devenirsmerriens 20260307

Collectif Les Merrie󳝐s

Typographies — BBBaskervol par Bye Bye Binary, Mohave par Gumpita Rahayu ISBN 979-10-415-6775-1 LESLENDEMAINSQUICHANTENT.ORG DIRECTRICE DE LA PUBLICATION : LOUISE SALAUN DIRECTRICE ÉDITORIALE : GWENOLA LE ROUX © LES LENDEMAINS QUI CHANTENT 2024 CC BY-NC-SA 4.0

À nos adelphes merrie d’aujourd’hui et de demain. Sans relâche œuvrons avec Merre.

Devenirs merriens Depuis des temps immémoriaux, l'océan berce notre exis- tence. Merre, la mère nourricière, fut le berceau de toute vie sur cette planète que nous malnommons Terre. Elle demeure la condition sine qua non de notre existence. Mais nous nous sommes détourn󱤠·s d'elle, aveugl󱤠·s par notre soif de conquête et de domination. Aujourd'hui, Merre se révèle dans toute sa vulnérabilité, ses flots sont souillés, ses courants détraqués, ses créatures agoni- santes. Partout, les tensions montent face à la menace de ses eaux qui se lancent à l’assaut des terres, engloutissant nos litto- raux, effaçant des siècles d'histoire humaine. C’est port󱤠·s par les récits et réalisations des peuples de l’eau, qui ont su, depuis la nuit des temps, vivre avec elle, que nous avons conçu le projet d’habiter Merre. Nous, merrie󳝐·s, faisons le choix de penser notre être au monde à partir de cet état de vulnérabilité, pour imaginer des façons d’habiter et de faire gé- nératives, pour créer, expérimenter, faire advenir un « réel » ou- vert, riche de possibles pluriels et inédits. Un édifice encore pré- caire, à l’image de notre première maison flottante, rustique et maladroite dans les flots, mais, déjà, une promesse : celle d'autres modes de vie possibles. Très vite l’adjectif «fluide » et son substantif (fluidité) ce sont imposés à nous, comme une invitation résolument politique à dissoudre le réel tel qu’il nous est proposé aujourd’hui, un ter- rain d’affrontements entre « blocs », pétrifiés dans leurs postures identitaires, fermées et guerrières, à prélever ce qui peut l’être pour refonder nos capacités créatrices et émancipatrices.

Devenirs merriens Ni fuite, ni résignation, collecter nos forces, leur donner le temps et l’espace de s’infiltrer, de percoler, de confluer en un ir- résistible courant susceptible de fertiliser la Terre consumée par l’appétit dévorant d’un monde zombie. Il fallait une forme, manifeste, charte (comme il en existe beaucoup d’autres) avec ses principes énonçant tout ce que nous voulons sauver, restaurer et nourrir et ses méthodes pour y par- venir et faire place à nos « devenirs merriens ».

Devenirs merriens Corps. Être eau. Nos corps sont des étendues d'eau. Nous sommes hypermerre — eaux arrachées à Merre pour arpenter, un temps, la surface terrestre. Regarder nos corps comme eaux c'est n'être ni fig󱤠s ni sépa- r󱤠s, mais devenir à l'image de Merre, fluides et connect󱤠s. Nous ne sommes pas fai󴤐s d'eau. Nous sommes eau󵜀 — eaux qui se sont donné une forme provisoire. Merre avec chacu󳜠 de nous prend une forme stable, individuelle, mais l’eau, en constant mouvement, a d’autres logiques. De ce glissement, tout (dé)coule — la manière dont on habite un corps, dont on habite Merre. Un corps fait d'eau est un contenant. Un corps qui est eau· est un passage — un moment de densification dans un cycle qui le précède et lui survivra. Nos ancêtres terrestres avaient une expression pour ça : iels disaient « avoir » un corps. Nous disons : être eau, pour l'instant, ici. Les eaux que nous sommes portent le monde en elles. Rien de ce qu'elles ont traversé ne s'efface vraiment. Elles se chargent de traces — médicaments, hormones, sédiments, pluies acides. Quand nous buvons, suons, pissons, crachons, nous entrons dans une histoire longue et souvent violente — celle des fleuves détournés, des nappes phréatiques empoisonnées, des marées pétrochimiques qui ont traversé nos ancêtres avant de traverser nos enfants.

