraits, pas de lettres, pas de récits détaillés transmis à travers les générations. Seulement deux noms, posés comme deux pierres au bord d’un chemin : simples, solides, un peu muets. Et pourtant, derrière eux, se dessine un monde. Ce silence tient aussi au fait que la mairie de Chercos a brûlé pendant la guerre, emportant avec elle les registres, les dates, les traces qui auraient pu éclairer leur vie. Ils vécurent dans cette Andalousie rurale de la seconde moitié du XIXᵉ siècle, une époque marquée par la lente sortie d’un pays brisé par les guerres napoléoniennes, la perte des colonies, les sécheresses et les famines. L’Espagne de cette époque est encore une terre paysanne, pauvre, où l’on vit au rythme des récoltes et des processions. Chercos, leur village, n’était qu’un point de poussière au milieu de cette histoire agitée. On ignore tout de leur métier exact, mais l’on sait que la région vivait déjà au contact du marbre, que Macael était tout proche, et que de nombreux hommes partageaient leur temps entre quelques travaux agricoles et des tâches liées à la pierre. On imagine Juan Alias Lorenzo, le patriarche, debout à l’aube, les traits burinés par le soleil, s’appuyant sur une houe ou menant un mulet. Son nom, « Lorenzo », évoque les champs baignés de lumière, et peut-être une force tranquille. Il devait être comme tous les hommes de sa génération : résigné et tenace, convaincu que le travail de la terre, aussi ingrat soit-il, était le seul chemin possible. Peut-être

18 participait-il aussi, comme tant d’autres du village, aux travaux liés au marbre : transporter des chutes, guider les bêtes qui actionnaient les meules, ou servir de manœuvre occasionnel pour les petites concessions alentour. Rien ne le prouve, mais tout, dans le contexte de Chercos, en laisse l’intuition. À ses côtés, Maria Sebastiana López Saez. Le nom « Sebastiana », porté comme un héritage ancien, résonne de cette dignité des femmes d’Andalousie, figures solides, silencieuses, gardiennes du foyer. Elle devait passer ses journées à moudre le grain, à pétrir le pain, à laver le linge dans l’eau froide d’une fontaine, ses mains rougies par la lessive et la pierre. Comme toutes les femmes du village, elle portait à la fois le poids du foyer et la mémoire des gestes transmis. Et son nom complet, López Saez, rappelle la tradition espagnole de conserver les deux lignées - celle du père et de la mère - comme une trace infime mais précieuse de leur existence. Elle n’a pas laissé de phrases écrites, mais peut-être des gestes transmis à ses filles, une façon de nouer un foulard, de préparer une soupe de pois chiches, de consoler un enfant. De leur union est née une lignée. Les générations suivantes les ont à peine évoqués, mais leurs noms sont restés, inscrits dans les registres paroissiaux, couchés à l’encre brune sur le papier. Ce silence, paradoxalement, est éloquent : il dit une vie modeste, sans éclat, comme des milliers d’autres. Des vies qui ne font pas les grands récits, mais qui soutiennent, en profondeur, la continuité d’un monde. On ne sait pas s’ils étaient pauvres ou simplement modestes ; on sait seulement qu’ils ont transmis assez de

19 force pour que leurs descendants quittent un jour la montagne et trouvent ailleurs un avenir. Il faut imaginer ce couple avançant dans un XIXᵉ siècle incertain : les famines de 1856 et 1868, les épidémies de choléra qui traversaient l’Andalousie, les soubresauts politiques qui secouaient Madrid mais atteignaient peu la montagne. Pour eux, ces événements étaient lointains. Leur quotidien se limitait au village, au champ, à la famille. C’est cette étroitesse même qui donnait sa densité à leur vie. Ils vivaient dans un monde où l’on connaissait chacun par son nom, où la communauté suppléait à l’absence d’État, où les familles traversaient les crises en silence, portées par une endurance ordinaire. De leur union naquit notamment Juan Canana, grand- père de Monica. En lui, leur sang trouva une voix, une incarnation plus précise, plus visible. C’est à travers lui, chef de concession, homme lettré, figure d’autorité et de générosité, que l’on devine ce que purent être Juan Alias Lorenzo et Maria Sebastiana : des gens droits, résistants, enracinés, dont l’héritage s’est transmis par d’autres voies que les papiers administratifs. Mais même sans récits détaillés, Juan Alias Lorenzo et Maria Sebastiana demeurent là, comme deux silhouettes à l’arrière-plan d’une photographie ancienne : discrets, immobiles, mais essentiels. Dans chaque histoire familiale, il y a ainsi des noms sans histoire, des vies qui se dissolvent dans l’oubli. Mais sans eux, rien ne tiendrait. Chercos, ses pierres, ses terrasses sèches, portent encore l’ombre de Juan et de Maria. Et c’est de ce sol, rude et silencieux, qu’est

20 sortie la suite de l’histoire. Une histoire que leurs descendants continueront à écrire, parfois sans même savoir d’où vient leur force.

21 Chapitre 3 – La vie du village au XIXᵉ siècle Vivre à Chercos, dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle, c’était vivre dans un monde minuscule, refermé sur lui- même, où tout semblait immuable. Le village était un entrelacs de ruelles pavées, si étroites que deux mulets chargés ne pouvaient s’y croiser sans heurts. Les maisons, toutes semblables, blanchies à la chaux, s’adossaient à la roche. À l’intérieur, une seule pièce, parfois deux : un foyer, quelques lits, une table grossière, des coffres où l’on rangeait le linge et les rares objets de valeur. Ces ruelles pavées n’étaient pas faites de pierres quelconques : on y utilisait les chutes de marbre provenant des carrières de la région, des restes polis par les pas, qui donnaient au sol une blancheur inégale et presque scintillante. Le cœur du village, c’était la fontaine. Là, chaque matin, les femmes se retrouvaient, leurs cruches de terre cuite posées sur la hanche. Elles y puisaient l’eau, échangeaient les nouvelles, surveillaient les enfants. L’eau était rare, surveillée, parfois disputée : on comptait les seaux, on régulait l’usage. Chaque goutte semblait porter en elle la possibilité d’une récolte ou d’une famine. Pourtant, presque chaque maison possédait son propre puits, creusé profondément dans la roche sèche, ce qui permettait à de nombreuses familles de ne pas dépendre entièrement de la fontaine commune. Ce détail, presque invisible pour l’étranger, structurait profondément la vie quotidienne. Le travail rythmait la vie. Au printemps, on préparait les terrasses pour les amandiers et les oliviers. L’été, on moissonnait les champs secs, on battait le blé sur l’aire

22 commune, sous un soleil implacable. L’automne apportait les vendanges, maigres mais festives. L’hiver, plus dur encore, réduisait les jours au minimum : on se regroupait autour du feu, on réparait les outils, on contait des histoires. Mais en réalité, l’agriculture n’était pas l’activité principale du village : c’était la carrière de marbre qui nourrissait la plupart des familles. Les hommes y travaillaient dès l’adolescence, manipulant la pierre, transportant les blocs, polissant parfois les chutes réutilisées dans les rues. Les saisons agricoles n’étaient qu’un complément, un rythme ancien qui persistait malgré la nouvelle économie de la pierre. Les fêtes religieuses étaient les seuls instants où le village s’ouvrait à la joie. La procession du saint patron, les cloches de l’église qui résonnaient dans les collines, les danses improvisées au son d’une guitare. Ces moments suspendus, où l’on mangeait mieux, où l’on riait, faisaient oublier pour quelques heures la pauvreté et l’isolement. Et c’était autour de l’église San Lorenzo que tout se rassemblait vraiment : le lieu que les habitants considéraient comme le véritable centre du village, bien plus que la fontaine. L’école n’existait pas vraiment, sinon pour quelques garçons chanceux. La plupart des enfants travaillaient dès leur plus jeune âge : garder les chèvres, porter du bois, aider aux champs. Lire, écrire, compter : tout cela restait un privilège. On vivait davantage dans l’oralité : les récits des anciens, les prières récitées par cœur, les chansons populaires transmises de génération en génération. Et ceux qui savaient écrire – une poignée seulement – devenaient

23 des figures centrales du village, des intermédiaires indispensables. Et puis il y avait les départs. Déjà, à la fin du XIXᵉ siècle, des jeunes quittaient Chercos. Certains descendaient vers Almería pour chercher du travail, d’autres embarquaient vers Oran. La mer, frontière et promesse, attirait. Les familles voyaient partir leurs enfants avec un mélange de fierté et de douleur, sachant qu’ils ne reviendraient peut-être jamais. Cette émigration allait marquer profondément la génération suivante : elle deviendrait l’horizon naturel des plus courageux, ceux qui, comme les enfants de Juan Alias López, franchiraient la Méditerranée pour tenter une autre vie. Dans ce décor, Juan Alias Lorenzo et Maria Sebastiana vivaient comme tout le monde : dans l’économie stricte des gestes quotidiens, dans une austérité qui ne surprenait personne, car il n’y avait rien d’autre à comparer. Leur vie n’avait rien d’exceptionnel, et c’est précisément cela qui la rend si précieuse aujourd’hui : elle était l’image fidèle de ce que signifiait être andalou, paysan, au XIXᵉ siècle. Mais la famille n’était pas dépourvue de ressources pour autant : elle vivait dans la même austérité que les autres, sans être misérable, enracinée dans une communauté où la solidarité compensait souvent l’absence d’argent. Ce monde, fait de pierre, de poussière et de prières, allait pourtant changer. Avec leur fils Juan, dit « Juan Canana », la lignée entrerait dans une autre dimension : celle de l’écriture, de l’autorité villageoise, d’une visibilité nouvelle. Homme très grand, très mince, lettré, chef du village et

24 responsable d’une concession de marbre, il deviendrait la figure qui incarnerait, pour les générations suivantes, la force silencieuse de ses parents. Mais pour comprendre cet homme, il faut se souvenir qu’il est né de ce terreau, de ces vies humbles et silencieuses qui formaient le socle de toute une génération.

25 Chapitre 4 – Juan dit « Juan Canana » Avec Juan Alias López, l’histoire familiale prend un relief plus net. Né en 1863 à Chercos, il grandit dans ce décor austère, entre les terrasses d’amandiers, les ruelles pavées et les sources rares. Mais à la différence de tant d’autres hommes du village, il possédait une singularité : il savait lire, écrire, compter. Dans une Espagne rurale où l’analphabétisme était la règle, cette compétence faisait de lui un homme à part. Cette instruction, rare pour l’époque, expliquera plus tard son rôle d’intermédiaire et son statut de “chef du village”, puisque les habitants n’avaient personne d’autre vers qui se tourner pour les actes officiels. On l’appelait « Juan Canana », à cause de la canne qu’il portait toujours à la main. Était-ce une véritable infirmité, une jambe récalcitrante, ou simplement une habitude, une marque de dignité ? Nul ne le dit avec précision. Mais cette canne était devenue son signe distinctif. On l’imaginait, silhouette droite, chapeau vissé sur la tête, canne en main, arpentant les ruelles du village avec la lenteur et l’assurance de celui qu’on respecte. La canne, en réalité, n’était pas seulement un appui : elle était creuse, vissée, et renfermait quelques billets ou papiers officiels. Il la dévissait pour aider, prêter, ou noter ce que les villageois lui demandaient. Ce simple objet devint une sorte d’insigne, un symbole d’autorité bienveillante. Car Juan Alias n’était pas seulement un paysan. Il était devenu, à sa manière, une autorité morale et administrative. Dans ce coin reculé d’Andalousie, les habitants analphabètes avaient besoin d’un intermédiaire pour leurs

26 papiers, leurs contrats, leurs démarches avec la mairie ou la province. Juan jouait ce rôle. Il écrivait les lettres, lisait les documents officiels, traduisait en mots simples ce qui, autrement, serait resté incompréhensible. Il aidait même, dit- on, à rédiger les prières et les hommages funéraires. Sa maison - la plus grande du village - était le lieu où l’on se regroupait pour casser les amandes, partager les repas de moisson, ou chercher conseil. Elle servait à la fois de foyer, d’assemblée et d’administration improvisée. Il n’était pas riche, mais il savait rendre service. Quand il le pouvait, il avançait quelques pièces à une famille en difficulté, ou prêtait sa mule pour transporter une charge lourde. Dans un monde de misère, ce geste faisait de lui un protecteur. On le respectait, on l’écoutait. Sa parole comptait dans les affaires du village, presque autant que celle du curé. S’il n’était pas riche, il n’était pas pauvre non plus : sa concession de marbre lui assurait un niveau de vie plus stable que beaucoup, et sa générosité renforçait encore sa réputation. Ce n’est qu’après sa mort, faute d’hommes pour reprendre son rôle, que ses héritiers - des filles, sans droits ni ressources - sombrèrent dans la pauvreté. Juan Canana travaillait aussi à la carrière de marbre de Macael, non loin de là. Macael, avec sa pierre blanche réputée depuis l’Antiquité, offrait aux hommes du coin un travail rude mais stable. Extraire, tailler, transporter ces blocs lumineux exigeait une force physique et une endurance à toute épreuve. La poussière blanche s’incrustait dans les vêtements, les cheveux, les poumons. Mais ce marbre donnait à la région une renommée, et Juan Canana, en y travaillant, liait sa vie à cette matière qui résistait au temps. Il avait d’ailleurs sa propre petite concession, héritée

27 de son père, qu’il dirigeait avec autorité. Beaucoup travaillaient sous sa responsabilité, et même s’il ne possédait pas de grande richesse, il était considéré comme « un homme qui avait de quoi vivre ». Trois fois marié, il connut les joies et les deuils. De son second mariage avec Paola Exposito, née à Almería en 1880, naquit Alicia, celle qui deviendrait la mère de Monica. Mais Paola mourut jeune, en 1918, à seulement 38 ans, laissant derrière elle des enfants encore fragiles. Alicia avait trois ans. C’est cette perte, brutale et précoce, qui marqua à jamais son enfance. Paola portait le nom « Exposito », signe que ses propres origines étaient liées à un abandon ou à une filiation non reconnue, comme c’était encore courant en Espagne à l’époque. Juan Canana, malgré sa réputation d’homme juste et généreux, ne pouvait combler cette absence. Sa troisième épouse, décrite comme une femme distante, parfois dure, n’apporta pas la tendresse maternelle dont Alicia aurait eu besoin. Le foyer, marqué par la perte et les tensions, n’était pas un lieu doux. C’est pour fuir cette violence silencieuse que l’aîné, José, décidera plus tard d’emmener ses deux sœurs - Isabelle et Alicia - en Algérie, leur offrant une chance d’échapper à un quotidien devenu hostile. Ce choix bouleversa à jamais le destin familial. Et pourtant, dans la mémoire des générations suivantes, Juan Canana resta une figure respectée, presque légendaire. On se souvenait de lui comme d’un homme droit, lettré, attentif aux autres. Sa canne, plus qu’un appui, semblait incarner son rôle : soutenir, guider, orienter les siens et ses

28 voisins. Quand il mourut en 1931, à 68 ans, c’est tout un village qui perdit un repère. On disait qu’avec lui, c’était une partie de la mémoire du village qui disparaissait : les histoires, les conseils, l’écriture même. Après sa mort, plus personne n’eut vraiment la même autorité. Dans ce récit familial, il apparaît comme une charnière : entre l’ombre muette des ancêtres et la lumière douloureuse des générations suivantes. Sa fille Alicia allait porter en elle, sans le savoir, l’héritage de cette autorité tranquille, de cette dignité née de l’austérité andalouse. Mais aussi la marque d’un manque : l’absence d’une mère, la rudesse d’une marâtre, la dureté d’une enfance sans tendresse. Cette dualité - force héritée et blessure originelle - allait profondément modeler la suite de sa vie, des montagnes de Chercos aux rivages d’Algérie.

29 Chapitre 5 – Paola Exposito et l’enfance d’Alicia Dans les récits familiaux, Paola Exposito apparaît comme une silhouette presque effacée, et pourtant essentielle. Née en 1880 à Almería, elle avait grandi dans cette Andalousie de poussière et de lumière, semblable à Chercos, mais sans doute un peu plus ouverte sur la mer et ses promesses. On disait d’elle qu’elle était vive, belle, une femme courageuse. Sa vie fut courte, mais elle laissa une trace indélébile. Son nom, “Exposito”, rappelait une origine marquée par l’abandon ou l’orphelinat, une réalité fréquente à l’époque : un signe d’humilité qui, pourtant, ne diminua jamais sa dignité. Quand elle épousa Juan Canana, déjà installé dans son rôle de patriarche de Chercos, elle apporta avec elle une jeunesse, une énergie, peut-être une douceur que l’on ne retrouve pas dans la mémoire des autres épouses. Ensemble, ils eurent quatre enfants : José en 1905, Maria en 1910, Isabelle en 1913, Alicia en 1915. Quatre naissances rapprochées, quatre vies qu’elle porta avec cette force discrète des mères andalouses. Dans la grande maison blanche de Juan, la plus vaste du village, c’est elle qui donnait le rythme : le foyer tournait autour de ses gestes, de sa présence, de cette chaleur que tous évoquent encore malgré le peu de récits qu’elle a laissés. Mais la fatalité rôdait. En 1918, Paola mourut brutalement, à trente-huit ans. La grippe espagnole, qui ravagea l’Europe cette année-là, fut-elle la cause ? Ou bien une infection, une fièvre mal soignée, une hémorragie ? Les récits familiaux ne précisent pas, mais tous insistent sur la

30 rapidité de sa disparition. Un jour, elle était là, attentive, présente ; le lendemain, le vide. Dans un village coupé du monde, sans médecin, sans secours, il suffisait parfois d’une nuit pour que tout bascule. Alicia n’avait que trois ans. On dit souvent que les enfants de cet âge ne gardent pas de souvenirs précis. Mais ils gardent l’absence, comme une empreinte. Pour Alicia, la perte de sa mère fut une cassure. Elle grandit sans cette tendresse qui façonne un caractère, sans ce geste maternel qui console et qui protège. Elle n’eut qu’une image floue : peut-être une odeur de savon, un coin de foulard, le timbre d’une chanson. Le reste, c’est le manque qui l’enseigna. Juan, son père, se remaria une troisième fois. Mais la nouvelle épouse n’eut rien de la chaleur de Paola. On la décrit comme une marâtre sévère, indifférente, parfois dure. Les enfants, déjà fragilisés par le deuil, durent affronter un foyer froid, où l’amour manquait. On ne les envoyait pas à l’école, faute d’intérêt ou de moyens. Ils marchaient pieds nus, sans chaussures, dans les ruelles de Chercos. La pauvreté se doublait d’une négligence affective. Ce n’était pas la misère matérielle qui menaçait le plus - leur père travaillait encore et savait assurer l’essentiel - mais la misère émotionnelle, celle qui creuse à l’intérieur des cicatrices profondes. C’est dans ce contexte qu’Alicia grandit. Elle se souvenait peut-être d’un parfum, d’une chanson murmurée, d’un geste de Paola. Mais ce souvenir se brouilla vite, remplacé par la rudesse quotidienne. José, l’aîné, tenta de protéger ses trois sœurs, mais il était lui-même encore trop

31 jeune. Isabelle, plus grande, partageait avec Alicia cette enfance rude, où l’on apprenait très tôt à se taire, à supporter, à se débrouiller. La maison n’était plus ce foyer vivant qu’elle avait connu avec Paola : elle était devenue un lieu de silence, où les enfants se tenaient dans les marges. Et pourtant, de cette dureté naquit une force. Alicia ne connut pas l’insouciance, mais elle développa une endurance qui lui permettrait de traverser les épreuves futures. La perte précoce de sa mère, l’indifférence de sa belle-mère, la pauvreté du village : tout cela forgea en elle un caractère tenace, discret, mais solide. C’est cette même rudesse qui, quelques années plus tard, lui donnerait la détermination d’affronter l’exil, la guerre, l’Algérie, la perte et la reconstruction. Dans la mémoire de ses descendants, Paola demeure comme une ombre lumineuse, une absence fondatrice. Elle n’a pas eu le temps de vieillir, ni de transmettre ses récits. Mais dans les silences d’Alicia, dans ses gestes de mère plus tard, on peut deviner l’empreinte de cette disparition. Grandir sans tendresse maternelle, c’était porter toute une vie ce manque, et en même temps, inventer une autre manière d’aimer. Et lorsque José, devenu adolescent, décida d’emmener ses deux sœurs Isabelle et Alicia en Algérie pour leur offrir une chance d’échapper à cette marâtre et à cette vie trop dure, il prolongea, sans le savoir, le geste de protection que Paola n’avait pas eu le temps d’accomplir.

