APRES le CAPITALISME Jean Claude GONARD

L’APRES CAPITALISME Jean Claude GONARD Les EDITIONS de L’HOSTELLERIE Jean Claude GONARD

APRES LE CAPITALISME Pour une civilisation du vivant Jean Claude GONARD

APRES LE CAPITALISME Pour une civilisation du vivant © 2026 Jean Claude GONARD Tous droits réservés. Auteur : Jean Claude GONARD Éditeur : Les Éditions de L'Hostellerie — Madagascar Première édition : 2026 ISBN : 979-10-984245-1-9 Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite, stockée dans un système de recherche ou transmise sous quelque forme ou par quelque moyen que ce soit électronique, mécanique, photocopie, enregistrement ou autre, sans l'autorisation écrite préalable de l'auteur, sauf dans le cadre de courtes citations à des fins de critique ou de revue.

SOMMAIRE Après le capitalisme Jean Claude Gonard · Les Éditions de L’Hostellerie

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD III Avant d’entrer dans ce livre Page 1 Ce que vous pensez savoir, et ce que ce livre vous propose d’examiner : - Premier mouvement — La fabrique du rejet - Second mouvement — Démystifier avant de démontrer - Troisième mouvement — Pourquoi la propagande fonctionne, et comment la déjouer Introduction Page 15 PARTIE I LA CRISE IRRÉVERSIBLE Chapitre Premier — Page 25 Le capitalisme, portrait d’un système en crise terminale Nature, histoire et contradictions d’un ordre qui dévore le monde Chapitre Second — Page 63 Le capitalisme ne mourra pas seul Pourquoi la rupture est une décision, pas un destin Chapitre Troisième — Page 93 Le travail entre aliénation et émancipation De l’exploitation organisée à la reconquête du sens

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD IV PARTIE II LES FONDATIONS DU COMMUN Chapitre Quatrième — Page 129 Les guerres du capital Néocolonialisme, prédation et faim organisée Chapitre Cinquième — Page 165 La science confisquée Brevets, innovations bloquées et verrouillage technologique Chapitre Sixième — Page 199 Le capitalisme numérique Surveillance, données et intelligence artificielle comme instruments de domination PARTIE III L’ARCHITECTURE LIBERTAIRE Chapitre Septième — Page 237 Le projet libertaire Fondements, histoire des courants et stratégies pour aujourd’hui Chapitre Huitième — Page 277 Construire les institutions de la liberté

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD V Finance mutuelle, production suffisante, parole commune et santé libérée Chapitre Neuvième — Page 295 La communalisation des moyens d’existence Communs, municipalisme libertaire et confédération des territoires Chapitre Dixième — Page 325 L’autogestion généralisée Du lieu de travail à la société entière Chapitre Onzième — Page 351 La monnaie au service des communes Crédit mutuel, échange direct et extinction progressive de la monnaie Chapitre Douzième — Page 363 La planification démocratique décentralisée Coordonner sans commander Chapitre Treizième — Page 405 Les communs numériques et l’intelligence artificielle Reconquérir la connaissance, es données et les algorithmes

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD VI PARTIE IV LA TRANSITION Chapitre Quatorzième — Page 425 La transition écologique libertaire Vivre avec les limites de la planète, sans maître ni marché Chapitre Quinzième — Page 445 Eduquer et convaincre L’enfance libertaire et l’éveil de ceux qui l’ignorent Chapitre Seizième — Page 461 Stratégie, violence et horizon De la construction présente à la société libertaire’ Note finale Page 479 Ce que ce livre peut devenir entre vos mains Lexique Page 485 Sigles, acronymes et termes techniques Bibliographie Page 507 Œuvres, études et rapports mobilisés dans cet ouvrage ✶ ✶ ✶

AVANT D’ENTRER DANS CE LIVRE Ce que vous pensez savoir, et ce que ce livre vous propose d’examiner

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD Premier mouvement La fabrique du rejet Vous avez probablement une opinion sur l’anarchisme. Elle n’est pas la vôtre. Ce n’est pas une accusation. C’est un constat que ce livre vous invite à examiner avant d’aller plus loin, parce que ce constat change tout à la façon dont vous allez lire ce qui suit. Si vous ouvrez ces pages avec la conviction tranquille que l’anarchisme est une utopie adolescente, que le capitalisme est imparfait mais faute de mieux inévitable, que les alternatives ont toutes été essayées et ont toutes échoué, alors vous n’avez pas formé ces convictions par votre propre raisonnement. On vous les a données. Pas par complot, pas par malveillance particulière, mais par le fonctionnement ordinaire d’une société qui reproduit les conditions de sa propre perpétuation. Un philosophe, emprisonné par un régime fasciste, a décrit ce mécanisme avec une précision que cent ans d’expérience historique ont depuis pleinement confirmée. Antonio Gramsci, écrivant dans l’Italie mussolinienne des années 1930, a nommé ce que ses geôliers pratiquaient sans théoriser : la domination la plus solide n’est pas celle qui s’impose par la force,3

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD mais celle qui se fait accepter comme une évidence. Quand les dominés défendent spontanément l’ordre qui les écrase, quand ils trouvent naturel ce qui est construit, inévitable ce qui est choisi, universel ce qui ne sert que les intérêts d’une minorité, la domination a atteint sa forme la plus efficace. Elle n’a même plus besoin de se défendre. Elle est défendue gratuitement par ceux qu’elle contraint. Gramsci a appelé hégémonie culturelle cette capacité d’une classe dominante à faire de sa vision du monde le sens commun partagé de toute la société. Le sens commun n’est pas la vérité. C’est ce qui va de soi sans avoir besoin d’être démontré. C’est ce qu’on pense avant de penser. Et le sens commun d’une société capitaliste dit, entre autres choses : la propriété privée est naturelle, la compétition est dans la nature humaine, toute organisation sans autorité centrale tourne au chaos, les alternatives au capitalisme ont échoué, et l’anarchisme c’est le désordre. Aucune de ces affirmations n’est vraie au sens où elle serait une description du monde réel. Chacune est une construction historique, façonnée par des intérêts précis, diffusée par des institutions précises, répétée jusqu’à devenir réflexe. Ce livre n’a pas été écrit pour convaincre des gens qui partagent déjà ses conclusions. Il a été écrit pour ceux qui sentent que quelque chose ne va pas dans le monde tel qu’il est organisé, mais qui ne disposent pas encore des outils pour nommer ce4

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD quelque chose ni pour imaginer qu’une autre organisation est possible. Pour ces lecteurs, la première chose à faire n’est pas de démontrer une alternative. C’est de désinstaller les évidences. Comment une société produit-elle ce consensus sur sa propre nécessité ? Pas uniquement par la propagande grossière, bien qu’elle existe et qu’elle sera examinée dans ce qui suit. Surtout par la saturation : quand toutes les voix qui comptent disent la même chose, quand les médias dominants, les programmes scolaires, les discours de la vie publique légitime et les conversations ordinaires partagent les mêmes présupposés, ces présupposés cessent d’apparaître comme des positions et commencent à ressembler à des faits. On ne conteste pas un fait. On conteste une position. En faisant passer ses intérêts pour des faits, la classe dominante a remporté la bataille avant que le débat commence. Le résultat est visible dans n’importe quelle conversation sur l’organisation sociale. Proposez de supprimer le patronat et d’organiser le travail en assemblées autogérées : votre interlocuteur vous répondra que c’est utopique. Proposez de mettre l’eau, l’énergie et le logement en commun hors marché : on vous dira que ça n’a jamais fonctionné. Invoquez les exemples documentés qui montrent le contraire : on vous opposera des objections tirées non de l’examen de ces exemples, mais du sens commun ambiant. La5