Devenirs merriens Nos corps ne sont pas des temples : ce sont des archives. Et comme toute archive, ils portent autant les blessures que les résistances. Virginia Woolf écrivait : « Il y a des marées dans le corps. » Elle le savait depuis ses propres effondrements, depuis les jours où la marée s'était retirée sans promesse de retour, mer étale. Ce n'est pas une métaphore consolante. Les marées peuvent noyer. Être eau, c'est accepter aussi cette vérité-là — l'imprévisibilité du flux en nous, ses creux autant que ses élans. Nos corps se relient aux autres corps d'eau — humains, marins, atmosphériques — non pas dans une communion toujours harmonieuse, mais dans un enchevêtrement réel, matériel, parfois inconfortable. Ce que rejette la communauté d'amont finit par traverser les corps de la communauté d'aval. Être eau, c'est être comptables de ce qu'on laisse passer. C'est une éthique autant qu'une ontologie. Penser nos communautés comme des corps d'eau, c'est refuser l'illusion d'une identité-contenant — fermée, étanche, souveraine. C'est reconnaître que nous ne préexistons pas aux échanges qui nous constituent, que la frontière entre soi et milieu est une convention commode, non une réalité. L'eau en nous se souvient de ses origines — rivière, pluie, océan — et se souvient aussi de tous les corps qu'elle a traversés avant le nôtre. Nous sommes eau parmi les eaux. Nous fluons et refluons à travers l'espace et le temps — de corps en corps, en corps, en corps.

Devenirs merriens Flux. Se rendre disponible. Conscien󴤰que le monde appelle à un renouveau de nos per- ceptions et de nos modes d'être, il nous faut cultiver notre dispo- nibilité. Un état de flux psychique, que Mihály Csíkszentmihályi appelle le « flow », et qui se caractérise par une immersion totale dans l'instant présent, une concentration intense et un senti- ment d'aisance face aux obstacles. Lorsque nous sommes en état de flux, nos pensées s'alignent naturellement avec le cours des événements. Nous ne luttons plus contre les imprévus, mais les accueillons avec une aisance déconcertante. Les transformations, loin d'être une menace, de- viennent une source d'énergie créatrice. Dans cet état, nos perceptions s'aiguisent, notre conscience s'élargit, le temps se dilate. Nous devenons plus réceptifs aux si- gnaux subtils de notre environnement, mieux à même de saisir ce qui s'offre à nous. Les frontières entre nous et le monde semblent s'estomper - nous faisons corps avec les flux vitaux qui nous entourent. C'est dans ces instants de grâce que la créativité jaillit avec le plus de puissance. Libérés des carcans mentaux, nous laissons notre esprit vagabonder, tisser des liens inédits, imaginer des possibles insoupçonnés. Chaque transformation n'est plus un deuil, mais l'aube d'un renouveau.

Devenirs merriens Habiter Merre, s'accorder au rythme de ses flux et reflux, nous invite précisément à cette disponibilité à ce qui nous en- toure. En nous immergeant dans son mouvement, en laissant nos existences être bercées par la houle, nous apprenons à lâ- cher prise sur les illusions de stabilité. Corps et esprit, à l’unisson des vagues, s’accordent dans une pleine disponibilité à ce qui ad- vient. C’est cela que nous appelons un état fécond, un état d’ou- verture, de porosité, qui nous met en capacité d’entrer en réso- nance. Une fluidité générative, où chaque marée est une renais- sance potentielle. Celles et ceux qui sauront embrasser pleinement les mouve- ments de Merre — y compris à terre — sauront réellement goûter à cette extase du flux qui nous traverse et nous fait entrer en ré- sonance avec notre milieu.