33 Chapitre 6 – La fratrie : José, Maria, Isabelle et Alicia Dans une maison sans tendresse, ce sont les enfants qui s’inventent une famille à eux seuls. À Chercos, après la mort de Paola, José, Maria, Alicia et Isabelle devinrent ce noyau discret, fragile, mais essentiel. Ils étaient quatre, mais leur solitude avait le poids d’une foule. Dans la grande maison devenue froide depuis l’arrivée de la troisième épouse, leur seule chaleur provenait de ce lien silencieux qu’ils tissaient entre eux. José, né en 1905, était l’aîné. À dix ans déjà, il avait l’allure d’un adulte : regard sérieux, mains calleuses, gestes lents et précis. Il prit naturellement le rôle de protecteur. Dans un foyer où la marâtre se montrait indifférente, parfois dure, il veillait sur ses sœurs comme il le pouvait. Mais il n’était encore qu’un enfant : ses épaules ployaient sous une responsabilité trop grande pour son âge. Il était celui qui interposait son corps ou son silence entre les filles et l’aigreur de la belle-mère, celui qui cherchait un morceau de pain en plus, qui trouvait une excuse pour adoucir les reproches. Maria, née en 1910, était la plus solide des filles. Elle avait déjà 8 ans quand sa mère est morte et elle était profondément attachée à ses racines espagnoles. Elle prenait le rôle de grande sœur avec sérieux. Isabelle, née en 1913, n’avait que deux ans de plus qu’Alicia. Elles grandirent presque comme des jumelles, partageant tout : le lit étroit, les corvées, les jeux improvisés avec trois cailloux et un bout de bois. Elles se tenaient par la main dans les ruelles du village, inséparables. Dans leurs chuchotements d’enfants,

34 elles se consolaient, se racontaient des histoires inventées, se promettaient de ne jamais se quitter. Elles étaient l’une pour l’autre un refuge, un rempart contre le froid du foyer. Et puis il y avait Alicia, la cadette, née en 1915. Fragile au départ, marquée par l’absence de sa mère, elle apprit très vite à se taire, à observer, à endurer. Elle développait une sensibilité silencieuse, une façon d’enregistrer les détails, de se souvenir de tout. Cette mémoire allait devenir, plus tard, son héritage le plus précieux. Elle regardait José et Maria comme une figure protectrice et Isabelle comme une moitié d’elle-même, et c’est dans ce triangle fraternel qu’elle trouvait son équilibre. Ensemble, les quatre formaient une petite république enfantine au cœur de l’austérité. José et Maria les guidait, Isabelle inventait des jeux, Alicia les suivait avec une docilité attentive. Dans la maison, ils se faisaient discrets, pour éviter les reproches de leur belle-mère. Mais dehors, dans les collines, ils trouvaient encore quelques moments de liberté : grimper sur les rochers, courir derrière les chèvres, chercher des figues dans les vergers. La montagne, rude et brûlée, devenait pour eux une échappée, un espace où respirer loin des tensions du foyer. La pauvreté marquait tout : pas d’école, pas de chaussures. Les pieds nus sur les pierres brûlantes, les habits rapiécés. Mais leur lien fraternel compensait, un peu. Dans un monde où les adultes ne leur donnaient pas l’amour nécessaire, ils inventaient leur propre tendresse. Ils partageaient la même couverture, la même miche de pain, le

35 même silence du soir autour du foyer où jamais un mot de douceur ne venait de la belle-mère. Ce lien, pourtant, allait être mis à l’épreuve. José, devenu adolescent, comprit très vite qu’il n’y avait pas d’avenir à Chercos. Les champs donnaient peu, le marbre de Macael ne nourrissait pas une famille entière, et la marâtre rendait la maison étouffante. Alors, il se tourna vers l’ailleurs. Il savait que de l’autre côté de la mer, en Algérie, des cousins, des voisins, des centaines d’Andalous avaient déjà trouvé du travail. Oran : un nom qui résonnait comme une promesse de survie. Dans le village, on parlait souvent de ces silhouettes parties et jamais revenues, ou revenues transformées : l’exil était devenu presque une tradition masculine. C’est lui, José, qui prit la décision. Il ne pouvait pas sauver tout le monde, mais il pouvait sauver ses sœurs. Arracher Alicia et Isabelle à cette enfance sans horizon, leur donner une chance ailleurs car Maria était mariée. José avait compris, dès l’adolescence, que leur vie ne pouvait pas rester figée dans la poussière de Chercos. Ce choix, immense pour un garçon à peine sorti de l’enfance, fut l’acte fondateur de toute l’histoire familiale : celui qui allait redessiner les destins, ouvrir la Méditerranée, et ancrer la lignée sur une autre rive. Cette fratrie, soudée par la perte et par l’indifférence des adultes, allait ainsi devenir une petite caravane d’exil. José en tête, Alicia et Isabelle à ses côtés. Trois enfants du village, poussés par la pauvreté et par l’amour fraternel, sur le point de quitter leur terre natale pour une autre rive.

36 Personne, alors, n’imaginait que ce départ silencieux serait le début d’une nouvelle histoire, celle qui mènerait un jour jusqu’à Monica.

37 Chapitre 7 – José et l’appel de l’Algérie Dans presque toutes les familles andalouses du tournant du siècle, il y avait un parent qui avait « franchi la mer ». L’Algérie, colonie française, attirait depuis longtemps les paysans ruinés d’Espagne : là-bas, disait-on, on trouvait du travail dans les vignes, dans les champs de blé, sur les docks des ports. Ce n’était pas l’Amérique, mais c’était une promesse suffisante pour ceux qui n’avaient plus rien à perdre. On disait aussi que les Espagnols y étaient recherchés pour leur endurance, leur savoir-faire, et qu’il suffisait de connaître quelqu’un déjà installé pour être accueilli dans cette chaîne solidaire de déracinés. Dans la famille d’Alicia, cet éclaireur s’appelait José, son frère aîné. On parlait de lui comme d’un homme courageux, parti très jeune, presque un enfant, après une dispute violente avec son père. Mais contrairement à ce que beaucoup imaginaient, son premier exil ne fut pas l’Algérie : ce fut Cuba, en 1919, alors qu’il n’avait que quatorze ans. Là-bas, dans les ateliers de La Havane, il apprit la mécanique. Il revint à Chercos en 1925, avec dans ses poches quelques papiers tachés d’huile - ses précieux diplômes - et dans son regard une maturité que la montagne ne donnait pas. Ce retour n’était qu’une parenthèse. Après son service militaire, il comprit que rien n’avait changé au village : ni la pauvreté, ni la dureté de la marâtre, ni l’absence totale d’avenir pour ses sœurs Alicia et Isabelle. Pendant quelques années, il travailla ici et là, réparant ce qu’il pouvait, aidant comme il le pouvait. Puis, en 1933, il prit la décision qui

38 allait changer leurs vies : partir en Algérie. Cette fois, il ne partirait pas seul. Il emmènerait ses sœurs. Leur offrir un avenir était devenu pour lui une urgence vitale. Il avait déjà séjourné quelque temps en Algérie, logeant dans une pension espagnole bruyante et solidaire, à Lapasset. Il y avait trouvé du travail, un atelier, une nouvelle communauté. Comme beaucoup d’Andalous, il vivait dans un entre-deux : ni Français, ni Algérien, mais étranger parmi les siens, dans une foule d’exilés qui partageaient la même langue et la même fatigue. Cette pension espagnole, emplie d’odeurs de cuisine et de conversations tardives, était devenue pour lui un refuge et un tremplin. Les lettres qu’il envoyait à Chercos - rares, précieuses - racontaient un monde dur mais possible : des salaires modestes mais réguliers, des maisons où l’eau ne manquait pas toujours, des rues animées où se croisaient d’autres Espagnols. À Chercos, ces récits prenaient des airs de légende. Pour qui n’avait jamais quitté la montagne, Lapasset ressemblait presque à un mirage. Lorsque la situation devint insupportable pour Alicia et Isabelle - la misère, la marâtre, l’absence totale de perspective - José se sentit responsable. Sa décision fut celle d’un frère, mais aussi d’un père de substitution : il ne laisserait pas ses sœurs s’éteindre dans ce village. Il les emmènerait avec lui en Algérie. Le départ se prépara en silence. Pas de valises : quelques vêtements, deux peignes, une médaille, et surtout cette peur mêlée d’espoir. Alicia avait dix-sept ans, Isabelle vingt.

39 Elles n’avaient jamais vu la mer et allaient la traverser. Elles n’avaient pour elles que leur jeunesse, leur courage et la présence rassurante de José, devenu guide et protecteur. Un matin, elles quittèrent Chercos. Les ruelles pavées, les pierres chaudes, la fontaine, tout cela s’effaçait derrière elles. Elles descendirent la montagne jusqu’à Almería, là où les bateaux attendaient. Pour Alicia, c’était comme franchir une frontière invisible : elle comprenait qu’elle ne reverrait peut-être jamais ce village âpre qui l’avait façonnée. Chaque pas l’éloignait d’une enfance dure, mais aussi de la seule terre qu’elle connaissait. José, solide, silencieux, marchait devant. Les deux jeunes filles suivaient, l’une appuyée sur l’autre. Elles ne savaient pas ce qui les attendait de l’autre côté. Ce qu’elles savaient, en revanche, c’est qu’elles ne regarderaient plus jamais en arrière.

41 Chapitre 8 – La traversée vers l’Algérie Elles n’avaient jamais vu la mer. Dans leur enfance de montagne, la mer n’était qu’un mot, une rumeur, une promesse lointaine qu’on chuchotait quand on parlait des cousins partis « de l’autre côté ». À Almería, ce matin-là, Alicia et Isabelle se tinrent sur le quai, serrant contre elles leur maigre baluchon, le souffle court. Devant elles, l’eau s’étendait à perte de vue, mouvante, scintillante, incompréhensible. Jamais elles n’avaient imaginé un espace si vaste : la mer, pour elles, n’était qu’une idée, soudain devenue un gouffre réel. Le bateau n’était pas un grand paquebot, mais un vapeur de ligne, robuste et noirci par la suie. Il allait et venait chaque semaine entre Almería, Oran, transportant des cargaisons de marchandises, des hommes en quête de travail, des familles fuyant la misère. Pour les sœurs, il paraissait gigantesque. Monter à bord, c’était déjà entrer dans un autre monde. Elles observaient les marins avec une sorte de stupeur : des hommes habitués à ce qui, pour elles, relevait encore du mythe. On les fit attendre, avec d’autres Espagnols pauvres, sur la partie arrière du pont. Les places les plus confortables étaient réservées aux voyageurs plus aisés, aux colons français, aux commerçants. Elles, comme tant d’autres, se contentaient de bancs de bois, d’un espace restreint, d’un repas sommaire. Mais peu importait : ce n’était pas un voyage de confort, c’était un arrachement. Le murmure des passagers disait l’angoisse, l’excitation, le renoncement. On

42 reconnaissait des accents d’Almería, de Grenade, d’Alicante : toute la pauvreté andalouse semblait rassemblée là. Quand la sirène retentit, un frisson parcourut la foule. Alicia serra la main de sa sœur. Le bateau se mit en branle, lentement, tandis que le port d’Almería s’éloignait. Les collines, familières, disparaissaient dans la brume. Pour Alicia, c’était un choc : chaque mètre qui les éloignait du rivage l’arrachait un peu plus à Chercos, à son enfance, à la tombe de sa mère. Elle sentit un pincement violent dans la poitrine : une part d’elle restait là-bas, accrochée aux pierres brûlantes et aux ruelles de son village. La traversée dura une nuit. Le roulis la surprit : son estomac se soulevait, ses jambes tremblaient. Beaucoup vomissaient sur le pont, s’agrippaient aux rambardes, prenaient peur devant l’immensité de l’eau. Le vent fouettait, l’odeur de sel et de charbon se mêlait à celle du vomi et de la sueur. Pour ces filles de terre, habituées aux chemins de pierre, le balancement de la mer était une épreuve. Les vagues frappaient la coque avec un bruit sourd qui semblait remonter jusqu’au sternum ; Alicia avait l’impression que le monde basculait sous elle. Et pourtant, il y avait aussi des instants de beauté. La lune éclairait l’eau d’une clarté argentée. Le bruit des vagues avait quelque chose d’hypnotique. Alicia, malgré la peur, sentit une étrange exaltation : c’était la première fois qu’elle voyait l’horizon s’ouvrir ainsi, sans mur, sans colline. Ce spectacle la troubla : pour la première fois, elle entrevit un monde plus large que son village, une possibilité, une respiration.

43 Au matin, la côte algérienne apparut. D’abord une ligne sombre, puis des collines, puis les contours d’un port. Des maisons blanches, des palmiers, des minarets. Oran, Mostaganem : l’Afrique. Le soleil déjà haut frappait sur les façades claires. Les dockers criaient en arabe et en français. Tout semblait à la fois familier et étranger. Des femmes voilées longeaient le port, des enfants couraient entre les charrettes, et les Espagnols fraîchement débarqués formaient un flot disloqué, mêlant fatigue et espoir. Quand le bateau accosta, un brouhaha s’empara des passagers. On se bousculait, on appelait, on serrait ses affaires. Alicia, encore étourdie, descendit la passerelle avec sa sœur et leur frère. Le sol d’Afrique, sous ses sandales, lui parut à la fois dur et mouvant. Elle savait qu’elle venait d’entrer dans une autre vie. L’air avait une odeur différente : un mélange d’épices, de poussière et de mer chaude. Elle comprit, sans pouvoir l’expliquer, qu’elle ne serait plus jamais la même. Ce moment - ce pas hors du bateau, ce regard sur un port étranger, cette impression de bascule - resterait à jamais gravé dans la mémoire familiale. Le départ de Chercos n’était plus une idée : il était accompli. À partir de là, rien ne serait plus comme avant. Devant elle s’ouvrait une terre inconnue, et derrière elle se refermait, pour toujours, la porte de son enfance.

45 L’EXIL EN ALGÉRIE

47 Chapitre 9 – L’arrivée à Oran : un premier refuge algérien Lorsqu’elles posèrent enfin le pied en Algérie, Alicia et Isabelle ne savaient pas encore que cette terre étrangère deviendrait, pendant des années, leur seul refuge. Le port, bruyant et chaud, les accueillit comme un tourbillon. Autour d’elles, des dockers algériens criaient en arabe, des officiers français donnaient des ordres rapides, des commerçants espagnols négociaient des caisses de vin ou d’huile. L’Afrique s’ouvrait devant elles comme un tableau chaotique et puissant, si différent de la montagne silencieuse qu’elles avaient quittée. José, déjà installé depuis quelque temps, les guida aussitôt hors de la foule. Il connaissait les ruelles, les raccourcis, les pensions où l’on parlait encore le castillan. Il marchait vite, avec la détermination de celui qui s’est juré de protéger. Les sœurs le suivaient comme on suit une lumière dans un lieu inconnu. Le premier endroit où il les conduisit s’appelait Lapasset - un village modeste, à quelques kilomètres de Mostaganem. Là, vivait une petite communauté espagnole arrivée comme eux, poussée par la faim, la sécheresse, les guerres que l’Espagne n’avait jamais cessé de traverser. Les maisons étaient basses, blanches, serrées les unes contre les autres. On y partageait encore un accent andalou, des recettes de migas et de potajes, des proverbes murmurés en sourdine pour conjurer l’exil. Lapasset n’avait rien d’un eldorado. Mais comparé à Chercos, c’était un monde nouveau. Il y avait de l’eau

48 courante, parfois capricieuse, mais présente. Les hommes travaillaient dans les vignes, dans les champs de blé, dans les entrepôts des colons français. José avait trouvé là son premier point d’ancrage. Au début, il logeait dans une pension espagnole tenue par un couple originaire de Murcie, venus eux aussi chercher une vie meilleure. Une pension simple : quelques chambres, des matelas de laine, une grande table commune où l’on dînait en parlant fort, en mélangeant les langues. C’est dans cette maison de fortune qu’il installa Alicia, puis Isabelle. Les débuts furent rudes. Alicia, qui n’avait jamais quitté son village de montagne, se retrouvait dans un environnement où les odeurs, les couleurs, les voix semblaient toutes étrangères. Le soleil frappait plus fort qu’en Andalousie, la mer était proche mais invisible, et les journées s’organisaient au rythme des travaux agricoles, du passage des charrettes, des cris des marchands ambulants. Elle ne parlait pas un mot de français, et l’arabe lui semblait une musique lointaine, impossible à déchiffrer. Mais il y avait quelque chose de rassurant dans cette présence de José. Il veillait, expliquait, montrait, intervenait lorsqu’il fallait défendre ses sœurs. Il leur apprit à reconnaître les chemins, à saluer les voisins, à éviter certains quartiers. Pour la première fois depuis longtemps, elles se sentaient protégées. Isabelle, plus vive, s’adapta vite. Elle observait, posait des questions, riait même parfois en découvrant des gestes nouveaux, des coutumes nouvelles. Alicia, plus timide, avançait par petites touches, comme si chaque découverte devait d’abord être apprivoisée.

49 Lapasset était un carrefour de pauvreté, mais aussi d’espoir. On y vivait avec peu, mais on y vivait ensemble. Les solidarités de voisinage remplaçaient la famille, les repas se faisaient souvent dehors, le soir, quand la chaleur retombait. C’est dans ce décor, à la fois rigoureux et chaleureux, qu’Alicia prit conscience qu’elle avait survécu à Chercos, qu’elle avait franchi la mer, et qu’une autre vie commençait. Elle n’avait encore rien - ni métier, ni maison, ni avenir assuré - mais elle avait de nouveau un toit, un frère pour veiller sur elle, et un pays où tout restait à inventer. Elle se tenait souvent sur le seuil de la pension, au crépuscule, observant les silhouettes dans la lumière dorée. La montagne de Chercos lui manquait encore, avec son silence et sa terre dure. Mais un mur s’était levé derrière elle. Désormais, l’Espagne n’était plus la maison ; elle n’était qu’un souvenir. Lapasset, avec ses voix mêlées et sa poussière africaine, devenait son premier véritable lieu d’exil. Et, sans le savoir, elle venait d’entrer dans ce chapitre de sa vie où tout se transformerait : son travail, son cœur, son avenir, et même son nom.

51 Chapitre 10 – Isabelle choisit Oran : le destin séparé des deux sœurs Lapasset fut un refuge pour Alicia ; pour Isabelle, ce ne fut qu’une halte. Dès les premiers jours, quelque chose en elle brûlait d’aller plus loin. Le petit village agricole, avec ses maisons basses et ses ruelles sablonneuses, lui paraissait trop étroit, trop semblable à Chercos. Elle avait traversé la mer pour fuir la pauvreté, la rudesse, le silence des adultes : elle ne voulait plus d’une vie enfermée. Isabelle était de celles qui n’acceptent pas la résignation. À Lapasset, elle observait les femmes préparer le repas dehors, les hommes rentrer des champs épuisés, les enfants courir en criant. Tout cela avait sa chaleur, sa solidarité brute. Mais elle sentit très vite que son avenir n’était pas ici. Elle voulait la ville, le mouvement, la lumière des vitrines, les rues où l’on croise des visages inconnus. Oran - ce nom circulait comme un parfum d’ailleurs. La grande ville, l’Algérie cosmopolite, les immeubles de pierre, les tramways, les cafés où se mêlaient Français, Arabes, et surtout tellement d’Espagnols qu’on y entendait le castillan à chaque coin de rue. Isabelle savait que là-bas, elle pourrait travailler, apprendre, peut-être même s’inventer une autre vie. Un matin, elle annonça sa décision à José. Il ne protesta pas. Il connaissait sa sœur : vive, volontaire, incapable de rester dans un espace trop petit. Il

52 lui trouva même le contact d’une famille espagnole installée dans un quartier populaire d’Oran, une famille qui cherchait une jeune domestique pour s’occuper de la maison et des enfants. Isabelle partit presque aussitôt. À dix-huit ans, elle quittait Lapasset comme on quitte une page trop vite tournée. Alicia, elle, resta immobile sur le seuil de la pension, sa main serrée dans celle de José, regardant sa sœur s’éloigner le long de la route poussiéreuse menant à Oran. Ce fut le premier grand déchirement depuis leur départ de Chercos. Elles qui avaient tout partagé - la faim, les jeux, les secrets, la peur - se séparaient pour la première fois. Le voyage vers Oran fut court, mais pour Isabelle il ressemblait à une libération. En approchant de la ville, les collines cédèrent la place aux bâtiments, aux rails du tramway, aux minarets, aux façades claires bordées de balcons en fer forgé. Le port, immense, respirait à un autre rythme : marchandises, voyageurs, cris, musiques. C’était un monde en mouvement, un monde où l’on pouvait disparaître et renaître. Elle fut accueillie par la famille qui l’employait. Ils venaient eux aussi d’Espagne, de Murcie, et la reconnaissaient immédiatement comme une « niña de la montaña ». Isabelle apprit à tenir la maison, à cuisiner pour plusieurs, à s’occuper des enfants, à organiser les journées selon les habitudes urbaines. Elle travaillait beaucoup, mais elle aimait la ville - l’agitation, les couleurs, les marchés, les voix. Elle découvrit une vie qu’elle n’aurait jamais imaginée dans son village d’origine.

53 De temps à autre, elle prenait le car pour rejoindre Lapasset et voir Alicia. Les retrouvailles étaient toujours vives, tendres, mais teintées d’une distance nouvelle. Chacune avançait déjà sur son propre chemin. Isabelle arrivait parfumée de ville, des silences d’Alicia elle devinait les fatigues du travail rural. Elles se serraient longtemps, comme pour rattraper les jours perdus, puis se séparaient de nouveau. Puis il y eut un mariage. Isabelle rencontra un jeune homme espagnol, lui aussi fils d’exilés, ouvrier dans un atelier d’Oran. Il avait l’allure fière, un sourire franc, une manière de l’écouter qui la touchait. Ils se marièrent dans une petite église du centre-ville, entourés de quelques compatriotes. Alicia n’assista pas à la cérémonie - le travail à la pension, la distance, la pauvreté rendaient ces déplacements difficiles - mais elle reçut un mot d’Isabelle, simple et lumineux : « je commence ma vie. » À partir de ce jour, les chemins des deux sœurs prirent des directions différentes. Isabelle construisait une vie urbaine, ouverte, rythmée par Oran et ses secousses. Alicia restait à Lapasset, dans l’ombre douce et laborieuse des campagnes. Elles continuaient de s’aimer, à distance. Mais comme toutes les fratries émigrées, le destin les avait séparées non par manque d’amour, mais parce que l’exil multiplie les trajectoires. L’une trouva son foyer en ville ; l’autre allait bientôt trouver le sien au cœur des vignes.