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD discussion accroche non sur les faits mais sur les évidences préalables. Et les évidences préalables ont été fabriquées. Ce livre ne demande pas au lecteur de tout accepter. Il lui demande de regarder d’où viennent ses certitudes avant de s’y appuyer. ✶ ✶ ✶6

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD Second mouvement Démystifier avant de démontrer Entrons dans le vif. Voici les cinq objections que vous allez rencontrer, que vous allez peut-être vous faire à vous-même, et ce qu’on peut répondre à chacune. « L’anarchisme, c’est le chaos. » C’est l’objection la plus répandue et la moins examinée. Elle repose sur une confusion entre l’absence d’État et l’absence d’organisation. L’anarchisme ne prône pas l’absence de règles. Il prône l’absence de règles imposées par une autorité séparée de ceux qu’elle gouverne. La différence est considérable. Une assemblée qui délibère et décide ses propres règles produit de l’ordre, souvent plus durable que celui imposé de l’extérieur, parce qu’il est consenti et compris par ceux qui l’appliquent. Les exemples abondent : les communes autogérées qui ont fonctionné des années, les coopératives qui survivent à leurs concurrentes capitalistes, les systèmes d’irrigation paysans décrits par Elinor Ostrom qui gèrent des ressources communes depuis des siècles sans propriété privée ni administration centrale. L’ordre sans État existe. Il a même, dans ces formes,7

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD une robustesse que l’ordre étatique n’a jamais atteinte, parce qu’il ne dépend pas de la coercition mais de l’adhésion. « L’anarchisme, c’est la violence. » Cette association est l’œuvre d’une histoire sélective. Il est vrai que des individualistes anarchistes ont pratiqué la propagande par le fait à la fin du XIX siècle,ᵉ commettant des attentats qui ont frappé les imaginations et fourni aux adversaires du mouvement un raccourci commode entretenu depuis lors. Ce qu’on omet systématiquement dans ce récit : la violence infiniment supérieure exercée par les États et les classes possédantes contre les mouvements ouvriers à la même époque, massacres de la Commune de Paris, écrasement de la révolution espagnole, liquidation de l’Ukraine de Makhno. On ne parle pas de la violence des maîtres. On parle de la violence des serfs. Et la tradition libertaire majoritaire, depuis Kropotkine jusqu’au confédéralisme démocratique du Rojava contemporain, a toujours distingué la défense légitime des institutions construites collectivement et la violence offensive, qu’elle a systématiquement rejetée comme contradictoire avec ce qu’elle cherche à construire. « Une idée qui n’a jamais fonctionné. » C’est l’objection la plus fausse factuellement et la plus efficace rhétoriquement, parce qu’elle présuppose que8

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD celui à qui on la pose n’a pas lu l’histoire. La Catalogne de 1936 a fonctionné. Les communes de la révolution espagnole ont produit davantage, nourri mieux et organisé plus efficacement que les régions restées sous contrôle capitaliste, et cela dans les conditions d’une guerre civile. Les caisses Desjardins au Québec fonctionnent depuis 1900. Le WIR suisse circule entre entreprises depuis 1934. Les banques communautaires brésiliennes fonctionnent dans des centaines de communautés. Les coopératives de Mondragón emploient des dizaines de milliers de personnes depuis près de soixante-dix ans. Les communs numériques, Linux, Wikipédia, les logiciels libres, sont utilisés par des milliards de personnes. Ce livre documente tout cela et bien davantage. Ce qui n’a jamais fonctionné, c’est l’affirmation que ça n’a jamais fonctionné. « L’homme est naturellement égoïste, ça ne marchera jamais à grande échelle. » La nature humaine est l’argument dernier de ceux qui n’en ont plus d’autres. Il présuppose que ce que l’on observe dans une société capitaliste, la compétition, l’accumulation, la méfiance, est une donnée biologique plutôt qu’une réponse à des institutions qui récompensent ces comportements et pénalisent les autres. L’anthropologie, l’éthologie et l’histoire apportent une réponse convergente : la coopération est au moins aussi profondément inscrite dans l’espèce9

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD humaine que la compétition. Kropotkine le documentait déjà en 1902 dans L’Entraide. Elinor Ostrom l’a formalisé cent ans plus tard avec la rigueur des sciences économiques qui lui ont valu le Nobel. Les êtres humains coopèrent spontanément quand les institutions les y invitent. Ils se font concurrence quand les institutions les y contraignent. L’argument de la nature humaine ne dit rien sur l’humanité. Il dit tout sur le capitalisme. « Vous proposez une utopie. » Le mot utopie mérite qu’on s’y arrête. Dans l’usage courant, il signifie : une belle idée irréalisable. Or, les institutions décrites dans ce livre ne sont pas des projections imaginaires. Elles existent. Elles fonctionnent. Elles ont des adresses, des bilans, des membres, des décisions prises en assemblée et des résultats documentés. L’utopie, au sens propre du terme grec, désigne un lieu qui n’existe nulle part. Ce livre décrit des lieux qui existent quelque part. Si le mot utopie doit être utilisé, c’est plutôt pour désigner la conviction que le capitalisme peut durer indéfiniment en concentrant toujours plus de richesses entre toujours moins de mains, en détruisant les bases écologiques de la vie humaine et en maintenant deux tiers de l’humanité dans la pauvreté. C’est là qu’est la pensée magique. ✶ ✶ ✶10

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD Troisième mouvement Pourquoi la propagande fonctionne, et comment la déjouer Un mot qui déclenche une émotion négative avant qu’une idée ne soit comprise a perdu sa fonction de communication. Il fonctionne comme un signal d’alarme, pas comme un concept. C’est précisément ce qui est arrivé au mot anarchisme dans l’esprit de la plupart des gens qui ne l’ont jamais étudié : l’image précède la pensée. Ce mécanisme n’est pas propre à l’anarchisme. Il a fonctionné de la même façon contre le mot socialisme aux États-Unis pendant des décennies, contre le mot féminisme dans certains milieux, contre le mot immigré dans bien des discours contemporains. Dans chaque cas, l’association négative a été cultivée avec constance, répétée jusqu’à devenir automatique, et le travail de contamination sémantique a précédé de si loin le débat d’idées que ce dernier n’a plus jamais lieu vraiment. La parade à ce mécanisme n’est jamais la défense abstraite du mot. Expliquer que l’anarchisme ne veut pas dire ce qu’on croit ne sert à rien si l’interlocuteur a déjà activé le signal d’alarme. La seule parade efficace est la description concrète de ce que le mot désigne,11