Devenirs merriens Identité. Accueillir l’altérité. Nous obéissons à une éthique relationnelle radicale et em- brassons pleinement la diversité des êtres et des existences. Nos obligations et responsabilités ne découlent pas de règles abs- traites, prétendument universelles, mais émergent des liens et interactions que nous entretenons avec l’Autre, humain ou autre qu’humain. Trop longtemps nous avons érigé des frontières, dressé des barrières entre l'humain et le non-humain, entre les cultures, entre les espèces. Il est temps d'apprendre à tisser des liens d'in- terdépendance avec l'altérité. Les merrie󳝐·s se reconnaissent avant tout comme des êtres divers, pluriels, aux multiples appartenances. Nos identités ne sont ni fixes ni monolithiques, mais se réinventent sans cesse au gré des rencontres. Nos identités sont relations. Fluides et mou- vantes, elles se conçoivent non comme des essences figées, mais comme des processus dynamiques, sans cesse renouvelés au fil des interactions avec nos milieux de vie et celles et ceux qui les habitent avec nous. Elles sont kaléidoscopes. Le soi n’y est pas un bloc, mais une mosaïque mouvante de potentialités d'être en perpétuel réagencement. C’est une disposition d'ouverture, une perméabilité aux ap- ports de l’inconnu, du non-familier. C'est accepter d’être

Devenirs merriens transform󱤠 par les contacts avec ce qui nous déborde et nous dé- passe. C'est faire de l'altérité un creuset plutôt qu'une menace. Cela implique d'embrasser pleinement la pluralité des êtres et façons d’être, de se reconnaître comme un être aux multiples vi- sages, aux identités protéiformes. De cultiver une forme d'humi- lité relationnelle, où l'on accepte que le soi ne préexiste pas aux liens qui le font advenir. L'identité-relation, c'est cette danse perpétuelle avec l'Autre qui empêche toute fixation définitive de l'être. Une invitation à une fluidité créatrice, à l'éclosion d'existences toujours renouve- lées au fil des métissages.

Devenirs merriens Habiter. Se reconnaître vulnérable. L’art d'habiter merrien se fonde sur une disposition fonda- mentale - celle d'embrasser pleinement notre état de vulnérabi- lité. Berç󱤠s de l'illusion de la maîtrise, de notre supériorité on- tologique sur tout le reste du vivant, nous avons exploité, pillé Merre jusqu’au point peut-être de non retour. Habiter Merre exige d'accueillir notre fragilité essentielle, notre interdépen- dance radicale avec les forces océaniques et les organismes ma- rins. Dans cet accueil de notre vulnérabilité, qui n’est ni honte, ni fatalité, nous nous ouvrons aux ressources insoupçonnées dont recèlent nos milieux, espèces compagnes et nous-mêmes. Les découvrant, les activant, nous nous engageons sur un chemin d’autonomisation qui rend notre vulnérabilité réversible, nous en dégage pour faire émerger de nouvelles capacités, créatrices, émancipatrices. Ainsi, notre manière d'habiter n'est plus celle de la conquête et de l'exploitation, mais celle du lâcher-prise et de l'adaptation. Nous concevons notre mode d’habiter comme une « contrainte créative » choisie, où chaque limite devient une voie à explorer, un tremplin vers une inventivité renouvelée. Nos techniques, nos savoirs, nos esthétiques même sont fa- çonn󱤠s par cet esprit de « bricolage » et de débrouille, tirant le meilleur parti des ressources à disposition, dans un souci de soin

Devenirs merriens réciproque. Nos « technologies ensauvagées » sont ces inven- tions nées de l'urgence, ces réponses ad hoc qu’engendre le vul- nérable, fruits de l’exploration, du tâtonnement et de l’erreur. Car habiter en merrie󳝐·s, c'est avant tout apprendre à négo- cier avec Merre comme une alliée exigeante, en respectant ses rythmes et ses humeurs. C'est cultiver un art de l'attention aux signaux subtils. Un « prendre soin » attentif et attentionné à nos milieux de vie, aux espèces avec qui nous cohabitons, où chaque geste participe à « l’amélioration de l’habitabilité du monde dans toutes ses dimensions ». Habiter en merrie󳝐·s, c’est se mettre en état de vulnérabilité et se rendre disponible à la leçon des flots - celle d'une existence toujours précaire mais féconde, d'une impermanence porteuse d'infinies renaissances.