54 Et aucune ne savait encore que leurs vies, si différentes, seraient un jour à nouveau bouleversées par la guerre.

55 Chapitre 11 – Alicia à la pension : travail, amitiés et premiers enracinements Pour Alicia, Lapasset n’était pas simplement un lieu d’accueil : c’était une initiation. Elle y arriva encore tremblante de la traversée, amaigrie, avec ses yeux sombres qui observaient tout sans bruit. José l’installa dans la pension espagnole où il logeait depuis ses premiers mois en Algérie, une maison modeste mais vivante, où l’on parlait un castillan mêlé de dialectes, où l’on travaillait beaucoup, où l’on riait parfois. La pension était tenue par un couple originaire de Murcie, des gens simples mais solides, qui avaient eux aussi fui la sécheresse et la pauvreté. Leur maison sentait la friture, le savon noir et la lessive. On y entendait du matin au soir les bruits des casseroles, les allées et venues des pensionnaires, les portes qui claquaient, les voix qui montaient de la cour intérieure. C’était un chaos familier, un désordre habité. Alicia n’était pas encore une domestique, pas encore une employée : elle était une « fille d’exil » que l’on accueillait et à qui l’on confiait des tâches pour qu’elle trouve sa place. Elle apprit à balayer la cour, à laver le linge dans les grandes cuves en fer, à préparer le café de bon matin pour les hommes qui partaient travailler dans les vignes ou sur les chantiers. Elle faisait tout cela avec un sérieux appliqué, presque silencieux, comme si chaque geste devait effacer un peu de la dureté de son enfance.

56 La fille des patrons, un peu plus âgée qu’elle, devint sa première amie. Cette jeune femme vive, bavarde, à la peau dorée par le soleil d’Algérie, fut pour Alicia une lumière nouvelle. Elles se parlaient en espagnol, riaient parfois en imitant les accents des pensionnaires, se racontaient leurs peurs, leurs envies, leurs rêves. C’était la première fois qu’Alicia partageait une complicité féminine qui n’était pas celle, douloureuse, de sa sœur Isabelle. Cette amitié fut pour elle un tournant. Elle lui apprit des mots nouveaux, des recettes, des tours de main ; elle lui montra comment s’adresser aux clients, comment porter un plateau, comment répondre sans trembler à un homme un peu trop brusque. La fille des patrons devint pour Alicia une sorte de sœur d’adoption, une confidente, une preuve qu’il pouvait exister, même dans l’exil, des liens doux. Alicia était d’une timidité extrême. Elle ne s’imposait jamais, parlait peu, baissait les yeux souvent. Mais la pension était un lieu où chacun observait les autres, où chacun, à sa manière, apprenait à survivre. Les hommes la respectaient, probablement parce qu’elle était la sœur de José, qui s’était vite fait une réputation de travailleur solide et honnête. La présence de José, justement, donnait à Alicia un socle : il rendait ce monde moins effrayant, moins instable. Pourtant, malgré la protection de son frère, tout restait difficile. Alicia ne connaissait pas la langue du pays. Le français lui semblait dur, cassant ; l’arabe, mystérieux, presque musical. Parfois, en allant chercher de l’eau ou du pain, elle se perdait dans les ruelles sablonneuses où se

57 mêlaient les voix des femmes et des marchands. Alors elle marchait vite, regard baissé, espérant croiser un visage familier. La vie dans la pension était rude. On commençait avant le lever du soleil, on finissait tard dans la nuit. Les repas étaient souvent frugaux : un ragoût de pois chiches, un morceau de pain, un peu de poisson le dimanche. Les lits étaient étroits, les murs humides en hiver, brûlants en été. Et pourtant, pour Alicia, c’était la première maison où elle se sentait protégée depuis la mort de sa mère. Elle apprit aussi à connaître l’Algérie. Les hommes revenaient le soir avec des odeurs de terre rouge, de sudation, de vigne. Ils racontaient leurs journées, les champs interminables, les colons français aux visages fermés, les ouvriers arabes habiles et rapides. Alicia écoutait tout cela comme on écoute des contes. L’Afrique, peu à peu, entrait en elle. Il y eut aussi les dimanches. Ces journées étaient différentes : on lavait mieux les cheveux, on sortait la robe la moins usée, on marchait ensemble jusqu’à l’église française la plus proche. Alicia aimait ces moments où les voix s’unissaient pour prier, où les fenêtres s’ouvraient sur un ciel d’un bleu presque violent. Elle retrouvait là une part de l’Espagne qu’elle croyait avoir laissée derrière elle. Mais plus que tout, c’est dans la pension même que s’enracina sa nouvelle vie. C’était un lieu modeste, bruyant, mais vivant, un lieu qui abrita sa jeunesse avec ses peurs, sa solitude, et ses premières amitiés. Alicia y découvrit, pour la première fois depuis longtemps, la possibilité d’être simplement une jeune femme, sans devoir fuir ni se cacher.

58 Elle ignorait encore que derrière le comptoir où elle servait le café, derrière les allées et venues des pensionnaires, un homme la regardait déjà avec attention. Il s’appelait Marcel. Il travaillait dans les vignes, savait greffer comme personne, et venait parfois boire un verre après le travail. Bientôt, sans qu’elle le sache encore, il deviendrait l’histoire suivante - l’histoire d’un couple né de l’exil.

59 Chapitre 12 – La rencontre avec Marcel : naissance d’un couple espagnol Il y avait dans la pension de Lapasset un va-et-vient constant, un flux d’hommes venus de tous les coins d’Andalousie qui entraient, buvaient un café, échangeaient des nouvelles, repartaient vers les vignes ou les chantiers. Mais un jour, parmi ces silhouettes, il y eut un homme qui accosta Alicia. Un homme qu’on appelait Monsieur Marcel. Il s’appelait Marcel Martinez. Contrairement à la plupart des pensionnaires, il n’était pas né en Espagne, mais en Algérie, sur cette terre rouge qui avait façonné sa démarche, sa peau dorée, son accent mêlé. Ses parents, eux, venaient de la péninsule ibérique : des Espagnols pauvres mais courageux, qui s’étaient installés à Mostaganem pour travailler la vigne aux alentours. Puis, ses parents se sont installés à Lapasset, et Marcel avait grandi là, au milieu des ceps, des chevaux de trait, des saisons implacables. Son enfance avait été rude mais ancrée. Marcel était un homme simple, solide, un peu réservé. Il connaissait les gestes de la terre comme d’autres connaissent un livre : il savait greffer une vigne d’un seul coup d’œil, comprendre la sécheresse d’une terre, prévoir une récolte rien qu’en touchant les feuilles. Les colons français le respectaient pour cela ; les ouvriers arabes le saluaient d’un signe de tête, reconnaissant en lui un homme qui ne trichait pas. Dans toute la région, on disait : « Marcel, c’est un bon greffeur. »

60 C’était un habitué de la pension. Chaque soir, après le travail, il venait boire un café ou un petit verre de vin, s’asseyait toujours à la même place, proche du comptoir. Il ne parlait pas beaucoup, mais son regard allait souvent vers Alicia, penchée sur ses tâches, concentrée, silencieuse. Il la regardait avec une grande douceur, sans jamais l’effrayer. Alicia, elle, remarquait à peine ces attentions. Elle était encore meurtrie de son enfance, marquée par la dureté de Chercos, la perte de sa mère, la violence de la marâtre. Elle avançait dans la vie avec prudence. Mais quelque chose, dans la présence de Marcel, l’apaisait. Peut-être sa manière de parler doucement, de rire sans éclat, de ne jamais élever la voix. Peut-être la façon dont il disait « buenas tardes » comme s’il savait qu’elle avait besoin d’être rassurée. Leur première conversation fut brève. Marcel avait demandé un café, et Alicia, en penchant la cafetière, avait tremblé légèrement. Le café avait débordé sur la soucoupe. Elle allait s’excuser, honteuse, mais Marcel l’arrêta d’un geste calme. – No pasa nada… murmura-t-il, avec un sourire presque timide. Ce sourire, ce geste sans jugement, furent pour elle le début d’une confiance nouvelle. Les jours passèrent. Marcel revenait toujours. Parfois, il racontait une anecdote des vignes. Parfois, il restait assis en silence. Alicia répondait par quelques mots, quelques regards un peu fuyants. Elle l’écoutait, se surprenant à rire de ses histoires, elle qui riait toujours. Elle apprenait à reconnaître ses pas dans la cour, le

61 froissement de sa chemise de coton, la cadence tranquille de sa voix. Dans la pension, on avait remarqué. Les femmes chuchotaient, souriaient en coin. La patronne murcienne disait : « Ese chico es bueno… muy bueno. » José, lui, observait de loin, et sa méfiance naturelle s’adoucissait quand il voyait la délicatesse de Marcel envers sa sœur. Un soir, Marcel proposa à Alicia une promenade jusqu’aux champs. Elle hésita longtemps. Puis elle accepta. Ils marchèrent en silence, entre les rangs de vigne qui luisaient dans la lumière du soir. Le soleil déclinait sur les collines, les cigales chantaient. Marcel cueillit une feuille, la fit tourner entre ses doigts, lui expliqua comment reconnaître une vigne fatiguée d’une vigne saine. Alicia écoutait, fascinée par la précision et la tendresse qu’il mettait dans ces gestes. Il ne lui parla pas d’amour ce jour-là : ce n’était pas un homme de grands discours. Mais il parla de la terre, de la manière dont on soigne ce qui est vivant, de la patience nécessaire pour que quelque chose pousse. Et Alicia comprit, sans qu’il le dise explicitement, qu’il parlait aussi d’elle. Leur histoire commença ainsi : dans le silence d’un champ, dans la lumière dorée d’une fin de journée, dans la lenteur d’un pas à côté d’un autre. Rien de brusque, rien de forcé. Juste deux êtres abîmés par la vie, deux enfants d’exil, qui trouvaient enfin un espace où leur fragilité pouvait devenir force. Quelques mois plus tard, ils se marièrent à Lapasset, en 1935. Un mariage simple, sans grande fête, mais plein de chaleur : quelques voisins, des camarades de travail, la

62 famille murcienne de la pension. Alicia portait une robe claire, modeste, et Marcel avait posé une main protectrice dans son dos, comme pour lui dire : ça y est, tu n’es plus seule. Ce jour-là, elle devint Alicia Martinez, et la terre algérienne devint son foyer. Elle ignorait encore que cette lumière, si douce, serait un jour traversée de drames, de pertes, de guerre. Mais en cet instant précis, dans ce village qui l’avait accueillie, elle avait enfin trouvé un lieu où la vie pouvait recommencer.

63 Chapitre 13 – Le domaine : une vie agricole, solide et joyeuse Après leur mariage, Marcel et Alicia s’installèrent dans un domaine agricole situé à Picard, à quelques kilomètres de Lapasset. C’était une grande propriété coloniale appartenant à Monsieur De Menard. C’était une exploitation solide, vivante, où tout rappelait la présence de la terre : la poussière rouge collée aux bottes, les odeurs de foin et de raisins écrasés, le souffle chaud des animaux dans l’étable. Pour Alicia, habituée aux murs humides de la pension, ce lieu ressemblait à une promesse : celle d’une vraie maison, d’un foyer construit à la force du travail. Le domaine appartenait à un colon français, mais Marcel y occupait une place centrale. Son talent pour le greffage, l’entretien de la vigne, son sérieux, sa fiabilité, faisaient de lui un homme respecté. Il connaissait chaque arbre, chaque parcelle de vigne, chaque source d’eau. Et comme beaucoup d’Européens d’Algérie, il vivait dans un entre-deux : ses racines étaient espagnoles, son enfance algérienne, son quotidien partagé avec des ouvriers arabes et des contremaîtres français. De ce mélange, il avait tiré une patience rare, un sens de l’écoute que la terre elle-même lui avait enseigné. La vie à la ferme était rude, exigeante, mais profondément structurée. Chaque matin, avant le lever du soleil, Alicia sortait dans la cour. L’air sentait le sable, le crottin, les premières fumées de café. Il y avait deux chevaux, deux grandes bêtes dociles qui servaient à tirer les charrettes chargées de raisins ou de sacs de grain. Les

64 cochons, eux, dormaient encore, roulés dans la paille tiède. Tout autour de la maison, le domaine s’étendait : vignes serrées comme une armée silencieuse, oliviers tordus par le vent, champs d’orge à perte de vue. Alicia apprenait tout, lentement, à son rythme. Elle avait été une enfant craintive, une jeune fille timide, et pourtant ici, au contact de la terre, quelque chose en elle s’affermissait. Elle préparait les repas et lavait le linge. Le soir, elle regardait Marcel rentrer, fatigué mais souriant, les mains tachées de terre. Elle aimait la manière dont il ouvrait la porte : un geste sûr, paisible, qui disait la journée est finie, tu peux souffler. La maison qu’ils habitaient était une belle demeure : des murs blancs, un toit de tuiles, une grande pièce principale où l’on cuisinait, mangeait, recevait. Le sol était en tommettes, et toutes les pièces étaient joliment aménagées. Certaines années étaient bonnes, d’autres plus difficiles, mais jamais la faim ne menaçait. Marcel avait une situation tout à fait correcte. Ils vivaient de peu, mais ce peu était ferme, stable. Il y avait aussi les saisons, qui rythmaient tout. L’hiver, sec et doux, où le ciel semblait coupant. Le printemps, quand les vignes bourgeonnaient et que les journées s’allongeaient. L’été, écrasant, où les vendanges se préparaient sous un soleil de feu. L’automne, où la terre sentait le raisin fermenté, où les hommes rentraient le soir avec des chemises trempées de sueur.

65 Alicia, pour la première fois depuis son enfance, se sentait chez elle. Elle avait trouvé un espace où la vie ne blessait pas. La douceur venait ici non des mots - Marcel parlait peu - mais des gestes, de ces silences où chacun comprenait l’autre. Il y avait aussi la communauté. Les voisins, espagnols pour la plupart, passaient le dimanche pour boire un verre, échanger des nouvelles, aider à réparer une charrette ou une clôture. On parlait fort, on riait, on discutait politique avec passion. Les familles arabes des fermes voisines venaient parfois offrir un plat, un melon, un geste de solidarité né de décennies de côtoiement. Peu à peu, ce domaine devint la scène de leur bonheur. Alicia s’y enracinait, comme une plante qui enfin trouve la terre qui lui convient. Elle, la petite fille silencieuse de Chercos, découvrait dans la chaleur d’Algérie une seconde naissance. Une femme neuve se formait en elle : forte, attentive, patiente, capable de tenir une maison et de tenir debout malgré les épreuves. Et la vie, généreuse pour une fois, leur offrit bientôt ce qu’ils attendaient sans se l’avouer : des enfants. Mais avant cela, il y eut cette période simple, lumineuse, où tout semblait possible. Un homme et une femme unis par le travail, par la terre, par un amour tranquille qui grandissait sans bruit, comme un arbre dans le vent. Ce fut sans doute leur âge d’or.

67 Chapitre 14 – Les quatre enfants : un foyer en pleine lumière Les premières années de mariage furent douces, comme suspendues dans un temps qui ne reviendrait jamais. Et bientôt, la maison blanche du domaine se remplit de voix neuves, de rires, de pleurs : ce fut d’abord Marcelle, puis Augustin, puis Jean-Marie, et enfin Monique, la petite dernière, née en 1945, quand la guerre secouait encore le monde. La naissance du premier enfant, Marcelle, en 1937, transforma Alicia. Elle qui avait grandi sans tendresse maternelle devint une mère d’une douceur presque instinctive, comme si tout ce qu’elle n’avait jamais reçu resurgissait enfin, intact, prêt à être donné. Marcelle grandit dans la chaleur de ses bras, dans l’odeur du café du matin, dans la lumière dorée du domaine. C’était une enfant solide, calme, dont les yeux sombres scrutaient déjà le monde avec sérieux. Un an plus tard, en 1938, naquit Augustin, plus vif, plus joueur, toujours prêt à courir derrière un chien ou à grimper sur une charrette. Il avait ce rire clair qui résonnait entre les murs blancs, un rire qui rappelait à Alicia que la vie pouvait être généreuse. Puis vint Jean-Marie, en 1942. Le domaine résonnait alors du bruit des bottes américaines qui venaient s’approvisionner au domaine. Ici, au cœur de l’Algérie rurale, les enfants poussaient comme des branches solides.

68 Jean-Marie était doux, réservé, souvent collé à sa mère, comme s’il savait déjà que le monde pouvait se montrer instable. Enfin, en 1945, alors que la guerre finissait à peine, vint Monique, dernière-née, petite fille lumineuse, sensible, au regard profond, qui suivait sa mère partout comme une ombre légère. Monique fut pour Alicia un cadeau inattendu, un trésor né après tant d’années de travail et de lutte. Elle aura toujours une place particulière dans le cœur de sa mère. Alicia habillait soigneusement ses enfants, avec ce qu’elle fabriquait parfois elle-même : des chaussons cousus en peau de lapin, un travail minutieux né de la nécessité. Ces chaussons chauds et solides traversaient les hivers secs de l’Algérie. Ils étaient si bien faits que même les soldats américains de passage en commandaient à Alicia, admirant son savoir-faire. Ils achetaient aussi les morceaux nobles du cochon abattu et laissaient têtes, viscères et queues. Alicia récupérait tout, transformait, assaisonnait, inventait : de ces restes, elle tirait pâtés, terrines, charcuteries. C’était une petite source de revenus, une fierté discrète. En 1948, la famille a déménagé du domaine pour venir à Lapasset. Domaine qui est devenu ensuite celui de Monsieur Evrard. La maison du domaine vibrait de vie. Le matin, on entendait les sabots des chevaux, les cris des volailles, le sifflotement de Marcel qui partait aux champs. Parmi les animaux, l’un occupait une place particulière : Champagne, un cheval doux et lumineux, presque un membre de la famille. Les enfants, surtout Monique,

69 aimaient venir poser leur front contre son encolure chaude, respirer son odeur, se laisser apaiser par sa présence. Champagne représentait pour eux une sécurité, une affection silencieuse, un ancrage dans un monde encore stable. L’abreuvoir, large bassin un peu vaseux, était leur piscine. Les enfants éclaboussaient, riaient, s’inventaient des jeux de barques invisibles. Le soir, leur père sortait Champagne, le cheval gris tacheté. Il hissait ses enfants sur son dos, un par un ou tous ensemble. Les promenades lentes autour du village demeurèrent l’un des souvenirs les plus lumineux de cette époque. Alicia, toujours debout avant le soleil, préparait le lait, les tartines, de la confiture de raisins. Les enfants se réveillaient en grappe, encore fripés de sommeil, les pieds nus sur le sol frais. Et le raisin servait à tout ! Quand les enfants étaient malades, avant d’aller se coucher, elle leur donnait à manger des raisins macérés dans l’alcool. La journée s’organisait selon les saisons. L’hiver, les plus grands aidaient à ramasser le bois, à nourrir les bêtes. Le printemps, ils couraient entre les vignes, jouant à se cacher entre les rangs qui bourgeonnaient. L’été, la chaleur écrasante les tenait sous l’ombre de la maison, à écouter les histoires qu’Alicia racontait à voix basse pour les calmer. L’automne, ils regardaient leur père rentrer, les bras chargés de raisins, l’odeur de terre encore accrochée à ses vêtements.

70 Ce qui dominait, dans ce foyer, c’était la tendresse. Celle qu’Alicia avait tant manquée dans son enfance. Celle qu’elle distribuait désormais sans compter. Elle embrassait ses enfants, les berçait, pleurait parfois d’émotion en les regardant dormir. Elle faisait de son mieux pour qu’aucun d’eux ne connaisse l’abandon, le froid, la solitude qu’elle avait ressentis si jeune. Sa maternité était un acte de réparation : elle guérissait son passé en construisant l’avenir de ses enfants. Marcel, le père, participait à cette lumière familiale à sa manière. Il parlait peu, mais sa présence était stable, rassurante. Il portait les garçons sur ses épaules, apprenait aux plus grands à reconnaître les variétés de raisins, à respecter les animaux, à comprendre le rythme de la terre. Et le soir, lorsqu’il rentrait fatigué, il s’asseyait sur la marche devant la maison, et Alicia venait s’installer à ses côtés, un enfant sur les genoux, deux autres agrippés à ses jambes, la petite Monique endormie contre sa poitrine. À mesure que les enfants grandissaient, la vie se structura autour de ce foyer chaleureux. Dans ces années-là, l’Algérie était encore un pays vaste et lumineux, un pays où l’on croyait pouvoir vivre toute une vie sans que rien ne bascule. La communauté espagnole formait un monde en soi : on s’entraidait, on partageait les fêtes, les recettes, les naissances. Il y avait des bals improvisés dans les fermes, des repas où l’on riait tard, un sentiment d’appartenance que les sœurs n’avaient jamais trouvé en Espagne.