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD avant même de prononcer le mot. Quelqu’un qui découvre d’abord une coopérative qui fonctionne, une assemblée de quartier qui résout des problèmes que les institutions représentatives avaient négligés, un réseau d’entraide qui a aidé des gens autour de lui pendant une crise, n’a plus besoin qu’on lui prouve que l’anarchisme n’est pas le chaos : il l’a déjà constaté avant qu’on lui donne le nom. L’idée précède le mot, et le mot trouve une réalité sur laquelle s’ancrer plutôt qu’un vide que la caricature peut occuper. La dénonciation abstraite de la propagande convaincra également moins que l’identification précise de ses producteurs et de leurs intérêts. Les mêmes structures de pouvoir qui ont financé le climatoscepticisme ont un intérêt direct et mesurable à ce que toute alternative au capitalisme paraisse irréaliste ou dangereuse. Nommer ce lien d’intérêt avec précision est un acte de vulgarisation aussi efficace que n’importe quelle explication théorique : il déplace la question de est-ce que cette idée est mauvaise vers à qui profite que je croie que cette idée est mauvaise. Ce déplacement est une opération intellectuelle que n’importe quel lecteur peut effectuer, et il change durablement la façon dont on évalue les sources d’information qu’on consomme. La propagande fonctionne aussi parce qu’elle sature le terrain avant que la pensée critique ait le temps de s’y installer. La saturation se combat par la présence : non par des réponses ponctuelles à chaque attaque,12

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD mais par la construction d’un contre-récit vivant, ancré dans des expériences réelles que les gens peuvent voir, toucher et vérifier. Un contre-récit ne se décrète pas. Il se construit dans la durée, par la démonstration répétée que d’autres façons d’organiser la vie collective existent et fonctionnent mieux pour ceux qui les vivent. ✶ ✶ ✶ Ce livre est construit pour un lecteur qui n’est pas encore convaincu. Pas pour le flatter ni pour le ménager, mais parce que la transformation sociale n’a jamais été accomplie que par des gens déjà convaincus entre eux. Elle a été accomplie chaque fois que des idées jusqu’alors minoritaires ont su atteindre ceux qui doutaient, ceux qui cherchaient, ceux qui sentaient dans leur vie quotidienne que quelque chose ne fonctionnait pas sans pouvoir encore le nommer. L’anarchisme n’est pas une doctrine avec un texte sacré et un clergé chargé de le garder. C’est une orientation, une boussole pointant vers moins de domination, plus de délibération directe, des communs plus étendus, une autogestion plus généralisée. Cette boussole se remet en cause à chaque obstacle, corrige ses trajectoires, apprend de ses échecs autant que de ses réussites. Elle n’est pas propriété des anarchistes. Elle appartient à quiconque est prêt à regarder le monde tel qu’il est organisé et à demander : au profit de qui ?13

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD Ce livre ne donne pas de réponses définitives. Il donne des outils d’analyse, des exemples documentés et la certitude que d’autres façons d’organiser la vie collective sont non seulement souhaitables mais déjà, en de nombreux endroits du monde, en train de se construire. C’est suffisant pour commencer. ✶ ✶ ✶14

INTRODUCTION Pourquoi ce livre. Pourquoi maintenant.

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD INTRODUCTION L’époque s’efforce de rendre impensable ce que ces pages s’emploient à démontrer : il existe une alternative au capitalisme. Non pas une alternative douce, négociée, progressivement réformiste, mais une sortie réelle, organisée, assumée. Une transformation dans laquelle les moyens d’existence cessent d’être des marchandises, dans laquelle le travail cesse d’être une marchandise, dans laquelle la nature cesse d’être une marchandise. Une transformation dans laquelle les êtres humains organisent leur vie commune par la délibération directe, la coopération volontaire et la fédération libre, non par la délégation à des gouvernements que le capital achète, à des marchés qui n’ont d’autre dieu que le rendement. Le capitalisme que nous décrivons dans la première partie de cet ouvrage n’est pas l’image simplifiée que l’économie dominante aime lui donner. Ce n’est pas l’ensemble des marchés et de la propriété privée. C’est quelque chose de plus précis et de plus violent : un rapport social fondé sur l’appropriation privée du surproduit collectif, sur la transformation de tout, le travail humain, la nature, la connaissance, l’attention, les données, les soins, en valeur extractible pour quelques-uns. Ce système ne s’effondre pas sous le17

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD poids de ses contradictions. Il se régénère dans les crises, se réforme pour mieux durer, déploie contre ses adversaires tous les instruments disponibles : l’idéologie, la répression, la dette, la surveillance, la faim organisée. Il ne mourra pas seul. Il faut décider de le remplacer. La deuxième partie de cet ouvrage décrit plusieurs formes de cette violence systémique que l’ordre dominant préfère rendre invisibles. Les guerres du capital pour les ressources, de la dette imposée aux nations du Sud jusqu’à l’accaparement des terres et la privatisation des médicaments. La confiscation de la science et de la connaissance par les brevets et les oligopoles de l’édition scientifique. Et la domination numérique, surveillance de masse, économie de l’attention, colonialisme des données, militarisation de l’intelligence artificielle, qui constitue la forme la plus contemporaine et la plus sophistiquée de cette extraction sans réciprocité. La troisième partie est la plus importante. Elle n’est pas un inventaire de vœux pieux ni un catalogue d’utopies de laboratoire. C’est une architecture concrète, testée dans des expériences réelles sur tous les continents, articulée autour de sept piliers : les principes fondateurs de la tradition libertaire (Proudhon, Bakounine, Kropotkine, Bookchin) ; le désarmement des instruments de domination capitaliste ; la communalisation des moyens18

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD d’existence par les communs et le municipalisme libertaire ; l’autogestion généralisée des unités de production et de soin ; la transformation de la monnaie en instrument de circulation plutôt que d’accumulation ; la planification démocratique décentralisée fondée sur la délibération directe ; et enfin la reconquête des communs numériques et de l’intelligence artificielle par les assemblées citoyennes et les coopératives de données. La quatrième partie de ce livre pose les questions stratégiques que tout projet de transformation sérieux doit affronter : comment construire dès maintenant, dans les conditions imparfaites du présent, le monde que nous voulons ? Comment articuler les initiatives préfiguratives et les ruptures nécessaires ? Comment penser la relation entre le vivant et le politique, entre l’écologie et la démocratie directe, entre l’urgence climatique et la construction patiente des communs ? Ce livre ne prétend pas avoir toutes les réponses. Il prétend poser les bonnes questions et y apporter des éléments de réponse suffisamment précis pour que le lecteur puisse passer de la critique à la construction. Son ambition est double : montrer l’impossibilité de toute réforme sérieuse du capitalisme, et montrer la faisabilité concrète de son dépassement. Ces deux mouvements sont inséparables. On ne sort pas du capitalisme sans savoir où l’on va. Et on ne construit19

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD pas une alternative sans comprendre précisément ce que l’on quitte. Une précision sur le style et la perspective de cet ouvrage. Il est écrit du point de vue de ceux qui pensent que la transformation radicale de la société est non seulement nécessaire mais possible. Il ne prétend pas à la neutralité, il n’y a pas de point de vue neutre sur une question dont dépendent les conditions d’existence de milliards d’êtres humains et la survie des écosystèmes. Il mobilise des données, des exemples historiques et des analyses rigoureuses, non pour feindre l’objectivité, mais pour faire la démonstration que la position libertaire est fondée sur des faits et sur une cohérence théorique solide, pas sur des chimères. Le lecteur qui cherche un tableau équilibré des mérites respectifs du capitalisme et de ses alternatives trouvera cet ouvrage tendancieux. C’est précisément ce qu’il est. Tendancieux du côté de la vie, de la liberté collective et de la justice, contre un système qui sacrifie les trois sur l’autel du profit. L’ouvrage se conclut sur une conviction simple : l’espoir n’est pas une émotion sentimentale. C’est une praxis d’émancipation. Il se construit dans les assemblées qui délibèrent réellement, dans les coopératives qui prouvent chaque jour que les travailleurs peuvent se gérer sans patron, dans les communs qui démontrent que la ressource partagée peut être mieux gérée que la ressource privée, dans les20