Devenirs merriens Archipels. Se relier. Nos villages et archipels flottants ne sont ni des forteresses isolées, ni un corps monolithique, mais bien des organismes, au- tonomes et interconnectés, reliés par Merre, des singularités in- terdépendantes. Ils sont conçus comme des « rhizomes d'échanges et de relations » pour reprendre les mots d'Édouard Glissant, où la diversité ontologique et culturelle est célébrée et intégrée dans un vaste métissage créateur. Des « Tout-Mondes » en perpétuel devenir, des agencements mouvants et pluriels. Car l'océan n'est pas seulement ce qui nous entoure, mais aussi ce lien vital, ce terreau nourricier qui permet la rencontre et l’hybridation des différences. Merre est ce « milieu de mi- lieux » propice aux symbioses les plus inattendues. Notre organisation sociale est à l'image des rhizomes marins, posidonies et zoostères - des réseaux fluides et décentralisés, où chaque élément singulier participe d'un vaste corps sans or- ganes. Nos villages s'agrègent en archipels, agencements tempo- raires et évolutifs. Sans centre ni hiérarchie fixe, ils se font, se défont et se recomposent au gré des rencontres, des alliances avec d'autres formes de vie marine. Chaque village-îlot est une singularité autonome, reliée à toutes les autres par des flux d'échanges constants - de biens, de savoirs, d'influences cultu- relles.

Devenirs merriens Nos « ports d'attache » sont ces zones de rencontre où se né- gocient les termes de notre interdépendance avec les mondes terrestres. Nos structures de gouvernance elles-aussi reflètent cette lo- gique du divers, où le multiple et l'hétérogène priment sur l'uni- formité. Elles sont des espaces catalyseurs de négociations entre une pluralité de voix, de perspectives, d'ontologies parfois contradictoires. Elles fonctionnent selon des principes de décen- tralisation et de distribution du pouvoir. Il n'existe pas d'autorité centrale immuable chez nous merrie󳝐·s, mais des pôles déci- sionnels mouvants, reconfigurant sans cesse leurs liens et leurs hiérarchies internes. Le pouvoir circule, fluide comme les cou- rants qui relient nos villages. Les décisions qui affectent notre mode de vie sont prises de manière collégiale lors d'assemblées éphémères, où chaque communauté envoie ses représentan󴤰 pour délibérer et trancher les questions d'importance. De même, chaque village merrien fonctionne selon ses propres codes et rituels décisionnels, façonnés au fil du temps par les spécificités culturelles et socio-écosystémiques de l'îlot. L'essentiel est que ces modes opératoires singuliers, aussi divers soient-ils, restent poreux et connectés. C'est de la confrontation entre ces multiples façons de délibérer et de décider que naissent une démocratie vivante et les réponses les plus créatives aux dé- fis que nous lance Merre. Merre, milieu de la relation par excellence, terreau liquide d'où émergent nos devenirs océaniques, fruits d'un dialogue in- tra et inter-espèces qui valorise les spécificités tout en facilitant les échanges et les hybridations.

Devenirs merriens Savoirs. Hybrider. Compartimenté en disciplines étanches, érigées en forte- resses autosuffisantes, le savoir scientifique des modernes ne nous permet pas d’appréhender la complexité foisonnante du réel. Pour en saisir la richesse inouïe et les perpétuelles méta- morphoses, il nous faut résolument décloisonner nos savoirs, apprentissages et modes de production de connaissances. Les frontières d’hier deviennent alors des membranes po- reuses, des zones d'échanges et de d’hybridation. Les sciences dures, molles ou liquides s'entremêlent aux arts, aux philoso- phies, aux sagesses ancestrales en un réseau de connaissance aux mailles fluides. Car la connaissance n'est jamais figée, mais toujours en deve- nir, à l'image du flux incessant de la vie. Elle progresse au rythme des expériences vécues, des intuitions nées de l’enquête. Elle s'enrichit au contact des autres savoirs, humains et autres qu’humains, dans un dialogue permanent avec nos milieux de vie. Nos méthodes d'apprentissage et de recherche reflètent ce mouvement. L'observation patiente y côtoie l'expérimentation la plus audacieuse. Mais surtout, l’acquisition de savoirs et savoir- faire est largement ouverte à tou les merrie , sans distinc- tion d'âge ou de statut. Les savoirs se co-construisent de manière coopérative et horizontale, dans une dynamique intergénéra-