71 Alicia, pour la première fois, avait une famille à elle, un vrai foyer. Elle portait en elle les cicatrices de son passé, mais elles semblaient s’éclaircir sous le soleil du domaine. Elle ignorait encore que ces années seraient les plus belles. Que bientôt, la guerre, la violence, la perte viendraient fissurer cette lumière. Mais en ce temps-là, rien ne l’annonçait. La maison respirait, les enfants riaient, et Alicia se disait parfois, en berçant Monique : – Je n’ai jamais été aussi heureuse.

73 Chapitre 15 – La mort de Marcel (1953) Marcel avait acheté un terrain début des années 50 à 15 km du domaine pour construire sa maison afin d’abriter sa famille. Il avait lui-même dessiné les plans. Mais il n’y vivra jamais car 1953 fut l’année où la lumière du foyer familial se fissura pour toujours. Jusque-là, malgré la fatigue, malgré les difficultés, la vie avait suivi son cours : travail des vignes, rires des enfants, repas du soir partagés sur la grande table en bois. Marcel, solide et discret, était le pilier invisible du foyer. On s’appuyait sur lui sans même en avoir conscience. Puis il y eut cette douleur. Si banale au départ qu’on n’y prêta pas attention. Une gêne au ventre, une fatigue inhabituelle. Marcel, qui n’était jamais malade, continua de travailler quelques jours, pensant que cela passerait. Mais la douleur s’aggrava, le força à s’arrêter, chose rare. Alicia veillait, inquiète. Elle n’avait pas les mots, pas les gestes médicaux, mais elle savait reconnaître la gravité quand elle la voyait. Son mari, si fort, était plié en deux, pâle, incapable de se lever. On l’emmena à l’hôpital de Mostaganem, un bâtiment massif aux murs jaunes, froids, où l’odeur du phénol et des couloirs vides mettait mal à l’aise. Là, un médecin, un homme pressé, diagnostiqua un problème abdominal qui nécessitait une opération immédiate. Alicia n’eut pas le temps de comprendre. On lui demanda de signer, de s’asseoir, d’attendre. On emmena Marcel sur un brancard,

74 sans un mot de plus. Elle resta seule, dans le couloir, les mains tremblantes sur son tablier, écoutant les pas des infirmiers qui résonnaient comme un écho funèbre. Jamais elle n’avait mis les pieds dans un hôpital. Jamais elle n’avait vu son mari ainsi. L’opération fut courte. Trop courte. Un médecin sortit, les yeux baissés, la bouche déjà tournée vers un autre patient. Il prononça quelques phrases rapides, mécaniques : une hémorragie… trop tard… nous n’avons rien pu faire… Alicia ne comprit pas tout de suite. C’est seulement lorsque le brancard réapparut, drap tiré sur le visage, qu’elle sentit ses jambes se dérober. La terre algérienne, si stable pendant toutes ces années, semblait soudain s’ouvrir sous ses pieds. Marcel avait quarante-six ans. Monique n’en avait que huit. Alicia entra seule dans la maison familiale où chaque objet portait la trace de son mari : sa chemise sur le dossier d’une chaise, ses chaussures près de la porte, ses outils soigneusement rangés contre le mur. Tout parlait encore de lui. Les enfants, trop jeunes pour comprendre pleinement, la regardaient sans oser poser de questions. Le silence devint leur langue commune. Alicia retrouvait leur maison sans Marcel. Cette maison où elle avait été heureuse, où elle avait mis au monde ses enfants, où elle avait construit un foyer

75 qui ressemblait enfin à ce qu’elle n’avait jamais eu enfant. Elle se rappelait ces dimanches d’été où ils allaient à la plage à seulement 8 km de la maison. Elle préparait le pique-nique. Champagne embarquait la cariole joyeuse de toute la famille. Monica, sur les genoux de son père, tenait les rênes de Champagne. Alicia retrouvait la maison sans son mari mais elle ne pleura pas devant ses enfants. Elle ne pleura presque jamais devant personne. Les semaines suivantes furent un long tunnel. Alicia accepta des petits travaux, il fallait se débrouiller pour nourrir la famille. Alicia, devenue veuve à quarante ans à peine, affrontait soudain la misère qu’elle avait cru laisser derrière elle, celle de son enfance à Chercos. Elle se disait parfois que le destin s’acharnait, qu’elle avait été naïve de croire que le bonheur pouvait durer. La vie, qui jusque-là semblait solide, s’effondra d’un coup. Dans ces fermes algériennes, la survie des familles reposait souvent sur la force des hommes. Sans Marcel, tout devint incertain. Le travail manquait, les revenus s’effritaient. Le colon français, compatissant mais pragmatique, finit par dire qu’il ne pouvait plus employer Alicia : une femme seule, quatre enfants, sans formation, ne pouvait pas tenir une exploitation. Le mois suivant la mort de son mari, Alicia trouva du travail dans un restaurant nommé Chez Bertrand à Petit Port, elle préparait la cuisine et sa fille Marcelle servait. Elles y travaillèrent pendant un mois. Et pourtant, malgré la douleur, malgré la fatigue, malgré les nuits où elle ne dormait pas, Alicia continua. Elle se leva chaque matin,

76 prépara le café, coiffa les enfants, les porta presque à bout de bras dans une vie qui, désormais, reposait entièrement sur elle. Après le restaurant, elle travailla chez les instituteurs de Lapasset, Monsieur et Madame Riccio. Elle faisait le ménage et préparait les repas. Monique était copine avec la fille des instituteurs, Maryvonne. L’appartement communiquait avec l’école et Monique était toute fière de sortir de la maison et d’arriver directement dans la cour de l’école. Alicia avait même préparé le repas de la communion de sa copine. Puis, Alicia commença à travailler pour M. Evrard, l’ancien patron de son mari. Le père de M. Evrard était conseiller général de Mostaganem et était en vacances au mois d’août dans un grand chalet en bois à Petit Port nommé L’igloo. Alicia lui préparait les repas. Le dimanche, venaient le préfet de Mostaganem avec sa femme, et le chirurgien le Docteur Lauga avec sa femme. Le docteur qui avait opéré Marcel. Alicia avait deux boulots. Le matin, elle était chez lui. Elle préparait les repas et faisait le ménage. Et l'après-midi, elle faisait du repassage. Il y avait une caserne militaire à côté de chez eux, et elle s'occupait de laver le linge de tous les gradés. La vie continuait avec ses aléas. L’hiver 1956 apporta un mini choc : trois jours de neige. Aucun enfant n’avait de chaussures adaptées. Un cultivateur fit le tour du village avec une charrette de foin pour emmener les élèves jusqu’à l’école. Des images simples, mais gravées Marcel n’avait pas vu sa maison terminée, mais Alicia s’accrochait au rêve de son mari. Tout ce petit monde

77 déménagea en 1957 dans cette maison en construction. Avec Champagne et la cariole. Tout semblait simple. Tout semblait possible. Au début, il n’y avait presque pas de cuisine, juste un évier dans un coin. Elle a donc refait la cuisine, elle a agrandi la maison, comme elle aurait dû être dans les plans de Marcel. Alicia, seule, mais portée par le souvenir de Marcel et l’amour de ses quatre enfants. Un jour, le village fut envahi par un nuage de sauterelles. On entendait leur cliquetis contre les murs, on voyait les troncs dépouillés en quelques heures. La petite Monique mettait un sac sur sa tête pour marcher jusqu’à l’école, terrorisée à l’idée d’en avaler une. Son frère, lui, en attrapait pour la taquiner. Mais à l’intérieur d’elle-même, quelque chose se brisa. Pour Monique, la petite dernière, ce fut le début d’une enfance différente : une enfance où les rires existaient encore, mais fragiles, menacés, suspendus à la force de sa mère. L’absence de Marcel devint un trou dans le récit familial, une douleur muette, un vide que rien ne comblerait jamais. Et pourtant, la vie, têtue, continuait.

79 Chapitre 16 – L’assassinat de José (1957) Quatre ans après la mort de Marcel, alors qu’Alicia n’en avait pas fini de lutter pour tenir debout sa famille, un autre drame vint la frapper, plus brutal encore, plus incompréhensible. Cette fois, ce n’était pas la maladie, ni le hasard d’une opération ratée. Cette fois, la mort avait un visage humain. José, son frère aîné, celui qui avait sauvé les deux petites sœurs en les arrachant à Chercos, celui qui avait traversé la mer seul pour préparer leur arrivée, celui qui avait été un père de substitution, un guide, une force… José fut assassiné en 1957. Depuis des années, il travaillait dans un garage à Lapasset. Son patron était M. Evrard, le patron du domaine où travaillait jadis Marcel. José était un homme droit, courageux, qui ne connaissait que le travail pour seule richesse. Il était marié à Anna, il avait trois enfants. Joséphine, Marie-Neige, et Jean-Paul. Marie-Neige avait un an de plus que Monique ; elles étaient comme deux sœurs. Cette joyeuse famille vivait dans un appartement au-dessus du garage. Pour les Espagnols d’Algérie, José était une figure : un homme solide, franc, profondément bon. Mais 1957 n’était pas une année comme les autres. L’Algérie brûlait.

80 La guerre avait gagné les villes, les campagnes, les cafés, les routes. Les solidarités anciennes se fissuraient, les rancœurs s’aiguisèrent. Chacun vivait avec la peur au creux du ventre, même ceux qui n’avaient rien à voir avec la politique. José, lui, ne comprenait pas tout ce qui se jouait, ou refusait de le comprendre. Il continuait à travailler comme si le monde n’avait pas changé. Parmi ses employés se trouvait un jeune homme algérien qu’il avait toujours traité correctement. Un garçon qu’il avait formé, à qui il avait donné sa chance. José voyait en lui un apprenti ; l’autre voyait peut-être en José un étranger installé sur une terre devenue brûlante. Nul ne saura jamais exactement ce qui s’est passé. Les récits sont flous, les témoignages contradictoires. Mais un matin, José devait aller au domaine avec son ouvrier en camionnette pour réparer un véhicule en panne. En revenant, l’apprenti voulait conduire le camion ; José lui laissa le volant. Et là, l’ouvrier s’est arrêté dans un endroit calme, il y avait des arabes sur le bas-côté. Un geste soudain, violent, incompréhensible de son employé, comme arraché à la folie du temps. José s’effondra sur le sol, au bord de la route. Il mourut seul, sur cette terre algérienne, où il avait tant travaillé. L’annonce arriva jusqu’à Alicia comme un coup de tonnerre. Elle, qui avait déjà perdu son mari, perdait maintenant son frère. Celui qui l’avait protégée enfant.

81 Celui qui l’avait guidée à travers la mer. Celui qui avait permis à Isabelle et à elle de survivre. Elle apprit la nouvelle d’une voix étranglée de M. Evrard, l’ancien patron de son mari Marcel et l’actuel patron de son frère José. M. Evrard qui était devenu le tuteur des enfants d’Alicia et Marcel quand celui-ci avait disparu. Alicia préparait les repas chez eux, M. Evrard et sa femme ont toujours été d’un grand soutien pour la famille. Elle ne cria pas. Elle ne pleura pas tout de suite. Elle resta les mains serrées sur ses genoux, droite, immobile, comme pétrifiée. Dans son regard, c’était toute l’histoire de leur enfance qui venait d’être arrachée : Chercos, la fontaine, les jours de faim, les promesses murmurées, la marche jusqu’à Almería, la traversée vers l’Algérie, la première nuit à Lapasset. José n’était pas un frère. Il était la colonne. Le début, le milieu, la justification même de leur exil. Les enfants, trop jeunes, comprenaient seulement qu’un nouvel orage s’abattait sur la famille. Monique, douze ans, regardait sa mère avec une inquiétude silencieuse, cherchant dans ses gestes la force qui vacillait. Il y eut un enterrement rapide, discret, comme souvent en temps de guerre. Pas de grande cérémonie, pas de longue procession.

82 Juste quelques Espagnols rassemblés, les yeux rougis, la gorge serrée. Alicia ne dit presque rien. Son deuil était un mur intérieur, un poids qui ne se partageait pas. Pendant des mois, elle évita de passer près du garage, de demander des détails, de croiser ceux qui avaient connu son frère. Elle vivait avec la sensation que la terre se dérobait encore sous ses pieds, que tout ce qu’elle aimait pouvait disparaître d’un instant à l’autre. La femme de José décida de quitter l’appartement au-dessus du garage. C’était trop difficile de rester là. Car 1957 fut plus qu’une tragédie familiale : ce fut l’année où Alicia comprit que l’Algérie, sa terre d’adoption, devenait un lieu dangereux, instable, où la mort frappait sans prévenir. Elle comprit que, même si elle restait, rien ne serait plus sûr. Et qu’elle devait maintenant protéger ses quatre enfants. Heureusement, grâce à la famille Evrard, elle conservait certains avantages du domaine. On lui donnait du lait, des légumes, des fruits, des lapins. Toutes les semaines, un ouvrier amenait de tout. Dans la chronologie intime de la famille, ce fut la deuxième chute. La deuxième cassure. Celle qui, ajoutée à la perte de Marcel, fit d’Alicia une femme debout par miracle, par nécessité, par amour. Et tandis que le pays s’enfonçait dans la guerre, tandis que les bombes, les embuscades, les fusillades devenaient le bruit de fond du quotidien, Alicia serra ses enfants contre elle.

83 Elle avait perdu son mari. Elle avait perdu son frère. Elle n’avait plus que ses enfants - et la force, encore, d’avancer pour eux. Alicia n'a jamais été triste devant ses enfants. C'était une femme très joviale. Elle racontait toujours des histoires. Et elle les faisait toujours rire. Elle ne montrait pas sa peine. Elle était très dynamique. Ses chagrins, elle les gardait pour elle.

85 Chapitre 17 – Les années de peur : attentats, fusillades Après l’assassinat de José, l’Algérie changea de visage. Le pays du soleil, des vignes et du travail devint peu à peu un territoire de tensions et de menaces. Pour Alicia et ses quatre enfants, la guerre n’était pas un mot entendu à la radio : elle était là, partout, dans les conversations, dans les silences, dans les trajets qu’on n’osait plus faire. On déplaçait les lits pour ne pas dormir devant les fenêtres, on évitait de rester trop longtemps dans l’encadrement d’une porte, on apprenait à vivre en se tenant à l’écart des vitres. La nuit, les bruits prenaient un autre sens. La peur devenait une habitude. Mais, la guerre s’était annoncée bien plus tôt en 1954 par un nom : Laurent François, premier mort du conflit, assassiné à Picard. Alicia connaissait sa famille et Monique bien des années plus tard a retrouvé la trace de la nièce de Laurent François, Réjane. Ce jeune civil de 22 ans, trouvait la mort dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre 1954, à 1 heure du matin, devant le portail de la gendarmerie de Cassaignes. À l’instant même où, avec son ami d’enfance, Jean-François Mendez, 20 ans, de Picard également, ils accomplissaient ensemble le premier acte de courage, de civisme et de dévouement, dans cette nuit de déclenchement d’une rébellion qui annonçait les huit années de la guerre d’Algérie. On peut parler d’un acte d’héroïsme de la part de ces deux jeunes Picards parce qu’ils avaient déjà échappé, tous deux, miraculeusement, à la mort en essuyant des coups de fusil de chasse. Ils avaient répondu aux appels à l’aide d’un fermier de Oullis dont la ferme était attaquée par des

86 hommes armés. À ce moment-là, Laurent François avait déjà été blessé au front par une chevrotine. Tous deux, sans armes, auraient pu alors prendre la fuite. Courageusement, ils avaient préféré venir donner l’alarme auprès des gendarmes de Cassaignes. Devant la lourde porte de la caserne, hors-la-loi, tapie en embuscade, se préparait l’attaque de cette gendarmerie. L’un d’eux atteignit mortellement Laurent François, alors que son compagnon Jean-François Mendez, sorti miraculeusement indemne de ces deux fusillades. Action pleine d’audace et de courage qui a, en outre, déjoué les plans des agresseurs et certainement sauvé un massacre, les familles logées dans la gendarmerie et d’un désastre, les populations des villages voisins. Monique grandissait dans ce climat de peur contenue. En 1958, elle passa son certificat d’études. Elle se souvenait encore de l’épreuve de sport, de cette corde lisse qu’il fallait grimper jusqu’en haut. Terrifiée, elle avait lâché prise au milieu, s’était laissé tomber, ramassée autant par les adultes que par leurs réprimandes. Ce qui l’avait le plus meurtri, ce n’était pas la chute, mais la honte. Malgré tout, l’école tenait encore un peu le monde en place. Après le certificat, il aurait fallu aller au collège. Mais le village était isolé. Pour continuer les études, il fallait partir en pension, loin, à la ville. Alicia n’avait ni l’argent ni un réseau pour accueillir sa fille. C’est alors que le curé intervint. Il proposa une solution : un pensionnat à Alger,

87 tenu par des sœurs, un demi-orphelinat où Monique pourrait poursuivre sa scolarité dans un cadre rigoureux. La simple idée d’Alger fit paniquer Monique. Elle n’avait jamais quitté sa mère. L’idée d’être enfermée loin d’elle lui paraissait insupportable. Elle s’enfuit presque en courant. Mais Alicia savait qu’il fallait « faire quelque chose » pour sa fille. Elle accepta la proposition du prêtre, malgré la peur, malgré la distance. Monique n’eut pas vraiment le choix. Elle partit donc pour Alger, au pensionnat de Notre- Dame d’Afrique, sur la colline qui domine la ville et la mer. L’établissement accueillait des orphelines et des filles de milieux modestes, dont les familles ne pouvaient payer d’autres études. La vie y était réglée au cordeau : levez, prières, classes, silence, récréations surveillées, étude, coucher. Les journées s’écoulaient entre la chapelle, les dortoirs, la cour et les salles de classe. Les uniformes rythmaient les saisons : jupe bleu marine, chaussettes montantes, veste au col marin et béret, puis robes plus légères quand revenait la chaleur, mais toujours un gilet sur les épaules pour ne pas se promener bras nus. Aux pieds, des tennis blanches qu’il fallait récurer à la brosse à dents, avec du blanc en tube, jusqu’à ce qu’elles soient impeccables. Dans la cour, les filles jouaient au ballon prisonnier, se racontaient des secrets à voix basse, se perdaient un peu dans le grand parc qui entourait le pensionnat, mais toujours sous l’œil d’une sœur. Le jeudi, il n’y avait pas de cours mais il fallait travailler à la lingerie où les pensionnaires pliaient le linge. Monique pleurait

88 beaucoup, elle priait beaucoup par la force des choses. Les « vrais » apprentissages étaient limités. Peu à peu, Monique se fit une place dans ce monde ordonné. Elle entra dans la chorale de Notre-Dame d’Afrique. Une religieuse faisait répéter les chants, surtout en français, parfois en latin. Un jour, elle sélectionna quelques élèves « qui chantaient bien » pour des sorties particulières. Monique en faisait partie. Le dimanche, ces filles-là étaient emmenées chanter la messe à Radio Alger. On montait dans un car, on descendait en ville, on rejoignait une église pour répéter avec d’autres chorales, puis la messe était diffusée à la radio. Pour Monique, ces journées représentaient une bouffée d’air : c’était l’occasion rare de quitter les murs du pensionnat et d’apercevoir un morceau de ville. En 1958, alors qu’elle avait environ quatorze ans, un de ces retours de répétition prit une tournure inattendue. C’était bientôt Pâques. Le car qui ramenait les élèves et une religieuse se retrouva au cœur d’une fusillade à Alger, en pleine tentative de coup de force des généraux et parachutistes français. Les coups de feu éclatèrent dans les rues, les soldats couraient, les ordres fusaient. Le chauffeur, pris de panique, descendit du véhicule et s’enfuit, les abandonnant là. La sœur réagit aussitôt. Elle fit se coucher toutes les filles à plat ventre sur le plancher du car, loin des vitres. Monique, qui regardait encore par la fenêtre quelques instants plus tôt, sentit la peur monter sans vraiment comprendre l’ampleur de ce qui se passait dehors. Elles restèrent ainsi, serrées les

89 unes contre les autres, tandis que les détonations résonnaient dans la ville. Au bout d’un moment, des parachutistes français montèrent dans le car. L’un d’eux prit le volant. D’autres se postèrent à l’intérieur. Aux yeux des adolescentes, cette irruption n’eut pas le visage de l’horreur, mais celui d’une étrange excitation. Elles étaient presque fières d’être « escortées » par des paras, inconscientes de la gravité historique du moment. Protégées, elles furent finalement reconduites jusqu’au pensionnat, comme si ce retour encadré n’avait été qu’un épisode de plus dans leur vie surveillée. Pour Monique, cet épisode resta comme une scène à la fois spectaculaire et floue : des coups de feu, un chauffeur qui s’enfuit, une sœur qui commande de se coucher, des soldats qui prennent le volant, et le retour au calme apparent dans la cour de Notre-Dame d’Afrique. Rien, ce jour-là, ne fut héroïque ni dramatique au sens où on l’aurait raconté plus tard. C’était simplement un fragment de guerre glissé dans la vie d’un groupe de jeunes filles. Pendant les vacances de Pâques qui suivirent, Monique rentra chez elle. Elle retrouva la maison, la présence de sa mère, le climat de peur qui pesait désormais sur chaque trajet. Quand vint le moment de retourner en pension, Alicia refusa. Entre les attentats, les fusillades en ville, les routes devenues dangereuses, l’idée de renvoyer sa fille à Alger lui était devenue insupportable. Monique ne retourna pas au pensionnat. Elle avait fait sa sixième et sa cinquième ; sa