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD mouvements qui refusent la fatalité du présent et construisent patiemment les institutions du futur. Cet ouvrage est une contribution à cette construction. ✶ ✶ ✶21

PARTIE I La crise irréversible Chapitres I · II · III Portrait du capitalisme, Le capitalisme ne mourra pas seul Le travail entre aliénation et émancipation

CHAPITRE PREMIER Le capitalisme, portrait d’un système en crise terminale Nature, histoire et contradictions d’un ordre qui dévore le monde

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD Introduction Il nous est plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme. — Fredric Jameson, théoricien marxiste américain. Le capitalisme est partout. Il organise nos vies, structure nos désirs, formate nos relations sociales, conditionne jusqu’aux idées que nous forgeons sur nous-mêmes et sur l’avenir possible. Il s’est imposé non pas comme un régime parmi d’autres, mais comme l’horizon indépassable de l’histoire humaine. Margaret Thatcher l’avait formulé avec la brutalité des vainqueurs : There is no alternative. Il n’y a pas d’alternative. Cette phrase, prononcée dans les années 1980, est devenue le mantra d’une époque entière. Et pourtant, à mesure que le XXI siècle avance,ᵉ quelque chose se fissure dans cette certitude. Les crises se succèdent à un rythme qui défie toute normalité : crise financière de 2008, crise sanitaire mondiale de 2020, crise climatique permanente, crise alimentaire, crise de la démocratie, crise du sens au travail. Chacune de ces crises, considérée isolément, pourrait passer pour un accident, une anomalie corrigible. Ensemble, elles dessinent le portrait d’un système en crise terminale, non au sens d’un effondrement automatique27

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD et imminent, mais au sens où ses contradictions écologiques, sociales, démocratiques et technologiques atteignent simultanément des seuils que deux siècles d’adaptation capitaliste ne peuvent plus absorber. Le capitalisme ne s’effondrera pas de lui-même : sa métastabilité lui permet de survivre à ses propres catastrophes. Mais ses contradictions rendent désormais son dépassement possible. Ce premier chapitre n’est pas un cours d’économie politique, et encore moins une hagiographie marxiste. Il emprunte cependant à Marx ses outils analytiques les plus solides, la notion de rapport social, de plus- value, d’accumulation, parce que ce sont les plus précis disponibles pour disséquer le capitalisme réel, pas le capitalisme de manuel. C’est une tentative de nommer avec précision ce qu’est le capitalisme, pas l’idée abstraite et flottante que les médias dominants en donnent, mais le rapport social réel qu’il constitue, avec ses mécanismes d’exploitation, ses logiques d’accumulation, ses cycles de crise et ses limites historiques. On ne peut penser le dépassement d’un système qu’on n’a pas d’abord compris dans sa profondeur. C’est l’objet de ces pages. ⁂28

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD I. Ce qu’est le capitalisme, et ce qu’il n’est pas 1.1 Une abstraction dangereuse Dans le débat public, le capitalisme est souvent présenté comme une sorte de fond de scène permanent, une réalité aussi naturelle que l’air ou la pesanteur. On parle « de l’économie », « des marchés », « de la concurrence » comme si ces entités existaient indépendamment des êtres humains qui les font fonctionner, des lois qui les encadrent et des rapports de force qui les structurent. Ce flottement sémantique n’est pas innocent. Il sert à présenter comme éternelle et naturelle une organisation sociale qui est historique, contingente et donc réversible. Commençons par nommer les choses. Le capitalisme n’est pas le marché. Les marchés existent depuis des millénaires, bien avant le capitalisme. On échangeait dans les souks mésopotamiens, dans les agoras grecques, dans les foires médiévales. Ces échanges n’étaient pas du capitalisme. Le capitalisme n’est pas non plus la propriété privée en général. La propriété privée d’une maison, d’un outil, d’un jardin existait bien avant le capitalisme et existera sans doute après lui. Le capitalisme est quelque chose de plus précis et de plus profond. C’est29

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD un rapport social, une relation entre des êtres humains dans la production de leur existence matérielle. Ce rapport est structurellement inégalitaire : d’un côté, ceux qui possèdent les moyens de production, les usines, les machines, les terres, les plateformes numériques, les capitaux financiers, et de l’autre, ceux qui ne possèdent que leur force de travail, physique ou intellectuelle, et qui doivent la vendre pour vivre. ⁂ 1.2 La mécanique de l’exploitation Voici comment fonctionne le mécanisme de base. Un entrepreneur embauche des travailleurs pour produire des marchandises ou des services. Il les paie : c’est le salaire. Mais ce salaire correspond à la valeur de leur force de travail, c’est-à-dire à ce qu’il faut dépenser pour maintenir et reproduire cette force de travail : se nourrir, se loger, s’habiller, se soigner, éduquer ses enfants pour que demain il y ait encore des travailleurs. Or, pendant le temps de travail, les travailleurs produisent plus de valeur qu’ils n’en reçoivent sous forme de salaire. Cette différence, que Marx appelle la plus-value, est captée par le propriétaire des moyens de production. Ce n’est pas du vol au sens ordinaire du terme : tout se passe dans le cadre de la légalité, du contrat, du consentement formel. C’est précisément ce qui rend le capitalisme si puissant idéologiquement :30

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD l’exploitation est inscrite dans la structure même du système, elle n’a pas besoin d’être brutale ou visible pour être réelle. Un exemple illustratif : dans un salon de coiffure parisien, une salariée génère chaque mois entre 17 000 et 18 000 euros de chiffre d’affaires. Elle est payée 1 600 euros. La différence, une fois déduits les loyers, charges, matières et impôts, ne représente pas seulement les frais fixes du patron : elle représente aussi ce que Marx appelait le surproduit social, la partie du travail accompli qui n’est pas rémunérée. Multipliez ce mécanisme à l’échelle de millions d’entreprises, et vous avez une image de la mécanique d’accumulation qui fait du capitalisme ce qu’il est. Ce mécanisme est universel dans le sens où il traverse tous les secteurs. Il s’applique à l’ouvrier d’usine, au livreur ubérisé, à l’infirmière de l’hôpital public sous-financé, à la chercheuse dont les brevets sont déposés par son employeur, au cultivateur dont la récolte est achetée à un prix fixé par les grandes centrales d’achat de la grande distribution. L’exploitation capitaliste n’a pas de visage unique : elle prend les formes que lui imposent les rapports de force du moment. ⁂31