Devenirs merriens tionnelle et participative. Ancie et jeunes se transmettent mutuellement leurs connaissances, tout en les enrichissant au fil de leurs explora- tions communes. Un savoir qui ne reste pas lettre morte mais se réactualise sans cesse dans la pratique, au contact direct du mi- lieu marin et de ses écosystèmes. Et ces savoirs, nous les puisons à toutes les sources - des voix trop longtemps tenues à la marge autant que des canons établis. Nous accueillons les connaissances situées des peuples autoch- tones, leurs visions du monde enchevêtrées aux existences de la nature. Nous prêtons l'oreille aux langages cryptiques des autres formes de vie, ces idiomes des cycles, des métamorphoses, des renaissances perpétuelles. Car n'avons-nous pas tout à gagner à nous laisser enseigner par ces êtres pour qui la fluidité est un art de vivre ? À nous im- prégner de leurs esthétiques de l'enchevêtrement, de leurs danses d'adaptation perpétuelle ? À faire de la vulnérabilité, non un stigmate, mais une porte ouverte sur des possibles insoup- çonnés ? C'est toute une écologie des savoirs qu'il nous faut réinventer, à l'image de cette écologie marine que nous explorons. Une connaissance généreuse et rayonnante, tissée de la pluralité de nos regards, de nos expériences et de nos devenirs. Un savoir aux racines multiples et aux ramifications infinies, à la mesure de l'immensité de Merre.

Devenirs merriens Résistances. Relire l’Histoire. Nos histoires nous ont longtemps été confisquées, réduites aux seuls récits des puissants, des vainqueurs. Nos voix singu- lières étouffées, nos paroles niées, nos mémoires effacées. Comme si nos existences — trop petites, trop banales — ne méri- taient pas d'être inscrites dans les annales de l'humanité. Pourtant, n'est-ce pas justement parce que nous avons été rend󵄐s vulnérables que nous devons inscrire le récit de nos vies et combats au cœur de l’Histoire ? N'est-ce pas dans la conscience aiguë de notre précarité que nous puisons la force de résister à l'oppression ? Car la vulnérabilité n'est pas une faiblesse à combler, un manque à pallier. Elle est notre condition, le terreau de notre créativité, de notre capacité à nous réinventer sans cesse. Assu- mer pleinement notre vulnérabilité, c'est refuser la domination et l'assujettissement. C'est faire de notre fragilité même un levier de lutte et de transformation. Nous résistons donc, d'abord par la parole, cette arme pre- mière des opprim󱤠s. Nous réinventons nos langues, ces idiomes de la houle et du ressac que l'on croyait perdus. Nous en faisons des théâtres de lutte, des espaces de réappropriation de nos his- toires confisquées. Nos mots deviennent autant de lances qui déchirent la trame univoque des récits hégémoniques. Nos voix s'élèvent, mêlant

Devenirs merriens leurs accents singuliers en une puissante polyphonie. Nos mé- moires s'entrelacent, trament la grande fresque de nos odyssées oubliées, de nos résistances tenaces. Et notre poétique de la résistance ne se limite pas aux mots. Elle passe aussi par les actes, les gestes de réparation et de soin envers ce qui a été brisé, meurtri. Nous réinventons des rituels de guérison, où se mêlent les savoirs anciens et les découvertes les plus récentes. Nos créations deviennent autant de remèdes contre l'amné- sie, d’actes de résistance face à l'effacement. Chaque œuvre est une reconquête, une reprise de souveraineté sur nos histoires. Une affirmation que nos vulnérabilités ne sont pas des tares mais les marqueurs de notre humanité essentielle. À chaque récit que nous arrachons à l'oubli, chaque mémoire que nous transmettons, chaque blessure que nous pansons, nous rendons un peu plus de dignité à nos existences méprisées. Nous réinscrivons nos odyssées singulières au cœur de la grande épo- pée humaine. Nos histoires ne nous seront plus volées. Nos voix ne seront plus étouffées. Car dans la conscience de notre vulnérabilité par- tagée, nous puisons une force de résistance inépuisable. Une poétique qui transforme l'oppression en émancipation, la fragi- lité en puissance de vie.