90 scolarité s’arrêta là. Elle resta à la maison, brusquement coupée de l’école. Pendant ce temps, la guerre se rapprochait toujours davantage. Dans le village, lorsque des attentats frappaient des Français, les représailles s’abattaient sur des Arabes pris au hasard. On alignait des corps sur la place. Les enfants, dont Monique, allaient parfois voir ces morts sans mesurer l’horreur de ce qu’ils avaient sous les yeux. C’était devenu une sorte de sinistre spectacle, intégré au paysage. Bien plus tard, elle se demandera comment on avait pu laisser des gamins assister à cela. Alicia, elle, avançait dans ces années de peur avec un courage usé. Veuve, meurtrie par la mort de Marcel puis l’assassinat de José, elle se battait pour nourrir ses quatre enfants dans un pays qui glissait vers le chaos. Chaque sortie, chaque bus, chaque bruit de moteur faisait naître une angoisse sourde. Pourtant, elle continuait à préparer le café le matin, à saluer les voisins, à bercer encore Monique parfois, comme si ces gestes pouvaient empêcher le monde de se délier. Mais au fond d’elle, Alicia savait qu’un point de non-retour approchait. L’Algérie où elle avait construit sa vie, où elle avait aimé, travaillé, mis ses enfants au monde, n’était plus la même. Elle ne savait pas encore quand ni comment, mais elle sentait déjà qu’un jour, il faudrait partir. Quitter la terre qu’elle connaissait par cœur. Quitter les souvenirs, les colères, les joies. Quitter ce pays qui l’avait accueillie – et qui désormais la rejetait. Pour Monique, ces années de peur laissèrent une empreinte profonde : le pensionnat loin de sa mère, la

91 chorale de Notre-Dame d’Afrique, les dimanches à Radio Alger, le car couché à plat ventre pendant la fusillade, les corps étendus sur la place, les lits déplacés pour fuir les fenêtres… Tout cela forma une trame de souvenirs précis, comme autant de petites scènes gravées dans sa mémoire. Plus tard, elle comprendrait que beaucoup de sa façon de voir le monde venait de là : d’une enfance qui avait dû se frayer un chemin au milieu de la guerre. Quand Monique revint chez sa mère, M. Evrard demanda à Alicia ce qu’elle allait faire. Alicia répondit qu’elle n’en savait rien. L’école était finie, l’avenir incertain, et la guerre fermait les portes les unes après les autres. M. Evrard décida alors de faire travailler la jeune fille. Il possédait une grande partie des commerces du village : une épicerie, une boulangerie, une pâtisserie. Monique fut placée à la boulangerie-pâtisserie, derrière le comptoir. Elle servait les clients, apprenait à se rendre utile, sans qu’on lui demande vraiment son avis. Elle y resta environ un an. Les dates se brouillent un peu dans ses souvenirs : était-ce 1959 ? 1960 ? Ce qui est certain, c’est qu’elle travailla là jusqu’aux toutes dernières années, juste avant le départ définitif. Jusqu’à l’exil. Jusqu’en 1962. M. Evrard, lui, était un homme engagé. Il voulait que l’Algérie reste française. Il avait trop de biens, trop de racines matérielles pour envisager une autre issue. À un moment, il fut recherché. On chercha à le tuer. Il comprit qu’il n’avait plus le choix. Début 1962 - ou peut-être fin 1961 - il quitta précipitamment l’Algérie avec sa femme et

92 ses enfants. Il laissa tout derrière lui. Il partit au Brésil. Là- bas, il acheta des terres, presque un village entier, monta une exploitation agricole, un ranch, recommença une vie ailleurs, comme on recommence après un naufrage. Avant de partir, il proposa à Alicia de l’emmener avec Monique. – Venez avec nous au Brésil. Alicia refusa. Elle ne voulait pas d’un nouvel exil. Elle avait une fille mariée à Voiron en France, ses autres enfants autour d’elle. Partir avec une seule enfant, c’était encore séparer la famille. Avec le recul, Monique comprend ce refus. Sur le moment, la décision passa simplement, sans grands discours. Elles restèrent. Mais rester signifiait aussi recommencer à zéro, encore une fois. Alicia se retrouva de nouveau sans travail. C’est alors qu’un voisin, le médecin du village, entra dans leur vie. Sa femme proposa à Alicia de venir travailler chez eux : ouvrir la porte aux patients, préparer les repas, assurer le quotidien. Alicia accepta. Elle travailla chez le docteur jusqu’en 1962. C’étaient des gens « très bien », dira plus tard Monique. Des liens solides se nouèrent. Même après le retour en France, les contacts furent conservés, comme une preuve que, malgré la guerre et la fuite, tout n’avait pas été détruit. Ainsi se termina l’enfance de Monique : entre travail précoce, violences politiques, départs précipités et refus d’un nouvel exil. En 1962, lorsque la famille quitta enfin l’Algérie, elle n’était déjà plus une enfant depuis longtemps.

93 LA VIE FRANÇAISE

95 Chapitre 18 – L’arrivée à Grenoble : le froid, la peur et le premier arrachement Quand Monique quitte l’Algérie, elle a dix-sept ans. Dix-sept ans, comme sa mère Alicia qui avait déjà deux exils dans le corps au même âge : celui de son arrivée en Algérie, qu’elle n’avait pas choisi, et celui-là, imposé pour la sauver. Son départ n’est pas un voyage. C’est une fuite. Une urgence. Une décision maternelle prise dans un pays où le danger, soudain, avait envahi chaque rue, chaque bus, chaque marché. Monique part en avion grâce à une voisine du quartier, très malade, qui doit voyager couchée. Cela permet à Monique d’être ajoutée comme accompagnante. Ce qui ressemble à un privilège n’en est pas un : elle n’a aucun papier, aucune pièce d’identité, juste une petite valise et un peu d’argent donné à la hâte. Elle monte dans l’avion avec la peur serrée dans la gorge, cette sensation de tomber dans un inconnu qui ne lui doit rien. L’avion se pose à Marignane. Puis Monique rejoint la gare Saint-Charles à Marseille, où on la met dans un train pour Grenoble. Quand elle descend du wagon, la France l’écrase d’un seul coup. Ses vêtements d’Algérie - un chemisier léger, une jupe d’été. Et puis il y a les montagnes.

96 Des masses blanches, abruptes, qui se dressent tout autour d’elle. Elle n’a jamais vu de montagnes ainsi, si hautes, si proches qu’elles semblent vouloir l’engloutir. Elle ne comprend pas où elle est. Elle ne sait pas comment demander. Alors elle pleure, debout sur le quai, perdue parmi les voyageurs qui passent sans la voir. Une femme finit par s’approcher : «Vous êtes toute seule ? » Oui. Monique est seule. La femme l’emmène jusqu’aux bénévoles de la Croix- Rouge présents dans la gare. On l’installe, on lui offre de quoi boire, de quoi manger, et on tente de comprendre qui elle est, d’où elle vient. Monique répète seulement : – Voiron… ma sœur… je n’ai rien… On envisage de la garder pour la nuit, mais elle refuse, terrorisée à l’idée d’être séparée plus longtemps. Alors, comme cela se faisait parfois pour les jeunes exilés arrivés sans famille, un appel est lancé au micro à travers toute la gare. Quelques minutes plus tard, un miracle. Sa sœur apparaît. Enceinte, essoufflée, bouleversée. – « C’est Monique ? » demande-t-elle, comme si elle n’osait pas croire à cette rencontre. Toutes deux ne s’étaient pas vues depuis deux ans.

97 Sa sœur vit à Voiron, dans un petit appartement situé juste en face de la gare. Elle emmène Monique, encore insciente de la situation. Rapidement, les voisins apprennent l’arrivée d’une jeune fille venue d’Algérie. L’un après l’autre, ils montent, curieux, intrigués. Monique dira plus tard qu’elle avait eu l’impression d’être une bête que l’on venait observer. On l’interroge, on remarque son accent, on lui pose mille questions, sans comprendre tout à fait ce qu’elle a traversé. Monique est épuisée. Elle sourit par politesse, mais tout en elle s’effondre. Le lendemain matin, seule dans la cuisine, elle regarde par la fenêtre la ville et les montagnes la dominent. Les passants marchent vite, sans se retourner. Elle pense à l’Algérie : à la lumière, à l’odeur des figuiers, aux vignes de son père, aux cris des marchés, et surtout à sa mère, restée là-bas, malade, fragile, dans un pays qui basculait. Elle ignore encore qu’Alicia la rejoindra quelques semaines plus tard, brisée par la guerre et par l’exode. Pour l’heure, Monique n’a que dix-sept ans, et le monde vient de lui tomber sur les épaules. Elle répète : « Je n’avais rien. Rien du tout. » Ainsi commence sa vie française. Dans la solitude, la peur, et pourtant, au cœur de tout cela, la même force invisible qui l’a toujours portée.

98 Chapitre 19 – Voiron : premiers jours, premières humiliations, le regard des autres La sœur de Monique habitait Voiron, dans un petit immeuble modeste situé juste en face de la gare. C’est là que Monique fut emmenée, tremblante, incapable de comprendre ce que devenait sa vie. Sa sœur, enceinte, la dévisagea longuement en ouvrant la porte, comme si elle découvrait une étrangère. L’Algérie, la lumière du sud, les peurs, l’exode, tout cela avait façonné Monique. Elle n’était plus l’enfant que sa sœur avait connue. L’appartement était simple, encombré par les affaires du couple et les préparatifs de la naissance. Monique s’y sentit immédiatement déplacée. Elle resta debout un long moment, serrant son sac, tentant de reprendre souffle. Rien, dans cet espace clos, ne lui rappelait l’Algérie. La fenêtre ouvrait sur une grande avenue, direction Grenoble, très fréquentée. La lumière semblait hésiter avant d’entrer. Le silence avait une épaisseur troublante. Très vite, l’immeuble entier apprit qu’une jeune fille d’Algérie venait d’arriver. En 1962, Voiron, comme tant de villes françaises, ne comprenait pas encore ce qui se jouait de l’autre côté de la mer. Les familles débarquaient sans papiers, sans valises, parlant français mais avec un accent du sud inconnu, vêtues trop légèrement, racontant entre deux silences des violences inimaginables pour ceux qui n’avaient jamais quitté la métropole. Les voisins montèrent alors les uns après les autres, certains par gentillesse, d’autres par curiosité maladroite. Ils voulaient « voir » cette jeune fille venue d’un pays dont ils ne savaient rien. Monique avait l’impression d’être observée

99 comme un phénomène. On la détaillait du regard, on lui posait des questions auxquelles elle ne savait pas toujours répondre, on s’étonnait de son accent chantant, tantôt amusé, tantôt condescendant. Elle se sentait à la fois accueillie et tenue à distance, comme si sa présence révélait une réalité étrangère que personne ne comprenait vraiment. Elle restait polie, silencieuse, le corps encore secoué par le froid, et se laissait examiner comme on subit un contrôle. Sa sœur tentait de la protéger, mais elle-même ne savait pas comment tempérer cette tension entre curiosité et incompréhension. L’Algérie semblait soudain infiniment loin, et pourtant si proche dans les gestes de Monique, dans sa voix, dans la façon dont elle se tenait. Les premiers jours, Monique sortit très peu. Voiron lui paraissait étrangère. Les montagnes, en arrière-plan, formaient une barrière impressionnante. Elle n’avait jamais vu de sommets si hauts ; leur présence la gênait, comme s’ils fermaient la vallée autour d’elle. Dans l’appartement, elle tentait d’être aussi discrète que possible. Elle ne voulait pas peser sur sa sœur déjà fatiguée par la grossesse. Le soir, au moment du coucher, Monique repensait à l’Algérie : à la chaleur qui baignait tout, même les murs. Aux ruelles de Lapasset. Aux marchés. Aux figuiers. À sa mère assise près de la fenêtre. Aux voisins colons originaires de l’Est de la France. Et aux scènes d’angoisse qui avaient précédé la fuite. Ici, tout semblait différent, comme si elle avait changé de monde en une seule nuit.

100 Elle passait des heures à regarder depuis la fenêtre les allées et venues devant la gare. Elle ne comprenait pas encore la manière dont les gens marchaient, leurs gestes rapides, leurs visages fermés. Tout semblait étranger, lointain, inaccessible. Monique comprit alors que son exil changeait de nature. Elle n’était plus seulement une jeune fille perdue dans un pays inconnu. Elle devenait le point d’ancrage, la force autour de laquelle sa mère pourrait se reconstruire. C’est ainsi que commencèrent leurs véritables années françaises : dans un petit appartement de Voiron, au milieu de voisins curieux, mais déjà - malgré elle - prête à porter plus que ce qu’une jeune fille de dix-sept ans devrait avoir à porter.

101 Chapitre 20 – Le retour d’Alicia : pauvreté, épuisement et recommencer à zéro Alicia arriva en France 15 jours après Monique. Le docteur qui vivait près de chez elle en Algérie l’avait accompagnée jusqu’au train. Mais le voyage, elle l’effectua seule. Lorsqu’elle descendit à Grenoble, Monique comprit immédiatement que leur vie ne serait plus la même. Alicia n’avait presque rien avec elle. Un petit sac contenant quelques vêtements, rien de plus. Aucun papier. Aucune preuve de ce qu’avait été sa vie en Algérie. Les maisons, les meubles, les souvenirs : tout était resté là- bas, pris, abandonné, effacé dans le chaos. Le trajet vers Voiron se fit dans un silence pesant. Alicia regardait par la fenêtre sans comprendre où elle était. Les montagnes immenses, les routes sombres, les façades aux couleurs nouvelles glissaient devant ses yeux sans qu’elle puisse les saisir. Personne en France ne savait ce que signifiait perdre sa maison en une heure, être chassée, ne plus avoir droit à son propre toit, quitter un pays dans le désordre et la peur. Alicia n’essayait même plus d’expliquer. Elle se contentait de répondre quand on lui parlait, avec cet accent espagnol qui disait encore l’Algérie. Dans l’immeuble, les voisins continuaient de monter pour observer «la famille d’Algérie».

102 Ils parlaient beaucoup, posaient des questions étonnées ou maladroites. Ils ne voyaient qu’une femme étrangère et silencieuse. Ils ne percevaient pas le poids invisible que cette femme portait sur les épaules : la mort de son mari, l’assassinat de son frère, la guerre, la fuite, la perte de tout. Alicia faisait tout pour ne pas déranger. Elle se tenait droite quand elle s’asseyait, se déplaçait sans bruit. Elle avait l’impression de devoir justifier sa présence à chaque geste. La France n’était pas une terre d’accueil généreuse. C’était un lieu où il fallait recommencer depuis le début - sans aide, sans ressources, sans passé reconnu. Mais, malgré les difficultés, quelque chose en Alicia continuait à bouger. Une petite force, presque imperceptible, mais tenace. La même force qui l’avait portée à Chercos quand elle était enfant. La même force qui l’avait tenue debout à Lapasset. La même force qui lui avait permis d’élever quatre enfants seule après la mort de Marcel. Elle n’avait pas le choix. Il fallait survivre. Encore. Dans ce petit appartement de Voiron, dans ce nouveau pays dont elle ne connaissait ni les règles ni les mots, Alicia commença - lentement, douloureusement - à reprendre vie. Monique restait près d’elle, attentive, silencieuse.

103 Le lien entre elles se resserrait, non pas par les mots, mais par la nécessité. L’exil avait pris fin. Le recommencement, lui, venait à peine de commencer.

105 Chapitre 21 – Les humiliations du quotidien : comprendre la France, survivre au regard des autres Les premières semaines en France furent une succession de petites humiliations, de maladresses, de silences qui faisaient plus mal qu’un affront direct. Alicia et Monique venaient d’un pays où la peur était partout, mais où elles savaient encore à quel monde elles appartenaient. À Voiron, ce sentiment disparut d’un seul coup. Elles n’étaient nulle part. Et chaque jour semblait le leur rappeler. Elles n’avaient presque rien. Quelques vêtements trop légers, un sac à moitié vide, aucune affaire personnelle qui puisse raconter d’où elles venaient. Le froid les surprenait à chaque pas : un froid dense, qui leur mordait les jambes et le visage. Elles avançaient en serrant les bras sur elles-mêmes, comme pour garder un peu de la chaleur d’Algérie, cette chaleur qu’elles avaient perdue du jour au lendemain. Leur accent les trahissait immédiatement. Ni totalement espagnol, ni totalement algérien : un accent mêlé, chantant, qui ne ressemblait à rien de ce que les gens du Dauphiné avaient l’habitude d’entendre. À chaque phrase, on les reconnaissait. Monique parlait peu. Elle savait qu’à la moindre intonation, les regards se tournaient vers elle. Les commerçants fronçaient parfois les sourcils. Certaines personnes ne comprenaient pas tout de suite ce qu’elles demandaient. Dans les files d’attente, un silence se faisait parfois quand Alicia ou Monique posaient une

106 question - un silence court, mais lourd. Ce n’était pas de la méchanceté. C’était une incompréhension totale. Pour les habitants de Voiron, les familles venues d’Algérie formaient un groupe mystérieux. On savait seulement qu’elles arrivaient sans rien. On voyait leurs habits trop fins, leurs visages fatigués, leur accent étranger. Mais on ignorait tout de leur passé, des violences, de la guerre, de la fuite. On imaginait mal ce que signifiait tout perdre en quelques jours. Monique sentait cette distance dans chaque geste, chaque regard. Elle aurait voulu se fondre dans le décor, disparaître dans une routine qui ne l’exposerait plus. Mais l’exil ne permettait pas l’invisibilité. Alicia, elle, vivait une autre forme d’humiliation, plus tacite encore. Toute sa vie, elle avait travaillé. Elle avait tenu une maison, élevé des enfants, aidé dans les domaines agricoles, traversé la misère et les deuils. Mais ici, ce passé ne valait rien. On ne lui demandait pas ce qu’elle savait faire. Elle était vue comme une femme sans travail, sans ancrage. Elle restait droite, par dignité, mais quelque chose dans sa posture révélait sa tristesse. Elle ne voulait pas déranger, se faisait toute petite, remerciait pour tout - même pour une assiette posée devant elle. Dans l’immeuble, les visites se succédaient. Les voisins montaient les uns après les autres voir la famille d’Algérie. Ils étaient intrigués, surpris, parfois touchés, parfois seulement curieux. Leur regard insistait sur les vêtements, la manière de parler, les gestes. Monique ressentait cette

107 exposition comme une gêne profonde. Elle ne comprenait pas pourquoi on la scrutait ainsi. Elle avait l’impression d’être étudiée, mesurée, évaluée. Les jours passaient, faits de petites confrontations avec une réalité qui leur échappait. Il fallait apprendre à tout refaire : comprendre les administrations, les prix, les trajets, les habitudes françaises, le climat, la neige. Même prendre un bus devenait une épreuve. La France n’était pas seulement un pays nouveau : c’était un pays étranger dans chaque détail. Pourtant, malgré la difficulté, elles tenaient bon. Elles avaient appris, en Algérie, à vivre dans la peur. Elles apprendraient ici à vivre dans l’incompréhension. Le soir, Monique observait sa mère dans la petite cuisine. Elle voyait dans ses gestes lents, dans son dos courbé, dans sa manière de poser les mains sur la table, une force ancienne - une force née des montagnes de Chercos, du domaine en Algérie, de tout ce qu’Alicia avait déjà traversé. Ce n’était pas une force bruyante. C’était une force silencieuse, obstinée. Ces premiers mois à Voiron furent une école de survie. Elles ne s’y firent jamais vraiment. Mais elles apprirent à encaisser, à marcher droit malgré les regards, à se taire quand leur accent attirait trop l’attention, à garder la tête haute dans une vie qui ne leur faisait aucun cadeau.

108 Ce fut le vrai début de leur existence française : une vie fragile, douloureuse, mais où, peu à peu, elles commencèrent à trouver une place - une petite, infime, mais réelle - dans un pays qui ne les attendait pas.