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD 1.3 Une histoire, pas une nature Le capitalisme a une histoire. Il n’a pas toujours existé et il ne durera pas éternellement. Cette affirmation, évidente pour quiconque a un peu étudié l’histoire des sociétés humaines, est pourtant constamment mise en cause par l’idéologie dominante. On nous présente l’organisation capitaliste de l’économie comme si elle avait toujours existé, ou comme si elle était la forme naturelle, spontanée, inévitable de toute vie économique. La réalité est radicalement différente. Le capitalisme industriel, tel que nous le connaissons, est né en Grande-Bretagne dans la seconde moitié du XVIIIᵉ siècle, s’est répandu en Europe occidentale au XIXᵉ siècle, et ne s’est imposé comme système mondial qu’au XX siècle. En France, la première sociétéᵉ véritablement capitaliste au sens industriel ne remonte qu’aux alentours de 1830-1840. En termes d’histoire humaine longue, c’est hier. Et le capitalisme lui-même a changé profondément au cours de ces deux siècles. Le capitalisme industriel du XIX siècle, fondé sur la propriété familiale desᵉ usines et l’exploitation directe et brutale du travail ouvrier, n’est pas le même que le capitalisme monopoliste du début du XX siècle décrit par Lénine.ᵉ Qui n’est pas le même que le capitalisme régulé des Trente Glorieuses, compromis provisoire arraché par32

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD les luttes ouvrières et la menace soviétique. Qui n’est pas le même que le capitalisme financier mondialisé du XXI siècle, dominé par les marchés financiers, lesᵉ multinationales et les algorithmes. Note théorique : La définition du capitalisme comme rapport social plutôt que comme système technique ou ensemble de règles marchandes est une contribution fondamentale de Marx. Ce qui distingue le capitalisme n’est pas la production de marchandises, qui existe dans des sociétés précapitalistes, mais l’appropriation privée du surproduit social, c’est-à-dire de ce qui est produit au-delà de ce qui est nécessaire à la reproduction de ceux qui travaillent. Cette distinction implique que le capitalisme est par nature un système de domination de classe, pas simplement d’organisation économique. Référence : Karl Marx, Le Capital, Livre I (1867), éd. de référence française : Éditions sociales, trad. J. Roy. ⁂33

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD II. Le capitalisme financier : le stade actuel 2.1 De la production à la finance, une mutation profonde Le capitalisme du début du XXI siècle est dominé parᵉ la finance. Ce n’est pas une évolution anodine. C’est une mutation structurelle qui transforme en profondeur la nature du système et aggrave ses contradictions. Dans le capitalisme industriel classique, la finance était un moyen au service de la production. On empruntait pour construire une usine, financer une invention, développer une infrastructure. La banque avait une fonction d’intermédiaire entre l’épargne et l’investissement productif. Ce modèle était déjà exploiteur, déjà inégalitaire, déjà porteur de crises, mais il produisait réellement quelque chose : des biens, des infrastructures, des innovations. La financiarisation, qui s’accélère depuis les années 1980 sous l’impulsion des politiques néolibérales de Thatcher et Reagan, renverse ce rapport. La finance n’est plus un moyen : elle devient une fin en elle-même. Dans les années 1950-1960, le secteur financier représentait 10 à 15 % des bénéfices des entreprises34

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD américaines. En 2007, à la veille de la grande crise, ce chiffre atteignait 40 % (Thomas Philippon, The Great Reversal, Harvard University Press, 2019). Des ingénieurs, des mathématiciens, des physiciens quittaient les secteurs productifs pour rejoindre les banques d’investissement, attirés par des rémunérations sans commune mesure. Le résultat est un capitalisme qui se retourne contre lui-même. La logique financière détruit la production réelle qu’elle était censée servir. Les fonds de private equity, ces nouveaux instruments de prédation financière, s’emparent d’entreprises industrielles, de cliniques, de maisons de retraite, de chaînes de commerces, et exigent des taux de rendement de 15 à 20 %, là où une entreprise industrielle saine ne peut dégager que 3 à 5 %. Pour réaliser ces rendements, on comprime les salaires, on réduit les effectifs, on dégrade la qualité des services. Données documentées : Les travaux de l’économiste Aurélie Trouvé sur les fonds de private equity en France révèlent un phénomène massif : des centaines de milliers d’emplois et des milliers d’entreprises dans des secteurs aussi divers que la distribution, la santé, les services aux personnes et la restauration sont désormais sous la coupe de fonds d’investissement dont la logique est purement extractive. Sources : Aurélie Trouvé, Les Nouveaux prédateurs (Éditions de l’Atelier, 2023) ; France Stratégie, « Capital-investissement et PME en France » (2021). ⁂35

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD 2.2 La bulle perpétuelle, vers un nouveau 2008 en pire Le capitalisme financier fonctionne de crise en crise. Ce n’est pas une série d’accidents malheureux : c’est une logique inhérente au système. Quand la finance se déconnecte de la production réelle, quand les actifs financiers valent des multiples de ce que l’économie produit concrètement, une correction est inévitable. La crise de 2008 a été la démonstration la plus spectaculaire de cette logique depuis 1929. Des instruments financiers d’une complexité délibérément opaque, les CDO, les CDS, les produits dérivés adossés à des crédits immobiliers risqués, avaient été vendus dans le monde entier comme des actifs sûrs. Quand le marché immobilier américain s’est retourné, l’ensemble du château de cartes s’est effondré. Les profits avaient été privatisés pendant les années de croissance. Les pertes ont été socialisées pendant la crise (Nomi Prins, All the Presidents’ Bankers, Nation Books, 2014). Mais la leçon n’a pas été tirée. Pire : depuis 2008, le système financier a inventé de nouveaux instruments encore plus opaques et encore moins régulés. Le shadow banking, ce système bancaire parallèle qui opère en dehors des règles prudentielles minimales imposées aux banques traditionnelles, a explosé. Les family offices, les hedge funds, les private equity36

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD opèrent dans une zone grise où les régulateurs peinent à voir ce qui se passe. Aujourd’hui, tous les ingrédients d’une crise de type 2008, mais d’une ampleur potentiellement supérieure, sont réunis. La dette privée est à des niveaux historiques. Les valorisations boursières sont déconnectées des réalités économiques sous-jacentes. Et les institutions mêmes qui profitaient hier du système commencent à donner l’alarme : quand le patron de JP Morgan alerte sur les risques systémiques, ce n’est pas de la rhétorique anticapitaliste. ⁂ 2.3 La mondialisation comme infrastructure de l’accumulation Le capitalisme contemporain est mondial. Cette mondialisation n’est pas seulement géographique : c’est une architecture organisationnelle qui permet l’accumulation à une échelle jamais vue dans l’histoire. Le capitalisme mondialisé est un gigantesque atelier réparti sur toute la planète : ici on produit les composants électroniques, là on assemble les téléphones, ailleurs on extrait les minéraux rares, partout on fait circuler les capitaux à la vitesse de la lumière. Cette architecture sert la logique d’extraction de la37

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD plus-value de façon extrêmement efficace. En déplaçant la production vers les zones où les salaires sont les plus bas, les protections sociales les plus faibles et les règles environnementales les plus laxistes, le capital met en concurrence les travailleurs du monde entier pour tirer les conditions vers le bas. Cette mise en concurrence n’est pas un phénomène naturel : c’est le résultat de choix politiques délibérés, cristallisés dans des traités de libre-échange, des règles de l’OMC, des politiques de déréglementation. Mais cette mondialisation porte en elle ses propres fragilités. Un système de production aussi interdépendant est extrêmement vulnérable aux ruptures. La pandémie de Covid-19 l’a dramatiquement illustré : l’impossibilité de faire circuler des pièces détachées a paralysé des industries entières dans des pays pourtant technologiquement avancés. ⁂38