Devenirs merriens « Rithmes». Catalyser les mutations. Le temps dans les villages merriens n'est pas celui, arbitraire et « inhumain » des horloges, mais le rythme éternel des marées, des courants et des astres qui scande la vie merrienne et s’in- carne dans nos « rithmes ». Ils ne sont pas de simples actions répétées mécaniquement à intervalles réguliers, mais des actes hautement performatifs, fa- çonnant les relations entre individus et communautés. Au-delà de la seule communication verbale, ces rituels sont des vecteurs puissants de liens, de sens et de transformation. Ils synchronisent nos temps humains aux rythmes océa- niques et astraux, nous rappelant sans cesse notre nature de corps d'eau, notre appartenance indissociable à Merre. Les « rithmes » quotidiens comme le « Salut à l'Océan » ou le « Cercle des Vagues » sont des réaffirmations corporelles de notre inter- dépendance avec les flots primordiaux et leurs oscillations. Les « rithmes » annuels tels que les « Transhumances » ou le « Pardon à Merre » renforcent quant à eux le sentiment d'appar- tenance à la communauté merrienne. Ils sont des moments de communion intense où se célèbrent nos valeurs fondatrices : l'adaptabilité, le respect de l'environnement, la responsabilité partagée. Mais les « rithmes » sont aussi des instruments de médiation au sein de la communauté. Lors du « Cercle des Vagues » par

Devenirs merriens exemple, l'expression des gratitudes et intentions individuelles tisse un lien collectif renouvelé chaque jour et permet l’expres- sion des frustrations. Les « Transhumances », elles, sont des cé- lébrations de notre capacité à évoluer ensemble, en symbiose avec les cycles saisonniers. Ils sont aussi de puissants catalyseurs pour des transforma- tions individuelles et collectives profondes. Le cadre ritualisé offre un écrin propice aux prises de conscience, aux remises en question, aux engagements renouvelés. Lors du « Pardon à Merre » l’introspection et la reconnaissance collectives de notre impact réaffirment notre engagement. Nous renouons les fils de notre alliance avec l'océan nourricier tout en resserrant les mailles de notre interdépendance mutuelle. Ainsi, bien plus que de simples cérémonies, les « rithmes » merriens sont les battements de cœur de notre existence océa- nique, une danse perpétuelle avec Merre qui donne forme et sens à notre être-ensemble.

Devenirs merriens Devenirs merriens. Le devenir, qui s'incarne dans le flux constant de l'océan, est l’essence même du mode de vie merrien. Chaque vague, chaque brise marine nous rappelle que l'existence est mouvement, inter- connexion et transformation perpétuelle. Nous embrassons cette fluidité, la nourrissons et la transmettons, propageant ainsi un mode de vie en harmonie avec Merre. Notre héritage merrien puise sa force dans des décennies de symbiose avec Merre. Il se tisse à travers une myriade de récits, de savoirs pluriels et d'échanges affranchis des distances spa- tiales et temporelles. Chaque village flottant est le fruit d'une histoire unique, fa- çonnée par le temps et les éléments. Et chaque merrie󳝐 est à la fois gardie󳝐 et créateu󴖐 de cette histoire collective. Lorsque nous partageons avec d’autres communautés nos techniques de pêche, notre compréhension des courants ou nos méthodes d'aquaculture, nous transmettons bien plus que de simples sa- voirs : nous offrons des identités en devenir, des récits qui se per- pétuent et se transforment. Cette transmission devient un acte d'émancipation, assurant la pérennité de notre mode de vie. Dans l'immensité bleue où chaque goutte d'eau communique avec ses voisines, la fluidité des connaissances prend tout son sens. Nos savoirs ne sont pas des entités figées, mais des cou- rants en perpétuel mouvement. Nous nous enrichissons des