109 Chapitre 22 – Travailler pour vivre : l’épuisement d’Alicia et les débuts difficiles en France En arrivant à Voiron, Alicia n’avait plus rien. Les années en Algérie lui avaient laissé des mains usées, un corps amaigri, un cœur fatigué. Elle avait travaillé toute sa vie, presque sans répit, mais ce travail n’existait plus. Il était resté de l’autre côté de la mer, parmi les maisons volées, les vignes abandonnées, les souvenirs qui ne servaient plus à rien. En France, tout recommençait à zéro. À leur arrivée en France, il fallut apprendre une autre forme de survie : les indemnités de misère versées par la mairie aux rapatriés d’Algérie. Rien d’automatique, rien de digne. Il fallait se présenter régulièrement, prouver que l’on était bien là, bien pauvre, bien dépendant. Chaque semaine, Alicia devait « pointer » à la mairie, faire la queue, attendre son tour, parfois des heures, pour toucher quelques billets qui permettaient tout juste de tenir. Cette aide, censée compenser la perte de toute une vie, ressemblait davantage à un contrôle qu’à un secours. On repartait avec un reçu, un regard pressé, et la sensation humiliante d’avoir été réduit à un dossier. Pour Alicia et ses enfants, ces indemnités n’étaient pas une réparation : seulement un mince fil tendu au-dessus du vide, le temps de reprendre pied dans un pays qui était pourtant le leur. Alicia n'avait pas de qualifications reconnues et peu d'économies. Elle n’avait que sa force intérieure, cette

110 résistance ancienne née à Chercos, dans une enfance pauvre où l’on apprenait très tôt à serrer les dents. Mais cette force était épuisée. Son corps ne répondait plus comme avant. Les nuits passées en Algérie, à trembler de peur ou à veiller les enfants, avaient laissé des traces profondes. Alicia ne parvenait pas à admettre qu’elle devait tout abandonner derrière elle. Elle répétait qu’il fallait retourner chercher les documents, les souvenirs, ce qu’on pouvait encore sauver de la maison. Le docteur, un ami de la famille qui devait retourner en Algérie récupérer son matériel médical, proposa de les emmener. La femme et le fils de ce médecin étaient déjà en sécurité en France ; lui devait faire l’aller-retour. Monique voulait absolument accompagner sa mère. Elle supplia, pleura, refusa de rester en France sans elle. Finalement, Alicia céda. Ainsi, elles repartirent toutes les deux en voiture avec le docteur, direction l’Algérie, dans un pays qui s’effondrait. Mais lorsqu’elles arrivèrent devant leur maison, tout était déjà terminé. En descendant de voiture, elles parcoururent les quelques dizaines de mètres qui les séparaient de la porte. La maison avait été prise, habitée, vidée. Un homme leur expliqua qu’elles ne pouvaient plus entrer. Il n’y avait plus rien : ni meubles, ni photos, ni papiers. Toute une existence s’était dissoute dans la guerre. Le docteur les accueillit alors chez lui, parce qu’il n’y avait plus d’autre lieu où aller. C’est là que la peur devint réalité. Un jour, trois hommes armés firent irruption dans la

111 maison et les mirent en joue, Alicia et Monique immobilisées, figées, pétrifiées. Le temps semblait suspendu, réduit à une ligne de métal froide pointée droit sur elles. Ils repartirent sans explication, laissant derrière eux une terreur sourde. Mais le plus inquiétant se produisit ensuite : les hommes revinrent un autre jour, alors que Monique et Alicia n’étaient pas là. Ils exigèrent du docteur qu’il leur dise où étaient les deux femmes. Il comprit immédiatement le danger. Il leur dit, à leur retour : « Il faut partir. Maintenant. Tout de suite. » Sa voix ne laissait aucune place à la discussion. Il chargea Alicia et Monique dans sa 2CV et les emmena en urgence jusqu’à Oran, pour les aider à prendre un bateau avant qu’il ne soit trop tard. Elles n’eurent pas le temps de réfléchir, encore moins de récupérer quoi que ce soit. La seule priorité était de survivre. Le départ définitif se fit dans un état de sidération. Alicia n’avait plus aucune affaire, aucune trace matérielle de sa vie : ni photographies, ni documents, rien. Tout avait été volé, dispersé ou détruit. Sur le port, entre les familles qui pleuraient, les cris, les valises renversées, les fouilles brutales, elle montait dans le bateau comme dans un rêve brisé. Sur le pont, elle s’accrocha à la rambarde, le visage tourné vers la côte qui s’éloignait. Monique restait près d’elle, silencieuse. L’Algérie disparaissait, emportant avec elle la maison, les vignes, les rires d’enfants, les années

112 heureuses et les blessures plus récentes. Ce départ n’était pas un exil choisi : c’était une fuite, une survie arrachée au chaos. Elles restèrent longtemps immobiles, serrées l’une contre l’autre. Alicia posa une main sur l’épaule de Monique. Ce geste suffisait à dire : nous sommes vivantes, nous avons tenu. Elles laissaient derrière elles une vie entière, mais emportaient l’essentiel : l’une l’autre, et la force de recommencer ailleurs. Retour définitif en France et début d’une nouvelle vie et de nouveaux petits boulots. Chaque petit salaire comptait. Chaque billet de quelques francs était un pas vers la survie. Dans cette période, la débrouille devint leur quotidien. Elles faisaient avec ce qu’elles avaient, réutilisaient, réparaient, récupéraient. Rien n’était simple, mais rien n’était impossible tant qu’Alicia continuait de se lever. Sa volonté, elle, ne cédait pas. Monique comprit alors ce que signifiait grandir dans l’exil. Cela voulait dire apprendre à vivre dans l’incertitude, à accepter la fatigue comme une compagne quotidienne, à faire confiance seulement à ce que l’on pouvait recommencer soi-même. Cela voulait dire avancer sans garantie, sans appui, sans reconnaissance, en gardant simplement la tête haute pour ne pas tomber. C’est ainsi que leur vie française commença réellement : à travers des heures de ménage dispersées, des déplacements sous la neige, des fins de mois serrées, et la conviction que, malgré

113 tout, il était encore possible de tenir. La précarité devint un système, mais elles y trouvèrent une forme de dignité silencieuse. Cette période fut dure, mais elle donna à Monique une leçon essentielle : rien ne se construit sans effort, mais rien n’est perdu tant que l’on continue d’avancer. Alicia, avec sa fragilité et sa détermination, en devint l’exemple vivant. Le pays était froid, le regard des gens parfois dur, la réalité difficile. Pourtant, au milieu de cette adversité, elles posaient chaque jour un pas de plus vers une nouvelle existence, faite de contraintes mais aussi de la force de survivre, encore une fois.

115 Chapitre 23 – S’intégrer malgré tout : les premiers printemps, un pays qui s’apprivoise Après les premiers mois glacés, faits d’incompréhension et de fatigue, la France commença lentement à perdre son aspect hostile. Rien ne devint soudain facile. Rien ne se transforma miraculeusement. Mais une forme de familiarité, discrète et fragile, s’installa dans leur vie comme s’installe un printemps après un hiver interminable. Monique, au fil des semaines, apprit peu à peu les repères qui lui manquaient. Elle comprit les rues de Voiron, les commerces, les façons de faire. Elle reconnaissait les montagnes, si effrayantes au début, comme des silhouettes immobiles qui ne cherchaient plus à l’intimider. La gare, qu’elle voyait chaque matin depuis la fenêtre de l’appartement de sa sœur, devint un point fixe autour duquel s’organisaient ses journées. Les bruits des trains, qui l’avaient d’abord oppressée, devinrent familiers. Alicia, de son côté, recommençait à prendre appui sur le réel. Son corps restait fragile, mais elle retrouvait un peu de ce mouvement intérieur qui la portait depuis l’enfance. Les heures de ménage qu’elle effectuait çà et là lui permettaient de reconstruire une routine, même mince. L’habitude de se lever tôt, de marcher dans les rues froides, de croiser des personnes qu’elle commençait à reconnaître, créait une impression de continuité. Elle ne parlait pas beaucoup, mais elle avançait, et cela suffisait.

116 La ville, avec le temps, devint moins étrangère. Les voisins qui, au début, observaient Monique comme une curiosité, se firent plus discrets. Certains saluaient. D’autres laissaient un sourire. Une distance restait, mais elle n’était plus aiguë comme dans les premières semaines. Dans l’appartement, la vie domestique trouva aussi un certain équilibre. La naissance chez la sœur apporta un peu de chaleur supplémentaire. Un bébé, dans un foyer en reconstruction, fait parfois office de lumière. Monique l’aidait, sans qu’on le lui demande. Les journées s’organisaient autour des tâches simples : cuisiner, ranger, accompagner, apprendre à vivre dans un pays où chaque geste avait encore quelque chose d’incertain. Monique grandissait vite. Elle n’était plus l’adolescente effrayée qui avait traversé seule la gare de Grenoble. Elle observait, retenait, s’adaptait. Elle comprenait que l’exil forgeait d’autres repères, parfois plus solides que ceux qu’elle avait laissés derrière elle. Elle se sentait encore entre deux mondes, mais elle commençait à trouver un territoire dans l’un des deux. Alicia restait marquée par la perte, par l’Algérie qu’elle ne reverrait pas. Elle parlait peu de tout cela, mais son silence était une langue en soi. Ce silence enseignait à Monique la retenue, la pudeur, l’endurance. Elles formaient maintenant un duo attentif, soudé par l’épreuve et par la nécessité de tenir debout malgré la fatigue et les regards étrangers.

117 Les premiers printemps de leur vie en France furent des saisons d’apaisement timide. Le soleil réchauffait les trottoirs de Voiron, la neige fondait, les rues retrouvaient un peu de couleur. Monique marchait différemment. Elle respirait mieux. Elle commençait à reconnaître les arbres, les saisons, les odeurs nouvelles. Elle apprenait la France comme on apprend une langue étrangère : par immersion, par observation, par nécessité. Rien n’était encore stable. Rien n’était facile. Mais quelque chose, imperceptiblement, semblait se déposer dans leur vie. Une forme d’ancrage, même précaire, devenait possible. Elles n’avaient pas encore trouvé leur place, mais elles n’étaient plus des ombres dans un pays inconnu. Elles existaient, doucement, dans ce nouveau paysage. Ce fut le début d’une adaptation lente, imparfaite, mais réelle. La France n’était plus seulement le pays du froid et de l’exil. Elle devenait un sol sur lequel Monique et Alicia pouvaient apprendre à marcher autrement. Et cette marche, même hésitante, racontait déjà une nouvelle page de leur vie.

119 Chapitre 24 – L’ombre de l’Algérie : souvenirs, nostalgies, ce qui reste vivant Même lorsque la France commença doucement à leur devenir plus familière, l’Algérie resta en elles comme une présence discrète, une sorte d’empreinte intérieure que rien ne pouvait effacer. L’exil n’avait pas seulement mis des kilomètres entre les deux pays. Il avait créé un espace invisible où le passé continuait de vivre, même lorsqu’on ne voulait plus l’évoquer. Pour Monique, les souvenirs demeuraient intacts. Elle se rappelait les lieux où elle avait grandi, les chemins, la lumière qui baignait les journées, les habitudes du quotidien, les gens qu’elle avait connus. Elle avait quitté ce monde trop vite pour qu’il se dilue. Tout ce qui appartenait à l’Algérie restait rangé quelque part en elle, accessible à tout moment, comme une chambre dont on garde la clé. En France, ce passé n’était plus un territoire réel, mais une mémoire active. Chaque fois qu’elle pensait à l’Algérie, ce n’était pas seulement un pays qu’elle revoyait : c’était une époque, un ensemble de gestes et de voix qui lui avaient façonné l’enfance. Le froid et l’humidité de Voiron accentuaient encore la distance entre cet ailleurs perdu et la vie nouvelle qu’elle tentait d’habiter. Alicia, elle, portait l’Algérie autrement : dans un silence constant. Elle parlait très peu du pays quitté, presque jamais

120 des dernières années. Sa manière de se taire était une façon de tenir debout, de ne pas rouvrir des plaies encore trop récentes. Toutes les pertes - la maison, les années de travail, les habitudes, les visages, les morts - restaient enfermées en elle. Monique avait compris très tôt que ce silence était la seule protection possible pour sa mère. Pourtant, même sans mots, l’Algérie restait présente à travers Alicia. Sa façon de parler, d’élever la voix sur certaines intonations venues d’Espagne et d’Algérie, la manière dont elle préparait les repas, dont elle organisait la maison, tout cela rappelait leurs années d’avant. Rien n’était raconté, mais tout transparaissait dans les gestes. Parfois, au détour d’une conversation, un nom surgissait : la sœur restée là-bas, un voisin, le docteur qui avait aidé Alicia à quitter l’Algérie. Ces évocations étaient brèves, comme si chaque souvenir devait être posé avec précaution. Mais elles suffisaient à rappeler que leur vie avait une autre origine, une autre épaisseur. Pour Monique, l’Algérie devint peu à peu une sorte de refuge intérieur. Un endroit auquel elle pensait sans le dire, un socle invisible qui continuait de lui donner une forme de stabilité. La France lui apportait la sécurité et la possibilité de recommencer, mais ne remplaçait rien. Elle avançait, grandissait, s’adaptait, sans jamais perdre ce lien intime avec ce qu’elle avait été là-bas. Ainsi, l’Algérie ne s’était pas effacée dans l’exil. Elle n’était plus un paysage accessible, mais une mémoire

121 active, silencieuse, vivante. Elle restait en filigrane derrière chaque geste de Monique et d’Alicia, comme une ombre douce et têtue qui les accompagnait dans ce nouveau pays. Et dans cette présence discrète, Monique trouvait une force simple : celle de savoir que, même arraché, un passé peut continuer de porter.

123 Chapitre 25 – L’envol des enfants : vers la vie adulte, construire un avenir Avec le temps, la vie finit par reprendre un rythme différent. L’exil ne s’effaça jamais, mais il cessa d’être une déchirure permanente. Il devint une couche supplémentaire de l’existence, un arrière-plan sur lequel les enfants d’Alicia commencèrent à tracer leur propre chemin. Ils avaient été déplacés, meurtris, déracinés, mais ils étaient vivants. Et la vie, même fragile, possède une puissance obstinée. Les frères et sœurs de Monique rejoignirent la France eux aussi. Peu à peu, la famille se recomposa sur le sol étranger. Chacun portait en lui la mémoire de l’Algérie, mais chacun abordait cette nouvelle terre avec ses propres forces. L’arrivée des autres enfants d’Alicia créa un sentiment de cohésion. Ils n’étaient plus seuls, perdus dans un pays inconnu. Ils étaient réunis, même si la pauvreté, les difficultés et l’incertitude pesaient encore sur eux. Pour Monique, cette reconstruction familiale marqua un tournant. Elle n’était plus seulement la jeune fille de dix- sept ans arrivée en France dans la confusion et la peur. Elle grandissait. Elle apprenait à se frayer une place dans ce pays qui lui était d’abord apparu comme un mur. Les expériences difficiles des premiers mois avaient renforcé sa maturité. Elle se sentait responsable, attentive, ancrée dans un devoir de soutien et de présence. Les garçons, eux, avancèrent vers la vie adulte avec la volonté de trouver rapidement un travail, de s’autonomiser,

124 de contribuer. Ils avaient connu, en Algérie, les années dures de la guerre, la violence quotidienne, les menaces. En France, ils cherchaient une stabilité. Ils se fixèrent progressivement, travaillèrent, fondèrent leurs propres foyers. Le déracinement les avait marqués, mais il ne les empêchait pas de construire. Les mariages suivirent. Chacun établit une nouvelle vie dans cette France qui, malgré tout, leur offrait un avenir. Les unions n’étaient pas simplement des événements familiaux ; elles représentaient la preuve qu’un cycle se refermait et qu’un autre commençait. À travers ces engagements, les enfants d’Alicia s’enracinaient enfin quelque part, eux qui avaient tant voyagé, tant perdu, tant fui. Pour Monique, ce passage vers l’âge adulte se fit avec la même discrétion que le reste de son parcours. Elle avançait avec prudence, mais aussi avec une force intérieure héritée de sa mère. Les épreuves l’avaient façonnée. Elle savait que rien n’était jamais acquis, que la sécurité pouvait disparaître d’un jour à l’autre. Mais elle comprenait aussi que la vie pouvait se reconstruire, même sur des bases fragiles. Alicia observait ses enfants avec une fierté silencieuse. Elle les avait amenés jusqu’ici, malgré tout. Elle avait traversé la guerre, la peur, la pauvreté, la perte, et maintenant elle voyait chacun d’eux prendre son envol. Sa vie avait été marquée par les deuils, mais elle assistait pourtant à la naissance de nouvelles histoires. Ses enfants

125 devenaient adultes sur une terre qu’elle n’avait jamais imaginée habiter, mais où désormais ils s’inscrivaient. L’Algérie restait présente dans leur mémoire, mais elle appartenait désormais au passé. Ce n’était plus un horizon, mais une source. La France, progressivement, devenait leur ancrage. Ils apprirent à y vivre, à y aimer, à y fonder des familles. L’exil n’était plus seulement un manque ; il devenait un point de départ. Ainsi s’acheva la seconde grande traversée de la famille : celle qui les avait emmenés de la lumière d’Afrique au froid de la métropole, du danger à la reconstruction. Ce chemin, Monique l’avait parcouru les yeux ouverts, en portant en elle la force de ses ancêtres. L’envol des enfants n’effaçait pas les blessures, mais il donnait un sens nouveau à tout ce qui avait été vécu. Une lignée pouvait continuer. Une vie pouvait reprendre. Et dans cette continuité silencieuse, se dessinait déjà la page suivante.

127 Chapitre 26 – Le mariage, la maternité, la transmission Avec le temps, la vie finit par trouver un nouveau rythme. L’exil ne s’effaça jamais, mais il cessa d’être une plaie ouverte. Il devint une couche profonde de leur histoire, un arrière-plan sur lequel les enfants d’Alicia commencèrent à tracer leur propre chemin. Ils avaient été déracinés, bouleversés, mais ils étaient vivants - et la vie, même fragile, possède une force têtue. Les frères de Monique rejoignirent eux aussi la France. Peu à peu, la famille se reformait de ce côté de la mer. Chacun portait en lui l’Algérie, mais chacun abordait désormais cette nouvelle terre avec ses propres forces, son propre désir de se stabiliser. Leur réunion donnait à Monique l’impression, pour la première fois depuis longtemps, d’un socle qui revenait. Monique, elle, entrait dans la vie adulte. Elle n’était plus la jeune fille effrayée arrivée à Grenoble sans papiers. Elle devait maintenant travailler, gagner sa vie, s’intégrer. Sa première expérience de travail remontait à l’Algérie : un an passé à servir dans l’épicerie–boulangerie–pâtisserie de M. Évrard, où elle avait découvert qu’elle aimait le contact avec les clients, tenir un comptoir, vendre, parler. Cette aisance, elle la garderait toute sa vie. Mais en France, tout était à recommencer.

128 Elle s’inscrivit à la mairie de Voiron, comme on le demandait aux jeunes arrivant d’Algérie. Une employée la prit un peu sous son aile, l’encouragea, l’aida à envisager une formation. Monique n’avait pas envie de retourner à l’école, mais elle voulait travailler. On lui proposa un stage. Ses premiers mois se déroulèrent dans une papeterie de Voiron. Elle y resta six mois. Là, elle apprit à coudre les grands registres de comptabilité, un travail répétitif mais précis, qui demandait patience et soin. C’était son premier salaire français – 1,75 francs de l’heure – payés en espèces dans une enveloppe. A la quinzaine, le patron demandait si elle voulait un acompte, ce qu’elle n’a jamais fait. Son premier emploi en France, ses premiers trajets seuls en ville, ses premiers pas dans un pays où elle n’avait pas de repère. Dans le même temps, elle suivait un stage de formation en électronique organisé par la mairie. Trois fois par semaine, elle apprenait les gestes techniques, l’assemblage de petites pièces, la minutie nécessaire pour travailler dans une usine qui allait bientôt ouvrir : Radial. Le 5 mai 1963, elle commença dans les ateliers de Radiall, une blouse bleue sur le dos, Radiall cousu sur la poitrine. Elle y travailla jusqu’en 1969. Là, elle monta des relais électroniques destinés à l’aviation, notamment aux avions Mirage. Son poste était délicat, précis, séparé du reste de l’atelier : on lui faisait confiance parce qu’elle était appliquée, patiente, rigoureuse. Les choses se mirent en place peu à peu. Le patron s’appelait M. Gattaz. À l’époque, son nom circulait comme une évidence. On le présentait comme le « patron des patrons », bien avant que le mot MEDEF n’entre dans le langage courant. Chez Gattaz, il n’y

129 avait pas encore de SMIC, mais les ouvriers étaient bien payés. Tous gagnaient à peu près la même chose, et surtout beaucoup plus qu’ailleurs. En francs, l’écart pouvait atteindre deux cents francs par rapport aux autres usines. Pour Monique, c’était presque le paradis. Tout le monde voulait travailler là. Plus tard, elle apprit que le fils de Gattaz avait fait de la politique. Elle l’avait connu jeune homme. Elle le trouvait prétentieux. « Ça saute parfois une génération, la générosité », dira-t-elle avec le recul. À l’époque, l’usine travaillait donc pour Marcel Dassault. Les commandes arrivaient par relais, transmis de maison en maison, d’industriel à industriel. Monique resta dans cette entreprise jusqu’en 1969. Ce qui marqua surtout Monique, c’était l’atmosphère. L’usine était dirigée par les deux frères, Yvon et Lucien. Ils refusaient cette distance méprisante entre patrons et ouvriers, si fréquente ailleurs. Eux descendaient dans les ateliers, écoutaient, parlaient aux salariés. Un jour, Marcel Dassault vint lui-même visiter l’usine. Il était accompagné de M. Gattaz. Pour Monique, ce moment resta comme un symbole discret : celui d’une ouvrière invisible, mais essentielle, dont le travail allait voler dans le ciel sans jamais porter son nom. Pour la première fois, elle avait un travail qualifié, régulier, et un salaire dont elle était fière. Ces débuts professionnels, faits d’apprentissage, de trajets matinaux, de salaires modestes mais précieux, furent sa manière d’entrer pleinement dans la vie française. Elle ne s’effondrait pas : elle avançait, elle tenait, comme sa mère avant elle.