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD III. Les contradictions : vers quelles crises ? Le capitalisme n’est pas un système stable qui fonctionnerait harmonieusement. Il est traversé par des contradictions internes qui génèrent des crises récurrentes. Mais le capitalisme contemporain fait face à une nouveauté historique : plusieurs de ces contradictions atteignent simultanément des seuils critiques, créant une situation de crise multidimensionnelle sans précédent. Avant d’examiner ces contradictions spécifiques, il faut comprendre pourquoi le capitalisme ne s’effondre pas malgré elles. ⁂ 3.1 La métastabilité, un système qui survit à tout Une des idées les plus importantes pour comprendre le capitalisme et les possibilités de le dépasser, c’est la notion de métastabilité. Le capitalisme est un système métastable : il vit perpétuellement au bord du déséquilibre, produit régulièrement des catastrophes, mais sans jamais s’effondrer complètement. Il a traversé deux guerres mondiales sans disparaître. Il a39

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD survécu à la révolution russe de 1917 et à la création d’un bloc socialiste qui regroupait, au plus fort de son extension, le tiers de l’humanité. Il a traversé la Grande Dépression des années 1930. Comment explique-t-on cette résilience ? D’abord, par la capacité du capitalisme à se nourrir de ses propres crises. Une catastrophe crée des destructions, mais aussi des opportunités de reconstruction et d’accumulation. Après la Seconde Guerre mondiale, la reconstruction de l’Europe a généré une formidable dynamique d’accumulation capitaliste. Après la crise de 2008, la faillite des entreprises insuffisamment rentables a permis aux plus puissantes de les racheter à bas prix et de consolider leur position dominante. Ensuite, par la capacité idéologique du capitalisme à présenter ses crises comme des accidents, des dysfonctionnements, des excès corrigibles plutôt que comme les produits de sa logique propre. Les crises financières sont toujours présentées comme le résultat de la cupidité individuelle de quelques opérateurs malveillants, jamais comme la conséquence inévitable d’un système fondé sur la maximisation du profit à court terme. Enfin, et c’est peut-être le facteur le plus puissant, par l’absence d’alternative visible et organisée. Une classe dominante maintient sa domination jusqu’à la dernière seconde où elle peut la maintenir. Et les dominés ne peuvent changer leurs conditions qu’à40

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD condition de résister d’abord, puis de proposer et d’imposer autre chose. Réflexion stratégique : La notion de métastabilité a une implication majeure pour toute stratégie anticapitaliste : il ne faut pas attendre que le capitalisme s’effondre de lui-même. Ceux qui ont cru que la crise de 1929, la crise de 2008, ou les catastrophes écologiques actuelles allaient automatiquement provoquer la chute du système ont été déçus. Le capitalisme ne s’effondre pas : il se recompose, se régénère, et souvent dans des formes encore plus brutales qu’avant la crise. Référence : Rosa Luxemburg, Réforme ou révolution (1899) ; Naomi Klein, La Stratégie du choc (Actes Sud, 2008). ⁂ 3.2 La limite écologique, la contradiction nouvelle Pendant près de deux siècles, le capitalisme a fonctionné en traitant la nature comme une ressource gratuite et illimitée. Les forêts à défricher, les mines à exploiter, les rivières à polluer, l’atmosphère à saturer de gaz à effet de serre : tout cela était considéré au mieux comme une externalité à ne pas comptabiliser. Cette hypothèse est désormais physiquement démentie. La crise climatique n’est pas une menace lointaine. Elle est en cours. Les événements météorologiques extrêmes, inondations catastrophiques, sécheresses prolongées, vagues de chaleur meurtrières, incendies41

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD de forêts, se multiplient et s’intensifient. Les modèles scientifiques du GIEC projettent des scénarios qui, sans changement radical des modes de production et de consommation, rendront des régions entières de la planète inhospitalières d’ici la fin de ce siècle (GIEC, Sixième rapport d’évaluation, 2021-2022). Cette limite écologique est qualitativement différente des contradictions économiques classiques du capitalisme. Ce n’est pas une crise de surproduction, ni une crise financière, ni une crise de la demande. C’est une collision frontale entre un système économique fondé sur la croissance sans limite et les contraintes physiques d’une planète finie. Marx avait esquissé la notion de rupture métabolique avec la nature dans Le Capital. Aujourd’hui, c’est peut-être la contradiction la plus urgente : le capitalisme, pour continuer à fonctionner selon sa propre logique, doit détruire les conditions naturelles de son propre fonctionnement. ⁂ 3.3 La crise de santé, le vivant attaqué à sa base Il y a une dimension de la crise capitaliste contemporaine qui est trop souvent sous-estimée dans les analyses économiques classiques : l’attaque systématique contre la santé des êtres humains. Le42

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD capitalisme actuel n’est plus seulement un système d’exploitation du travail : c’est un système qui détruit le vivant à sa base. Les données sont accablantes. Les cancers, les diabètes, les maladies neurologiques, les perturbations endocriniennes explosent dans les pays industrialisés. Cette explosion n’est pas due à des facteurs génétiques : nos gènes n’ont pas changé en trente ans. Elle est due à des facteurs environnementaux : la pollution de l’air, de l’eau, des sols, la contamination de la chaîne alimentaire par des milliers de substances chimiques, les perturbateurs endocriniens présents dans les emballages alimentaires, les cosmétiques, les vêtements, les pesticides et engrais de synthèse omniprésents dans l’agriculture industrielle. Ces pollutions ne sont pas des accidents regrettables. Elles sont les conséquences directes de décisions économiques rationnelles dans la logique capitaliste : il est plus rentable de produire des molécules chimiques et de les répandre dans l’environnement que de chercher des alternatives moins toxiques. Et le capitalisme sait tirer profit de sa propre destruction : il vous rend malade, puis vous vend les médicaments. Cette crise sanitaire n’est pas séparable de la crise écologique : elle en est une manifestation spécifique. Les perturbateurs endocriniens sont aussi des polluants environnementaux. Les pesticides qui43

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD contaminent nos aliments contaminent aussi les nappes phréatiques et détruisent la biodiversité. L’agriculture industrielle qui produit des aliments appauvris en nutriments et saturés de résidus chimiques est la même qui épuise les sols, pollue les cours d’eau et contribue massivement aux émissions de gaz à effet de serre. Cette double destruction, de la santé humaine et des écosystèmes, révèle une logique profonde du capitalisme tardif : l’externalisation systématique des coûts. Les profits de l’industrie chimique et de l’agro- industrie sont privés ; les coûts sanitaires et écologiques sont socialisés, supportés par les systèmes de santé publics, les générations futures et les écosystèmes dégradés. Données sanitaires : La quasi-totalité des cours d’eau de France est contaminée par des résidus de pesticides et des polluants éternels (PFAS). La quasi-totalité de la population française présente des traces de glyphosate, de bisphénol, de métaux lourds et de perturbateurs endocriniens dans son organisme. Sources : Agence nationale de sécurité sanitaire (ANSES), rapports 2021-2023 ; Santé publique France, Baromètre santé environnement 2022 ; études ESTEBAN (Santé publique France, 2019). ⁂44