Devenirs merriens techniques ancestrales des marins péruviens, des pratiques des peuples insulaires du Pacifique, tout en développant nos propres réponses aux besoins de nos communautés et milieux. Cette ap- proche fluide favorise un partage constant et une ouverture à di- verses perceptions du monde. Nos «rithmes» merriens, ces rituels qui ponctuent notre quo- tidien, incarnent cette logique de transmission et de partage. Lors de nos célébrations communautaires, nous insufflons la mémoire de ceux qui nous ont précédés et l'espoir de ceux qui viendront. Ces «rithmes» sont des moments sacrés d'échange, d'apprentissage et de créativité collective, où chaque génération apporte sa touche unique, enrichissant ainsi notre patrimoine culturel et social. Nos devenirs océaniques s'inscrivent dans une écologie rela- tionnelle profonde. Prendre soin de Merre implique de cultiver des relations harmonieuses entre les individus, les communau- tés et toutes les formes de vie. Nous reconnaissons l'intercon- nexion de toutes choses et l'impact de chacune de nos actions sur l'ensemble. En conjuguant savoirs ancestraux et technologies ensauva- gées, nous établissons les fondements d'une co-évolution avec nos milieux et les êtres qui les peuplent. Chaque merrie󳝐 est invit󱤠 à participer activement à cette conversation sur la préser- vation de nos biens communs : les eaux, la biodiversité, nos tra- ditions culturelles. L'apprentissage cyclique devient notre man- tra, encourageant la participation de tou et la co-création de solutions adaptées à nos écosystèmes marins.

Devenirs merriens La transmission de notre expérience unique et multiple ne se limite pas à la préservation des connaissances ; elle s'incarne dans nos actions quotidiennes. Chaque geste, qu'il s'agisse de l'entretien de nos habitations flottantes, de la culture de nos fermes aquaponiques ou de l'organisation de nos assemblées communautaires, devient un acte d'apprentissage et de perpé- tuation. Ce processus dynamique renforce notre résilience face aux défis environnementaux et nourrit une culture d'invention constante, à l'image de l'océan qui nous entoure. Nous revendiquons nos devenirs merriens, notre droit à la fluidité et à la métamorphose de nos identités au gré des marées. Nous refusons l'immobilisme, préférant l'évolution permanente qui intègre les nouveaux apports tout en restant ancrée dans notre héritage maritime. Nos modes de vie, nos pratiques et notre culture se transforment en harmonie avec Merre, source de notre force et de notre inspiration.

Le poète choisit, élit, dans la masse du monde, ce qu'il lui faut préserver, chanter, sauver, et qui s'accorde à son chant. Et le rythme est force rituelle, aussi bien que levier de conscience. ÉDOUARD GLISSANT Plongez au cœur des « Devenirs merriens », une exploration poétique et politique d'un mode de vie en harmonie avec Merre. Entendez l’appel des Merrie qui nous invite à repenser notre relation au monde à partir de notre vulnérabilité, en imaginant des manières d'habiter et de faire génératives. Nous sommes des corps d'eau, fluides et connectés, nos identités sont relationnelles, liquides et mouvantes, se réinventant sans cesse au gré des rencontres. Une éthique relationnelle radicale qui embrasse la diversité des êtres, tissant des liens d'interdépendance avec l'altérité. Un habiter qui tourne le dos à la notion de conquête pour leur préférer lâcher-prise et adaptation. Un mode d’existence qui bat en « rithmes » pour célébrer les liens vitaux qui nous unissent à Merre et catalyser les transformations. Embrassons l’impermanence, porteuse d'infinies renaissances. Ce texte-programme est une invitation à une fluidité créatrice, où la connaissance hybride savoirs ancestraux et technologies «ensauvagées» et où le vivant dans sa foisonnante diversité est l’objet de soins attentifs.