130 Pendant ce temps, ses frères aussi trouvaient leur voie, leur travail, leurs foyers. La famille, venue en morceaux, se reconstruisait peu à peu. Les mariages suivirent. Chacun bâtissait son avenir, dans cette France où ils n’avaient jamais imaginé vivre. Alicia observait tout cela en silence. Elle les voyait devenir adultes, responsables, enracinés. Elle avait traversé la guerre, la perte, la fuite, et ses enfants construisaient maintenant une vie nouvelle. Ce n’était pas la vie dont elle avait rêvé en Algérie, mais c’était une vie possible - et elle en était fière. L’Algérie restait là, en eux, comme un écho. Mais la France, peu à peu, devenait le lieu où l’on se levait le matin, où l’on travaillait, où l’on bâtissait une maison, où l’on fondait une famille. L’exil cessait d’être seulement une blessure : il devenait un point de départ. À cette période, Alicia travaillait là où elle pouvait. Elle faisait aussi du repassage et la cuisine, chez des particuliers. Dans une grande maison tenue où il y avait en réalité quatre employés. Monique était devenue proche de leurs filles, comme elle l’était aussi de la fille d’une autre femme qui travaillait avec sa mère. Ces amitiés comptaient. Elles ouvraient parfois des portes. Un jour, l’une d’elles annonça qu’elle quittait la région pour aller vivre à Lyon. La décision se prit presque ainsi, sans long débat. Alicia dit à sa fille :

131 – Tu vas partir avec Michelle, vous allez habiter à Lyon. Monique ne savait pas vraiment ce qu’elle voulait, mais à vingt ans, on a surtout envie de changer, de partir, de voir ailleurs. Elle quitta donc la maison et s’installa à Lyon. C’est après cela qu’elle revint dans la région de Meximieux, dans l’Ain. Entre-temps, son frère Jean-Marie, le second, avait trouvé du travail après avoir quitté l’armée. Il avait rencontré un comptable — un homme venu lui aussi d’Algérie — qui travaillait pour une entreprise locale liée au commerce du vin. Un jour, ce comptable posa la question : – Et Monique, qu’est-ce qu’elle fait ? Jean-Marie répondit qu’elle travaillait chez Radiall. Alors l’idée s’imposa : pourquoi ne viendrait-elle pas tenir la boutique de vins de l’entreprise ? Monique accepta. Elle s’installa à Meximieux, dans l’appartement de son frère. Nous sommes alors en 1969. Elle resta environ un an, peut- être un peu plus. Puis la santé lâcha. Monique développa un syndrome de Raynaud. Elle dut être opérée à Lyon. Pendant quelque temps, son bras gauche fut paralysé. Malgré son arrêt de travail, elle fut licenciée. C’était autour de 1970. La chute fut brutale. Jean-Marie, qui avait fait des études de comptabilité, chercha de son côté à se replacer. Il retourna voir ses

132 anciens contacts à Meximieux, toujours dans le milieu du vin, des caves, des boutiques. Monique, elle, repartit à Lyon avec la fille de ses anciens employeurs. Elle y resta environ un an. C’est pourtant à Meximieux que sa vie bascula autrement. Lorsqu’elle travaillait dans la boutique de vin, un jeune homme venait régulièrement acheter de l’alcool pour son père, notamment du kirsch, dont la maison avait une très bonne marque. Il s’appelait Claude. Ils s’étaient croisés, reconnus, sans vraiment se connaître. Après son retour dans la région, ils se fréquentèrent davantage. Quand son frère se maria, Monique quitta l’appartement et retourna vivre chez sa mère, à Voiron. Tous les week- ends, elle descendait à Meximieux pour voir Claude.

133 Chapitre 27 – Le travail invisible : six années au service du magasin familial Les six premières années du mariage de Monique furent intimement liées à la pâtisserie tenue par les parents de Claude. Ce n’était pas son métier, ni même ce qu’elle avait imaginé pour sa vie. Mais très vite, elle se retrouva à participer au travail familial, simplement parce qu’il fallait aider. Elle participait aux travaux saisonniers de la pâtisserie. Elle préparait les dragées pour les mariages, des heures à assembler les sachets, plier les papiers, attacher les rubans. À Noël, elle faisait les papillotes. À Pâques, elle aidait aux chocolats. C’était un travail minutieux, patient, qui se faisait souvent plusieurs semaines à l’avance. On lui montrait comment faire, et elle reproduisait les gestes. Pendant ces six années, Monique travailla beaucoup sans être déclarée. Elle n’avait pas de statut, pas de fiche de paie. C’était ainsi. Elle aidait, parce qu’il fallait aider, et parce que le magasin représentait le centre de la vie familiale. Les débuts du couple étaient très modestes. Claude gagnait peu, et il fallait compter chaque dépense. Le magasin fermait le mardi, et souvent, ce jour-là, son beau-père apportait les gâteaux invendus. Ces boîtes représentaient une aide importante : parfois, c’était ce qu’ils avaient à manger.

134 Monique avançait malgré tout. Elle élevait ses enfants, aidait à la pâtisserie, participait aux saisons de fêtes. Elle ne comptait pas son temps. Elle ne se plaignait pas. Elle avait connu la guerre, la fuite, l’exil ; face à cela, le travail ne lui faisait pas peur. Elle avait appris très jeune à tenir bon. En 1979, la pâtisserie fut vendue. Avec cette vente, un cycle se referma.

135 Chapitre 28 – Après la pâtisserie : trouver sa voie, le couple face au changement Le couple avança sans éclat, avec la constance qui les caractérisait. Les revenus restaient modestes, et l’organisation quotidienne reposait largement sur Monique : les enfants, la maison, les repas, les multiples tâches qui rythmaient une existence simple mais exigeante. Elle avait l’habitude de l’effort, de la discrétion, de la persévérance silencieuse. Alicia vivait tout près, dans un petit studio voisin, appartenant aux parents de Claude, eux habitaient à l’étage. Monique passait la voir souvent, l’accompagnait pour les démarches, l’aidait dès qu’elle le pouvait. Cette proximité n’était pas une contrainte ; elle était la continuité naturelle d’un lien forgé dans les années difficiles. Sa mère avait traversé tant d’épreuves qu’il ne lui serait jamais venu à l’idée de la laisser seule. Alicia habitait juste en face de l’école où allaient Damien et Olivier. À la sortie des classes, les habitudes étaient bien réglées. Le mercredi, ils déjeunaient chez la « mamie d’en bas », puis reprenaient le dessert chez le « papi et la mamie d’en haut ». Ces petits rituels simples, presque anodins, dessinaient une géographie rassurante de l’enfance, faite de portes ouvertes, de tables familières et de générations qui veillaient les unes sur les autres. La vie familiale changea progressivement. Les dimanches ne tournaient plus autour du magasin. Les saisons reprirent un rythme plus calme, moins dicté par les commandes et les fêtes. Monique et Claude apprirent à vivre

136 autrement, dans une simplicité qui leur convenait, entourés des enfants et de la présence régulière d’Alicia.

137 Chapitre 29 – Le couple à Villieu : équilibre, travail et quotidien En 1976, les beaux-parents avaient échangé un terrain avec un paysan et Claude et Monique achetèrent cette parcelle à Villieu, un petit village situé à trois kilomètres de Meximieux. Ils y firent construire leur maison. Lorsqu’ils y emménagèrent en 1979, Olivier avait cinq ans et Damien trois. C’était un nouveau départ, concret cette fois, fait de murs, de jardin et d’avenir à bâtir. Chaque année, au rythme des vacances scolaires, Monique partait à Sainte-Maxime avec les enfants, chez sa sœur. Surtout aux vacances de Pâques. Là-bas, une autre vie s’ouvrait, plus légère, baignée de soleil. La sœur de Monique travaillait alors pour des Allemands qui possédaient une grande maison sur les hauteurs, presque un château, sur les buttes de Sainte-Maxime. Le lieu s’appelait Les Tourelles, devenu un centre de vacances. Monique y passa de longs étés avec Olivier et Damien, une photo d’eux deux en garde encore la trace. Monique éleva ses enfants elle-même pendant toutes ces années, jusqu’en 1986, au moment où Olivier entra en sixième. Ce passage marqua la fin d’un cycle : celui d’une enfance protégée, rythmée par la maison de Villieu, les vacances de Pâques à Sainte-Maxime, et la présence constante d’une mère qui, après tant d’épreuves, avait choisi d’être là.

138 Villieu resta le point d’ancrage du couple. C’est là qu’ils avaient commencé leur vie commune, là qu’étaient nés leurs enfants, et là qu’Alicia vivait dans un petit studio juste à côté. Même lorsque Monique travaillait à Lyon, dans les boutiques où on lui confiait les clés et toutes les responsabilités, elle rentrait chaque soir à Villieu. Elle partait tôt, revenait tard, mais c’est ici que se trouvait sa vie. Claude, de son côté, poursuivait son travail comme représentant en farine. C’était un homme sérieux, régulier, fidèle à ses habitudes. Il avait grandi dans l’univers des horaires stricts et des saisons réglées par la pâtisserie. Villieu lui offrait un cadre stable : ses repères, ses trajets, et surtout le football du dimanche, qu’il ne manquait jamais. Il ne jouait pas, mais il assistait aux matchs avec une constance qui disait assez ce que ces moments représentaient pour lui. Le couple se construisit ainsi, entre le travail et un quotidien simple. Monique allait en voiture à Lyon quand elle tenait la boutique de fruits secs. Elle passait ses journées debout, à gérer les stocks, les clients, la caisse. Ensuite, elle rentrait à Villieu, retrouvant les enfants, les petites routines du soir. C’était une vie dense, sans répit, mais elle avançait comme elle l’avait toujours fait : sans bruit. Claude et Monique formaient un couple solide, composé de gestes plus que de mots. Ils n’étaient pas démonstratifs. Ils se retrouvaient dans la constance : un repas préparé, une présence, un regard, l’organisation du foyer. Monique avait appris à avancer dans la discrétion, Claude dans la

139 régularité. Ensemble, ils offraient aux enfants une stabilité que ni l’un ni l’autre n’avait connue dans sa jeunesse. Les enfants grandissaient, donnant leur rythme propre à la maison. Les devoirs, les repas, les week-ends prenaient la forme de rituels doux. Monique, qui avait traversé l’exil, la peur et les débuts difficiles en France, trouvait dans cette routine une forme d’apaisement. Elle aimait ces soirées où la vie se tient dans des gestes simples, là où rien ne manque, même quand tout est modeste. Claude restait fidèle à lui-même : peu de paroles, beaucoup de présence. Il aimait ses trajets familiers, il jouait au football le dimanche, les moments partagés avec les enfants. Monique comprenait cette nature sans jamais chercher à la changer. Elle respectait les silences comme on respecte une habitude ancienne. Le couple ne cherchait pas la flamboyance. Il n’en avait pas besoin. Il tenait sur la loyauté, l’entraide, la capacité de faire face ensemble. Villieu devint leur centre de gravité, le lieu d’où ils avançaient, année après année, avec une simplicité qui n’excluait ni la force ni la tendresse. Villieu fut bien plus qu’une ville. Ce fut leur foyer. Le point fixe autour duquel toute leur vie se construisit.

141 Chapitre 30 – Les enfants : éducation, jeunesse, transmission Les années passèrent, et les enfants grandirent à Villieu, dans un cadre simple et régulier. Olivier d’abord, puis Damien, vinrent donner au quotidien de Monique et Claude une nouvelle stabilité, un fil solide autour duquel organiser leur vie. Pour Monique, devenir mère allait de soi. Elle qui avait connu l’exil, la peur et les débuts difficiles en France, voulait offrir à ses fils ce qu’elle n’avait jamais eu : une maison sûre, des repères, une présence constante. La vie de famille se construisit autour d’habitudes précises. Monique organisait tout avec sa discrétion habituelle : les repas, les vêtements, les horaires. Chaque geste avait pour elle une fonction claire : rassurer, encadrer, protéger. Elle n’était pas une mère bruyante ; elle était une mère solide. Elle veillait à tout, même les soirs où elle rentrait tard de Lyon après une journée debout dans sa boutique. Claude, fidèle à son tempérament calme, apportait une autre forme de stabilité. Peu de paroles, mais une présence continue. Il travaillait, s’occupait de la maison, faisait sa part sans jamais s’en vanter. Le dimanche, il allait voir son match de football, il a entrainé les poussins pendant cinq ans, un rituel régulier qui marquait le rythme de la semaine. Les enfants grandirent dans cette atmosphère ordonnée : un père fiable, une mère attentive, une maison où l’on savait sur qui compter.

142 Alicia vivait à quelques mètres, dans son petit studio, et joua un rôle essentiel dans la jeunesse d’Olivier et de Damien. Elle n’était pas seulement une grand-mère ; elle était une présence quotidienne. Les enfants passaient chez elle, surtout le mercredi. Monique savait qu’elle pouvait lui confier ses fils en toute tranquillité. Alicia, malgré son vécu et ses fragilités, était douce, protectrice, attentive. Sa présence ajoutait une chaleur familière au paysage de leur enfance. L’autre grand-mère, du côté de Claude, faisait-elle aussi partie du quotidien. Les enfants allaient chez l’une ou chez l’autre, selon les jours. Chez Alicia, l’affection discrète ; chez la grand-mère paternelle, la cuisine, les habitudes issues de la pâtisserie familiale. Ces mercredis partagés formaient une continuité naturelle entre les deux familles, un ancrage supplémentaire pour les garçons. Monique observait tout cela avec une satisfaction tranquille. Elle avait connu le manque, l’insécurité, la séparation précoce d’avec sa propre mère. Elle voulait que ses enfants grandissent autrement : dans un cadre prévisible, stable, réglé. Elle les accompagnait dans leurs besoins, dans leurs activités, dans leurs devoirs, toujours présente malgré la fatigue des trajets quotidiens. Les valeurs se transmettaient sans discours : la discrétion, la patience, le respect, le travail, l’endurance. Monique et Claude incarnaient ces principes dans chaque geste. Les enfants les absorbaient naturellement. Ils grandirent dans une enfance simple, sans excès, mais entourée. Villieu devint leur horizon, leur repère, leur terre.

143 Ils n’avaient pas connu l’exil, mais ils en recevaient, à travers leur mère, une mémoire discrète. Monique parlait peu de son passé. Ce qu’elle transmettait tenait davantage à sa manière d’être qu’aux récits : se tenir debout, tenir sa parole, avancer. Ce fut cela, la véritable transmission : non pas des histoires, mais une attitude face à la vie. Une force silencieuse. Une fidélité sans faille. Et les enfants, sans en mesurer encore la portée, héritaient de tout ce qu’elle avait porté - et de tout ce qu’elle avait voulu leur épargner.

145 Chapitre 31 – Les années d’autonomie : trouver sa place dans les boutiques Son premier pas vers son autonomie professionnelle fut discret. À Villieu, une femme fabriquait des pop-corns artisanaux dans son garage. Elle proposa à Monique de venir l’aider pour l’emballage. Monique accepta. Ce n’était pas un emploi déclaré, mais c’était un début : un espace où elle pouvait prendre un rythme indépendant, manipuler un produit, gagner un peu d’argent. Elle faisait les heures qu’elle voulait, elle partait chercher les enfants à l’école. Ce petit travail la mit bientôt en contact avec l’un des fils de la famille, Jacques Benoît, qui développait alors un atelier de fruits secs. L’entreprise grandissait vite. Un jour, il lui proposa de tenir une boutique de détail qu’il venait d’ouvrir à Lyon. Monique hésita, puis accepta. Elle voulait travailler maintenant que les enfants étaient grands. Une nouvelle fois, Monique se retrouva derrière un comptoir. L’entreprise était à l’origine une usine, une brûlerie : on y grillait les cacahuètes, on préparait les fruits secs, le maïs pour le pop-corn. Tout arrivait ensuite dans la boutique lyonnaise, fraîchement torréfié. Monique en prit la responsabilité. Elle tenait seule le magasin. La boutique se trouvait dans le sixième arrondissement, un quartier bourgeois. Elle aimait cette période. Le lieu était beau, soigné, et la clientèle exigeante mais fidèle. Ici, rien n’était industriel ni standardisé : les pistaches, les amandes, les cacahuètes étaient vendues en vrac, fraîches, jamais stockées pendant des mois comme dans les grandes surfaces. Il y avait du sucré, du salé, des fruits confits en

146 abondance. Monique préparait des corbeilles raffinées pour les clients invités à dîner, de vrais cadeaux composés à la main. Elle gérait tout : la boutique, la banque, les commandes, les comptes. Chaque mois, la comptable de l’usine venait contrôler son travail. Elle y travailla quelques années. La clientèle était bonne. Elle gagnait très bien sa vie. Elle aimait le contact, les échanges, même avec cette clientèle du sixième arrondissement, parfois exigeante, parfois distante, mais respectueuse. À Noël, Damien venait l’aider à la boutique. Il remplissait les sachets de cacahuètes, vendait avec elle. Olivier aussi était déjà grand. Les deux garçons faisaient leurs études à la faculté. Ils avaient même pris un appartement à Lyon, que Damien avait rejoint après son frère. Puis tout s’arrêta brusquement. L’usine fut placée en redressement judiciaire. Il y avait deux boutiques à Lyon. Elles fermèrent. Monique se retrouva sans travail, une fois encore. Après cette période intense et heureuse, après ce très bon salaire, elle rentra à la maison. Encore une fois, il fallut encaisser la chute. Encore une fois, recommencer. Et puis un jour, presque par hasard, une rencontre relança la machine. Elle croisa une femme qu’elle connaissait un peu, qui travaillait dans une cave à Meximieux. Elles n’étaient pas proches, mais leurs familles se fréquentaient, et cette femme était amie avec les beaux-parents de Monique.

147 – Vous êtes bien, ici ? lui demanda Monique. – Oh oui, répondit-elle. J’attends la retraite avec impatience. Alors Monique osa : – Et vous ne voudriez pas que je prenne votre place ? La proposition ne choqua personne. Il suffisait d’écrire un courrier au patron, un certain Jean-Paul, ancien conscrit de Claude. Ils avaient le même âge, venaient du même village, avaient fait l’armée ensemble. Les liens existaient déjà. Monique écrivit donc. Le patron répondit rapidement. Il fallait faire un essai. Un après-midi, venir au magasin. Monique arriva en avance, comme toujours, vêtue de son petit tailleur - elle sortait du sixième arrondissement lyonnais, elle avait gardé l’allure. Elle ne connaissait rien au métier. On lui montra. Elle observa, servit, apprit sur le tas. Avant de partir, le patron lui posa une question étrange : – Vous fumez ? – Non. Je n’ai jamais fumé. – Je me disais bien… je ne vous ai pas vue partir dans la réserve. Huit jours plus tard, il la rappela. La vendeuse en place, Paulette, s’était cassé la jambe. Il fallait quelqu’un immédiatement. Parmi les candidates, Monique était la plus âgée — et la seule à ne pas fumer. Elle prit la boutique presque du jour au lendemain.

148 Elle était perdue, mais elle vendait. Elle gérait tout : les clients, la caisse, les comptes. Le père du patron passait parfois contrôler. Peu à peu, Paulette prolongea son arrêt maladie jusqu’à la retraite. Monique resta, en CDD, sans trop savoir combien de temps cela durerait. Puis le père mourut. Jean-Paul lui dit alors : – Je crois que tu t’en sors bien. Tu peux rester. Monique accepta sans hésiter. Elle était bien payée, elle travaillait à trois kilomètres de chez elle au lieu des trente qu’elle faisait autrefois pour Lyon. Elle était chez elle. Jusqu’au jour où une cliente lui lança, faussement innocente : – Alors, vous allez être au chômage ? C’est ainsi qu’elle apprit que la cave était à vendre. Jean- Paul confirma. Il ne voulait plus gérer ce commerce, son cabinet comptable étant à Lyon. Entre-temps, Paulette partit à la retraite et Monique fut enfin embauchée… pour deux mois seulement. Dans le même temps, Claude subissait un redressement judiciaire dans son entreprise. Deux mois plus tard, ils seraient tous les deux sans travail. C’est alors que Jean-Paul proposa l’impensable : – Et si tu achetais la boutique ? Les murs avaient déjà été vendus. Il fallait déménager. Trouver un autre local à Meximieux. Ils en discutèrent autour d’un repas. Monique posa une condition : il fallait

149 qu’elle assure la transition. Prévenir les clients. Passer le flambeau. Elle proposa même de travailler un mois sans être payée, le temps d’installer la suite. Jean-Paul accepta finalement de la payer quand même. Ainsi Monique reprit l’affaire. Seule au départ. Puis Claude, licencié à son tour, la rejoignit. Travailler ensemble ne fut pas simple. Ils durent apprendre à se partager les rôles. Les disputes faisaient parfois irruption jusque dans la boutique, sous le regard des clients. Ils finirent par trouver leur équilibre : Monique à la vente, à la caisse, au contact. Claude aux achats. Les viticulteurs acceptaient plus facilement de traiter avec un homme. Monique découvrit alors un monde profondément machiste. On ne la regardait pas. On parlait à Claude, même quand la boutique était à son nom. Alors elle élargit l’offre. Aux vins, elle ajouta l’art de la table. Peu à peu, la boutique grandit. Ils investirent. Ils s’agrandirent. Et un jour, ils se dirent que c’était la dernière ligne droite. Qu’il fallait s’y consacrer entièrement. Après tant de ruptures, de retours à zéro, de recommencements forcés, Monique avait bâti quelque chose de durable. À force de ténacité. De travail. Et d’un sens inné du commerce et des gens. Ces années furent intenses. Longues journées derrière le comptoir, livraisons à réceptionner, stocks à réorganiser,

150 périodes de rush avant les fêtes. L’entreprise devint le centre de leur vie professionnelle, et souvent de leur vie tout court. Les enfants, eux, grandissaient : Damien faisait ses études, parfois il venait donner un coup de main pour Noël ou l’été. Olivier, plus indépendant, avançait aussi sur son propre chemin. En 2006, la maladie de Monique bouleversa de nouveau l’équilibre : elle dut s’absenter pendant plusieurs mois, le temps de se soigner. Claude se retrouva seul à tenir la boutique, et il « s’en est vu » - mais il tint bon. Monique, lorsqu’elle revenait pour quelques heures, prenait parfois une remarque injuste d’un client qui l’imaginait paresseuse, assise derrière la caisse. Elle avait alors cette réponse franche, sans filtre, que la maladie lui avait imposée : une façon de rappeler que certaines batailles ne se voient pas. Malgré les épreuves, le magasin resta un lieu de stabilité, presque un cœur battant de leur couple. Il apportait un cadre, un rythme, une fierté aussi : celle d’avoir créé quelque chose ensemble, à force de travail et de courage. Ces années furent faites de simplicité, de continuité, de cette vie paisible et tenace où le quotidien devient un refuge. Le magasin marquait les saisons, les relations familiales se tissaient autour de lui, et, au fil du temps, il devint l’un des piliers de leur histoire commune - un symbole de persévérance et d’unité.