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD 3.4 La contradiction technologique : quand le capital détruit ses propres consommateurs Il existe une quatrième contradiction du capitalisme contemporain, distincte des trois précédentes et peut- être plus rapide dans ses effets : la contradiction technologique. Pour la première fois dans l’histoire du système, la technologie dominante, l’intelligence artificielle, ne se contente pas de remplacer des gestes physiques ou des tâches répétitives. Elle automatise le travail intellectuel de routine dans sa globalité, et commence à empiéter sur des domaines autrefois considérés comme réservés à l’expertise humaine. Historiquement, chaque vague d’automatisation capitaliste a suivi un même schéma : destruction d’emplois dans certains secteurs, création d’emplois dans d’autres. Les métiers à tisser mécaniques du XVIII siècle ont détruit l’artisanat textile, mais crééᵉ des emplois d’ouvriers d’usine. L’informatisation des années 1980-1990 a détruit des emplois de secrétariat, mais créé des emplois dans les services informatiques. L’IA générative rompt ce schéma pour une raison structurelle : elle automatise les capacités cognitives générales, pas seulement des tâches spécifiques. Un système comme GPT-4 peut rédiger des textes, programmer, traduire, résumer, analyser des données, conseiller des clients, diagnostiquer des maladies,45

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD générer des images, composer de la musique. C’est une automatisation horizontale, qui traverse tous les secteurs intellectuels simultanément. Les estimations convergent sur un ordre de grandeur inquiétant. L’étude Frey et Osborne (Oxford, 2013) estimait que 47 % des emplois américains présentent un risque élevé d’automatisation dans les deux décennies suivantes. Le McKinsey Global Institute (2023) évalue que l’IA générative pourrait automatiser 60 à 70 % des tâches accomplies par des travailleurs dans les secteurs administratif, financier, juridique et créatif. Goldman Sachs (2023) estime que 300 millions d’emplois à temps plein dans le monde pourraient être affectés, dont deux tiers partiellement automatisés. Ces chiffres sous-estiment probablement l’ampleur réelle du phénomène, car ils ne prennent pas en compte les effets d’accélération : chaque génération d’IA développe la suivante plus rapidement. Le capitalisme a besoin de ses exploités comme clients. C’est la tension fondamentale que Rosa Luxemburg avait identifiée au début du XX siècleᵉ (L’Accumulation du capital, 1913) : si les salaires sont trop bas, personne n’achète la production. Les Trente Glorieuses avaient résolu cette tension par le compromis salarial fordiste. Le capitalisme financier des années 1980-2020 l’avait déplacée vers le crédit à la consommation et l’expansion vers de nouveaux marchés. L’IA la rend insoluble dans le cadre46

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD capitaliste : on ne peut pas comprimer les coûts salariaux jusqu’à leur disparition totale et maintenir en même temps un marché de masse solvable. Le circuit capitaliste fondamental se fracture à son dernier maillon : sans consommateurs solvables, la valeur produite ne peut plus être réalisée (Daron Acemoglu et Simon Johnson, Power and Progress, PublicAffairs, 2023). Face à cette contradiction, le capitalisme propose deux types de réponses, toutes deux problématiques. La première est le revenu universel financé par une taxe sur les profits de l’IA, promue par des entrepreneurs de la Silicon Valley comme Sam Altman, PDG d’OpenAI. Mais cette solution se heurte à un obstacle structurel : elle transformerait la majorité de la population en consommateurs passifs dépendants de transferts monétaires décidés par une oligarchie techno-capitaliste. Ce ne serait pas une émancipation mais une forme sophistiquée de servage numérique. La seconde est la fuite en avant consumériste, créer artificiellement de nouveaux besoins et de nouvelles addictions pour absorber la production automatisée. Mais cette stratégie se heurte aux limites écologiques : on ne peut pas avoir une croissance infinie de la consommation matérielle sur une planète finie. Marx avait entrevu cette possibilité dans les Grundrisse (1857-1858), avec sa notion de « general intellect » : lorsque la connaissance sociale générale47

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD devient la principale force productive, les catégories capitalistes, valeur-travail, salaire, profit, deviennent dysfonctionnelles. La contradiction technologique prend une forme particulièrement aiguë avec le capitalisme numérique, que nous explorerons en détail au chapitre 6 : l’intelligence artificielle n’est pas seulement un outil de production, elle devient un instrument de surveillance, de manipulation et de contrôle social à une échelle sans précédent. Données complémentaires : Selon Daron Acemoglu et Simon Johnson (Power and Progress, PublicAffairs, 2023), les gains de productivité générés par l’IA profitent quasi exclusivement aux détenteurs de capital. Entre 2000 et 2020, la productivité du travail aux États-Unis a augmenté de 60 %, mais les salaires médians réels de seulement 12 %. Avec l’IA générative, cet écart pourrait encore s’accentuer. ⁂48

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD IV. Le capitalisme et ses métamorphoses idéologiques Ces contradictions matérielles, financières, écologiques, sanitaires et technologiques, ne suffisent pas à expliquer la persistance du système. Pour comprendre sa résilience malgré ses crises récurrentes, il faut examiner les mécanismes idéologiques qui le légitiment, le naturalisent et le rendent acceptable, voire désirable, aux yeux de ceux-là mêmes qu’il exploite. ⁂ 4.1 Comment le capitalisme se légitime Aucun système de domination ne peut durer uniquement par la coercition. Le capitalisme a besoin d’une idéologie, d’un ensemble de représentations, de valeurs et de récits qui le font apparaître non pas comme ce qu’il est, un rapport de force sociale, mais comme une réalité naturelle, juste et bénéfique. La première grande idéologie capitaliste, héritée du libéralisme du XVIII siècle, est celle du marché libre.ᵉ Le marché serait un mécanisme naturel et neutre d’allocation des ressources, gouverné par la loi de l’offre et de la demande. La concurrence entre agents rationnels et bien informés aboutirait spontanément49

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD aux meilleurs résultats possibles pour tous. Cette représentation est fausse à presque tous ses niveaux : les agents économiques ne sont pas rationnels au sens où l’entend la théorie néoclassique ; les marchés ne sont pas libres mais organisés par des règles, des pouvoirs et des asymétries. La deuxième grande idéologie est celle de la méritocratie. Dans une société capitaliste, nous dit-on, chacun s’élève ou s’abaisse en fonction de son mérite, de son talent, de son effort. Les riches sont riches parce qu’ils le méritent. Les pauvres sont pauvres parce qu’ils n’ont pas su saisir les opportunités qui leur étaient offertes. Cette idéologie a pour fonction de rendre chaque individu responsable de sa propre condition sociale, d’individualiser ce qui est collectif, de masquer les déterminismes structurels par la fable du destin personnel. La troisième grande idéologie est celle du progrès technique comme solution à tout. Le capitalisme se présente comme le moteur du progrès technique et donc de l’amélioration des conditions de vie humaines. Aujourd’hui, cette idéologie se retourne contre elle- même : le progrès technique capitaliste produit autant de problèmes qu’il n’en résout. ⁂50