151 Chapitre 32 – Les dernières années du commerce : fatigue, constance, transmission Dans les années qui précédèrent la fermeture du magasin, Monique avança avec une force que peu de gens soupçonnaient. La maladie avait laissé des traces, et les traitements, longs et éprouvants, avaient entamé ses réserves. Pourtant, elle reprit sa place derrière le comptoir avec la même détermination que toujours. Pour elle, travailler n’était pas seulement une nécessité : c’était une manière de tenir debout, de rester dans le mouvement de la vie, d’empêcher la peur ou la fatigue de prendre trop de place. Claude, durant cette période, fut un appui essentiel. Il avait pris en charge les achats, les déplacements, toute la logistique qui demandait du temps et de la force. Leur complémentarité, déjà solide, devint plus visible encore : chacun donnait ce qu’il pouvait, et ensemble ils faisaient tenir le magasin. La boutique continua de vivre au rythme des saisons, des vacances d’été aux fêtes d’hiver. Les clients fidèles revenaient, les paniers garnis se remplissaient ; Monique retrouvait ses gestes, mais chacun lui demandait désormais un effort supplémentaire. Les jours de grande fatigue, elle s’asseyait un moment derrière la caisse. Certains clients ne comprenaient pas. Ils imaginaient une négligence, une paresse. Ils ignoraient les mois d’absence, les traitements, les cicatrices invisibles.

152 Monique n’aimait pas se justifier, mais quand une remarque devenait blessante, elle répondait simplement, sans détour, avec la sincérité qu’imposaient les épreuves traversées. Claude tenait le magasin lorsqu’elle devait se reposer. Il n’était pas aussi rapide qu’elle, pas aussi à l’aise dans la relation client, mais il tenait bon. Le soir, ils rentraient souvent ensemble, silencieux, épuisés, mais fiers d’avoir traversé une journée de plus. Leur couple avançait ainsi, avec la constance de ceux qui savent ce que chaque geste a coûté. Damien venait parfois les aider. Il connaissait la boutique, les produits, les habitudes de la clientèle. Il voyait la fatigue de sa mère et savait combien ces dernières années avaient de valeur : elles étaient la preuve d’une persévérance rare. Puis arriva le moment où le magasin devint trop lourd à porter. Ni Monique ni Claude n’avaient plus l’énergie nécessaire pour faire face aux horaires, aux livraisons, aux obligations quotidiennes. Ce constat ne fut pas une défaite, mais une évidence. Ils avaient donné tout ce qu’ils pouvaient. Il était temps de fermer. La fermeture fut un mélange de soulagement et de nostalgie. Soulagement de pouvoir enfin se reposer, nostalgie d’abandonner un lieu qui avait accompagné tant de leur vie : les enfants, les fêtes, les difficultés, la maladie, la force accumulée au fil des saisons.

153 Lorsque la porte se referma pour la dernière fois, Monique ressentit ce mélange singulier : la fierté d’avoir tenu, la douceur de laisser derrière elle cette charge, la conscience que cette étape avait comptée. Claude ne dit pas grand-chose, mais sa manière de ranger le dernier carton, de vérifier la vitrine une dernière fois, parlait pour lui. Ils rentrèrent chez eux plus légers, fatigués, mais ensemble. Et cette continuité, après tant d’années partagées, fut sans doute le plus beau fruit de tout ce travail.

155 Chapitre 33 – Alicia vieillit : une présence jusqu’au bout Alicia avait toujours vécu près de Monique. Cette proximité n’était pas un arrangement pratique : c’était la continuité naturelle d’une histoire commencée bien avant leur arrivée en France, dans l’Algérie bouleversée de leur jeunesse. Dans ce petit studio où elle s’était installée, Alicia avait trouvé un refuge simple, un lieu calme où sa vieillesse pouvait s’écouler à son rythme. Monique passait la voir chaque jour, avec la discrétion et la fidélité qui avaient toujours guidé leurs vies. Jusqu’à l’âge de quatre-vingt-douze ans, Alicia marchait tous les jours. Quatre à cinq kilomètres, sans se plaindre, comme une discipline silencieuse qu’elle s’imposait. Le corps suivait encore, porté par une volonté intacte. À cinquante-quatre ans, elle était remontée à cheval. Pas pour se promener au pas. Le pas ne l’intéressait pas. Elle voulait le galop. Cette sensation précise, presque oubliée, de ne faire qu’un avec l’animal. L’espace qui s’ouvre, le souffle, la vitesse. Pendant ces instants-là, Alicia retrouvait la cavalière qu’elle avait été autrefois. Comme si le temps, les deuils et l’exil n’avaient jamais réussi à lui ôter cela : une force droite, indocile, profondément vivante. Avec le temps, cependant, quelque chose changea. D’abord imperceptiblement. Alicia marcha moins, sortit rarement, puis presque plus. Elle s’essoufflait plus vite, peinait à accomplir les gestes qu’elle réalisait autrefois sans

156 réfléchir. La maladie s’était installée doucement, sans grand bruit, comme si elle avait attendu le moment où le corps d’Alicia ne pourrait plus lutter. Monique, attentive, comprenait ces signes. Elle voyait la fragilité s’accentuer, la fatigue gagner, cette façon qu’avait sa mère de se replier sur elle-même pour ne pas montrer qu’elle souffrait. Alicia refusa l’hôpital. Elle voulait rester chez elle, dans cet espace réduit mais familier où chaque objet portait la mémoire de sa vie. Elle avait déjà trop connu les ruptures, les déplacements, les chambres froides, les lieux imposés. Elle souhaitait que sa fin se passe là, chez elle, dans son refuge. Monique respecta ce choix sans hésiter. Elle s’organisa entièrement pour veiller sur elle. Les semaines qui suivirent demandèrent une énergie immense. Monique venait chaque jour : elle apportait les repas, gérait les soins élémentaires, nettoyait, réchauffait la pièce, ajustait les couvertures. Elle ne laissait jamais Alicia seule trop longtemps. Claude l’aidait du mieux qu’il pouvait. Damien et Olivier passaient eux aussi, apportant une présence jeune, attentive, respectueuse. Ensemble, ils formaient une petite constellation autour d’Alicia, un cercle protecteur qui enveloppait la vieille femme dans ses derniers mois. L’état d’Alicia déclina. Ses forces s’échappaient comme une eau fine. Elle parlait moins, dormait davantage, restait allongée de longues heures. Monique restait à son chevet, silencieuse, la main posée sur celle de sa mère, comme un fil qui ne devait pas se rompre. Elle ne cherchait pas à lutter contre l’inévitable : elle accompagnait, comme elle avait

157 toujours accompagné, avec cette douceur retenue qui lui appartenait. Alicia s’éteignit le 28 novembre 2008, à l’âge de quatre- vingt-treize ans. Elle mourut comme elle avait vécu : discrètement, sans bruit, entourée des siens. Monique était là, fidèle jusqu’au dernier souffle. Damien était présent également. Claude attendait dans la pièce voisine, respectueux, silencieux. Quand le souffle d’Alicia se fit plus léger, puis s’arrêta doucement, ce fut comme une lumière qui s’éteignait lentement, sans vacarme, sans peur. La perte fut immense. Pour Monique, Alicia n’était pas seulement sa mère. Elle était la racine, l’origine de tout : celle qui l’avait portée à travers l’exil, la pauvreté, la guerre ; celle qui avait tenu debout malgré la dureté du monde ; celle qui, dans son silence, avait transmis une solidité qui ne se disait pas. Sa mort laissa un creux, un vide qui ne pouvait être comblé par rien. Mais Monique trouva une forme de paix dans le fait de l’avoir accompagnée jusqu’au bout, exactement comme Alicia l’avait souhaité : chez elle, dans son studio, dans la dignité, entourée. Ce geste-là était un acte d’amour, un acte de fidélité plus fort que les mots. Dans les jours qui suivirent, Monique continua de passer devant le studio presque par habitude, comme si la présence de sa mère n’avait pas encore quitté les murs. Elle savait pourtant que quelque chose avait basculé. Voiron resterait le même, mais la lumière douce qui venait de cette porte voisine n’était plus là.

158 Il restait la mémoire. Et une forme de tranquillité : celle d’avoir donné, jusqu’au dernier jour, tout ce que l’amour peut offrir.

159 Chapitre 34 – Le Maroc, l’Espagne : le dernier mouvement du retour Un an après la vente du magasin, en 2007, Claude proposa à Monique un voyage au Maroc, quelques jours juste pour respirer autrement. Elle accepta, sans savoir encore que ce séjour marquerait un tournant profond. Le Maroc la saisit d’abord par sa lumière et son immensité. Mais ce ne fut pas Agadir, ni ses plages, ni ses marchés qui frappèrent Monique. Ce fut une excursion dans l’intérieur du pays. Là-haut, dans les montagnes, elle découvrit une pauvreté brute, presque nue, qui réveilla en elle des émotions anciennes. Les maisons de terre séchée, les villages accrochés au relief, les enfants maigres en uniforme trop grand, les salles de classe dépouillées, tout cela raviva des images enfouies depuis longtemps. Elle eut l’impression de replonger dans sa propre enfance, dans la poussière de l’Algérie, dans la vulnérabilité des années d’avant l’exil. Elle ne put retenir ses larmes. Ce voyage, discret en apparence, rouvrait en elle une mémoire profonde. À son retour en France, une certitude se forma. Elle dit à Claude qu’elle voulait désormais voir l’Espagne. C’était une décision simple, posée, évidente. Elle voulait remonter la source, marcher sur la terre qu’Alicia avait quittée à jamais, retrouver les traces effacées de ceux qui l’avaient précédée. Ils partirent donc pour Chercos, ce village accroché aux montagnes d’Andalousie, d’où sa famille venait et qu’elle n’avait jamais vu de ses yeux.

160 Le village n’était qu’un enchevêtrement de ruelles étroites et de pierres brûlées par le soleil. La maison familiale existe toujours et cela lui procura une émotion qui la traversa jusqu’au cœur. Ce qu’elle découvrait-là n’était pas une absence, mais une origine. Elle n’était pas venue chercher des murs, mais un point de départ. Devant les vestiges de la maison, elle comprit que l’histoire qu’on lui avait racontée devenait soudain réelle. Elle sentit un apaisement, comme si un lien longtemps resté invisible se matérialisait enfin. Elle repartit en disant simplement qu’elle était heureuse d’avoir vu d’où elle venait. Ces deux voyages ne furent pas seulement des déplacements. Ils firent naître un désir de s’enraciner autrement, de créer des lieux-refuges où se déposer après tant d’années de travail et de vigilance. Monique et Claude achetèrent d’abord un appartement au Maroc, comme pour garder une porte ouverte vers cette lumière qui l’avait bouleversée. Puis ils acquirent un appartement en Espagne, là où tout avait commencé, dans ce pays qui portait encore les traces de leurs ancêtres, comme une terre de retour et de mémoire. Ces décisions ne relevaient ni du caprice ni du hasard. Elles étaient l’aboutissement d’une vie entière consacrée à tenir debout, à élever, à protéger, à traverser. Le Maroc et l’Espagne ne venaient pas remplacer la France : ils venaient la compléter. Ils constituaient les trois points d’une même trajectoire, les trois pays qui avaient façonné Monique, chacun à un moment différent, chacun avec une intensité unique.

161 Lorsque l’on regarde son parcours, il apparaît d’une cohérence profonde. Née en Algérie, construite en France, revenue vers l’Espagne, ouverte au Maroc, Monique dessinait, sans geste spectaculaire, une géographie intime où se rejoignaient les racines, les blessures et les apaisements. Avec le temps, l’Espagne devint une racine profonde, l’Algérie une terre intérieure, et la France une appartenance réelle. Monica incarne ce tissage de trois identités qui ne s’annulent pas mais se répondent. Elle a traversé les pertes, l’exil, les recommencements, sans jamais renier ce qu’elle avait vécu. De cette vie, elle transmet un message simple et immense, on peut tout traverser, si on reste debout. Ainsi, son histoire se déployait en une phrase simple, mais immense : comme sa mère, trois pays, une vie. Algérie, France, Espagne.

163 EPILOGUE A mes cousines et cousins : May Emy (son mari Bienvenido) Daniel (sa femme Marie) Les jumelles Loly et Maribel Miguel (sa femme Pili) Arriver dans un nouveau pays est une aventure inoubliable. Merci de nous avoir ouvert vos bras. Merci à May d’avoir été là pour mes moments difficiles. Merci pour vos éclats de rire partagés. A mis primas y primos : May Emy (su marido, Bienvenido) Daniel (su mujer, Marie) Las gemelas Loly y Maribel Miguel (su mujer, Pili) Llegar a un nuevo país es una aventura inolvidable. Gracias por acogernos con los brazos abiertos. Gracias a May por haber estado ahí en mis momentos difíciles. Gracias por las carcajadas que hemos compartido.

165 SOMMAIRE PROLOGUE p 9 Chapitre 1 – Chercos p 13 Chapitre 2 – Les ancêtres p 17 Chapitre 3 – La vie du village au XIXᵉ siècle p 21 Chapitre 4 – Juan dit « Juan Canana » p 25 Chapitre 5 – Paola Exposito et l’enfance d’Alicia p 29 Chapitre 6 – La fratrie : José, Maria, Isabelle et Alicia p 33 Chapitre 7 – José et l’appel de l’Algérie p 37 Chapitre 8 – La traversée vers l’Algérie p 41 Chapitre 9 – L’arrivée à Oran : un premier refuge algérien p 47 Chapitre 10 – Isabelle choisit Oran : le destin séparé des deux sœurs p 51 Chapitre 11 – Alicia à la pension : travail, amitiés et premiers enracinements p 55 Chapitre 12 – La rencontre avec Marcel : naissance d’un couple espagnol p 59 Chapitre 13 – Le domaine : une vie agricole, solide et joyeuse p 63 Chapitre 14 – Les quatre enfants : un foyer en pleine lumière p 67 Chapitre 15 – La mort de Marcel (1953) p 73 Chapitre 16 – L’assassinat de José (1957) p 79 Chapitre 17 – Les années de peur : attentats, fusillades p 85 Chapitre 18 – L’arrivée à Grenoble : le froid, la peur et le premier arrachement p 95 Chapitre 19 – Voiron : premiers jours, premières humiliations, le regard des autres p 98 Chapitre 20 – Le retour d’Alicia : pauvreté, épuisement et recommencer à zéro p 101 Chapitre 21 – Les humiliations du quotidien : comprendre la France, survivre au regard des autres p 105 Chapitre 22 – Travailler pour vivre : l’épuisement d’Alicia et les débuts difficiles en France p 109 Chapitre 23 – S’intégrer malgré tout : les premiers printemps, un pays qui s’apprivoise p 115 Chapitre 24 – L’ombre de l’Algérie : souvenirs, nostalgies, ce qui reste vivant p 119 Chapitre 25 – L’envol des enfants : vers la vie adulte, construire un avenir p 123 Chapitre 26 – Le mariage, la maternité, la transmission p 127 Chapitre 27 – Le travail invisible : six années au service du magasin familial p 133 Chapitre 28 – Après la pâtisserie : trouver sa voie, le couple face au changement p 135 Chapitre 29 – Le couple à Villieu : équilibre, travail et quotidien p 137 Chapitre 30 – Les enfants : éducation, jeunesse, transmission p 141 Chapitre 31 – Les années d’autonomie : trouver sa place dans les boutiques p 145 Chapitre 32 – Les dernières années du commerce : fatigue, constance, transmission p 151 Chapitre 33 – Alicia vieillit : une présence jusqu’au bout p 155 Chapitre 34 – Le Maroc, l’Espagne : le dernier mouvement du retour p 159 EPILOGUE p 163 PHOTOGRAPHIES p 167

167

168 Mariage des parents de Monica en Algérie, tous deux espagnols. Son père, très mince, élégamment vêtu. Sa mère, brune, posée. L’Algérie d’avant les bouleversements.

169 Maman de Monica : Alicia Papa de Monica : Marcel

170 Monica enfant devant la grande porte en bois de la maison, Monica pose, sérieuse. Une des toutes premières images de son enfance.

171 Les quatre enfants Monica et sa fratrie, rassemblés pour une photo rare. Une enfance simple, marquée par l’unité.

172 Les murs où les enfants écrivent “Algérie française” Monica, de dos, 15 ans. Sur le mur, des slogans inscrits à la craie. Une scène innocente en apparence, mais qui dit l’époque.

173 Monica et son cerceau de hula hoop Devant la maison familiale Dans le jardin, l’eucalyptus que son père avait exigé qu’on garde. Sur sa branche, une balançoire inventée par son frère. Les rires de l’enfance.

174 Photo de communion Monica en robe blanche, les mains posées sur un prie-Dieu. Ses yeux gardent encore la trace d’une conjonctivite soignée de justesse. Une communion célébrée au village

175 Le camion du lundi de Pâques : la tradition de la Mouna À l’arrière de la camionnette, Monica et les jeunes militaires invités pour ne pas rester seuls. Souvenirs d’une fête simple et chaleureuse. Monica et sa mère dans les vignes

176 Monica, belle et jeune fille

177 Monica sur un transat, magazines à la main Dans le jardin devant la maison à Lapasset, Monica se repose au soleil.

178 La grande rue principale – septembre 1962 Quelques jours avant le départ d’Algérie. Monique a 16 ans. La rue du village devient la dernière image d’un monde qui disparaît.

179 La voiture chargée de valises : la veille du grand départ Devant la maison, les enfants du quartier entourent la voiture prête à partir. Les valises sur le toit annoncent l’exil.

180 Période Espagne – Les racines retrouvées Monica buvant au puits familial En 1965, lors de son premier voyage en Espagne avec sa mère. Elle boit l’eau fraîche du puits creusé par son grand-père. À ses côtés, Alicia et la tante Maria.

181 Période Espagne – Les racines retrouvées Monica avec sa petite cousine Maya Qui aurait pu imagier qu’elle se retrouverait 50 ans plus tard à Almeria, comme deux soeurs de coeur ?

182 MMariage de Monica et Claude le 9 septembre 1972

183 Olivier, leur premier fils né en janvier 1974

184 Damien, le petit dernier né en avril 1976

185 Olivier et Damien en 1984

186 Inauguration de la Rue Laurent François Ce cliché immortalise un moment chargé d'émotion : le dévoilement de la plaque de la « Rue Laurent François » en présence de sa nièce Réjane (avec l’écharpe) et de Jean- François Mendez. En hommage à ce jeune homme de 22 ans, considéré par ses proches comme la première victime de l'insurrection algérienne. Né le 6 février 1932 à Picard, Laurent François fut assassiné dans la nuit du 31 octobre au 1ᵉʳ novembre 1954, alors qu'il se rendait, avec son ami Jean-François Mendez, à la gendarmerie de Cassaigne pour donner l'alerte d'une attaque terroriste. Son courage a permis, selon les témoignages recueillis, d'éviter une tragédie de plus grande ampleur pour toute la région. Soixante-dix ans après les faits, entourée des drapeaux tricolores et de ses proches, sa mémoire trouve enfin une reconnaissance officielle à travers cette rue qui portera désormais son nom — un hommage tardif mais sincère à celui que l'Histoire officielle avait longtemps laissé dans l'ombre.

187 Monica avec Elisabeth

188 Editions LOCOMOTIVE Copyright Editions LOCOMOTIVE 52, rue des Pyrénées 64190 Gurs Achevé d’imprimer en août 2026 PRINTOCLOCK 229, route de Seysses 31100 Toulouse ISBN : 9782487206052 Prix : 20€ TTC Dépôt légal : Août 2026

Editions LOCOMOTIVEPrix : 20 € TTC UNE VIE TROIS PAYSM O N I C A M A R T I N E Z G A D E LNée en Algérie, construite en France, revenue vers l’Espagne, ouverte au Maroc, Monique (Monica) dessine, sans geste spectaculaire, une géographie intime où se rejoignent les racines, les blessures et les apaisements. Avec le temps, l’Espagne devient une racine profonde, l’Algérie une terre intérieure, et la France une appartenance réelle. Monica incarne ce tissage de trois identités qui ne s’annulent pas mais se répondent. Elle a traversé les pertes, l’exil, les recommencements, sans jamais renier ce qu’elle avait vécu. De cette vie, elle transmet un message simple et immense : on peut tout traverser, si on reste debout. Ainsi, son histoire se déploie en une phrase simple, mais immense. Comme sa mère Alicia, trois pays, une vie. Algérie, France, Espagne.