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD 4.2 Le suprémacisme, idéologie de la force Quand le récit du progrès s’effondre et que la méritocratie ne suffit plus à justifier des inégalités de plus en plus crues, le capitalisme peut activer une quatrième ressource idéologique, la plus dangereuse parce que la plus ancienne et la plus viscérale : le suprémacisme. Sous ce terme, on désigne une vision du monde qui présente la domination comme naturelle, juste et souhaitable : l’homme domine la femme, certaines « races » dominent les autres, les humains dominent la nature, les riches dominent les pauvres. Le suprémacisme transforme des rapports de pouvoir historiques en hiérarchies naturelles. Le suprémacisme n’est pas une idéologie périphérique ou archaïque. Il est l’extension, dans le domaine culturel et symbolique, de ce qu’est le capitalisme dans le domaine économique : un rapport de force présenté comme un ordre naturel. Ce n’est pas un hasard si les forces politiques les plus agressivement capitalistes sont aussi les plus agressivement misogynes, racistes et climatosceptiques. Le capitalisme industriel s’est développé en symbiose avec trois autres systèmes de domination. D’abord, le colonialisme : l’accumulation primitive du capital décrite par Marx ne s’est pas faite seulement par l’enclosure des terres communes en Angleterre, mais massivement par le pillage colonial, la traite négrière,51

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD les plantations esclavagistes, l’extraction minière en Amérique latine, le pillage des Indes par l’East India Company (Walter Rodney, How Europe Underdeveloped Africa, 1972 ; Sven Beckert, Empire of Cotton, 2014). Ensuite, le patriarcat : Silvia Federici a montré dans Caliban et la Sorcière (2004) comment la chasse aux sorcières des XVI -XVII siècles aᵉ ᵉ accompagné l’instauration du capitalisme en Europe, en détruisant les savoirs féminins autonomes et en imposant un nouvel ordre genré où les femmes étaient réduites au travail reproductif non rémunéré, condition de la reproduction de la force de travail masculine salariée. Enfin, la domination de la nature : Carolyn Merchant (The Death of Nature, 1980) a analysé comment la révolution scientifique du XVIIᵉ siècle a accompagné l’essor du capitalisme en transformant la conception de la nature : d’un organisme vivant à respecter, elle devient une machine inerte à exploiter. Aujourd’hui, le suprémacisme prend plusieurs formes convergentes. Le suprémacisme racial : de Trump aux États-Unis à l’AfD en Allemagne, du Rassemblement National en France à Vox en Espagne, les mouvements d’extrême droite prospèrent en désignant les migrants et les minorités comme boucs émissaires de la crise capitaliste. Le suprémacisme de genre : la montée des « masculinistes », des incels, des figures comme Andrew Tate, reflète une réaction52

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD patriarcale contre les avancées féministes. Le suprémacisme spéciste : la réduction des animaux à des machines à produire de la viande et du lait dans des conditions de souffrance extrême prolonge la logique d’exploitation capitaliste au-delà de l’humain. Le climatoscepticisme : porté par des think tanks financés par l’industrie fossile, il est une forme de suprémacisme anthropocentrique qui nie les limites planétaires au nom d’un droit supposé illimité à exploiter la Terre. L’ascension de ce suprémacisme politique, incarné aujourd’hui par Trump aux États- Unis et par l’internationale des droites extrêmes en Europe, représente une tentative de résoudre les contradictions du capitalisme par l’autoritarisme plutôt que par la transformation sociale. Face à la crise climatique, il nie la réalité scientifique. Face aux inégalités économiques, il désigne des boucs émissaires. Face à la démocratie qui produit des majorités hostiles au capital, il érode les institutions démocratiques. C’est le joker du capitalisme : lorsque la légitimation rationnelle échoue, la légitimation par la force brute prend le relais. Cette analyse montre que la lutte contre le capitalisme ne peut pas être séparée des luttes contre le racisme, le sexisme, le colonialisme et la destruction écologique. Ces systèmes de domination ne sont pas des « contradictions secondaires » qui se résoudraient automatiquement après une révolution économique :53

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD ils sont co-constitutifs du capitalisme historiquement existant. Toute stratégie d’émancipation doit donc articuler les luttes de classe, antiracistes, féministes et écologistes (Angela Davis, Kimberlé Crenshaw, bell hooks ont développé cette perspective). ⁂ 4.3 La fin du récit du progrès Pendant quarante ans, de la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’au début des années 1980, le capitalisme occidental a pu se présenter comme une force de progrès continu. Les conditions de vie s’amélioraient, les salaires augmentaient, les protections sociales s’étendaient. Mais ces améliorations étaient le fruit non pas de la bonté du capitalisme, mais des luttes sociales qui l’avaient contraint à redistribuer une partie de la richesse produite. Depuis les années 1980, avec le tournant néolibéral, ce récit du progrès s’est fissuré. Les salaires réels ont stagné pour la majorité des travailleurs tandis que les profits et les patrimoines des plus riches explosaient. Les protections sociales ont été rognées. La précarité s’est généralisée. Et surtout, la crise écologique a mis en évidence la contradiction fondamentale entre la promesse de croissance infinie et les limites physiques de la planète.54

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD Nous sommes les contemporains d’un retournement historique : le capitalisme n’est plus perçu comme une force de progrès par les générations qui arrivent à l’âge adulte. Les moins de trente ans qui entrent aujourd’hui sur le marché du travail savent qu’ils vivront moins bien que leurs parents pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale. Ce retournement des consciences est la condition subjective de tout changement réel. Il est en cours. ⁂55

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD V. Ce que le capitalisme fait à la société : un bilan Après avoir défini le capitalisme, analysé son stade actuel, identifié ses contradictions et déconstruit ses légitimations idéologiques, il reste à dresser un bilan concret de ce que ce système fait à la société. Les trois dimensions suivantes, inégalités, dépossession démocratique, crise civilisationnelle, synthétisent l’ensemble des mécanismes explorés précédemment. ⁂ 5.1 Les inégalités comme produit systémique Les inégalités économiques du capitalisme contemporain ne sont pas des dysfonctionnements regrettables d’un système par ailleurs équitable. Elles sont le produit direct et prévisible de sa logique fondamentale. Quand le rendement du capital est structurellement supérieur à la croissance économique, c’est ce que Thomas Piketty a démontré avec une rigueur statistique remarquable dans Le Capital au XXI siècleᵉ (Seuil, 2013), les patrimoines s’accumulent nécessairement et mécaniquement chez ceux qui en possèdent déjà. En 2024, 1 % de la56

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD population mondiale possède 38 % des richesses mondiales, et les 10 % les plus riches en possèdent plus des trois quarts (rapport Oxfam, janvier 2024 ; World Inequality Database, 2024). En France spécifiquement, le patrimoine médian des 1 % les plus riches représente plusieurs centaines de fois le patrimoine médian des 50 % les plus pauvres (INSEE, « Les inégalités de patrimoine », 2023). Ces inégalités ne sont pas abstraites. Elles se traduisent concrètement en espérance de vie, en santé, en accès à l’éducation, en capacité à faire face aux chocs économiques. Un enfant né dans une famille aisée a statistiquement toutes les chances de rester aisé, non parce qu’il serait plus talentueux ou plus méritant, mais parce qu’il hérite d’un capital économique, social et culturel qui lui ouvre des portes systématiquement fermées à ceux qui naissent sans ces atouts. ⁂ 5.2 La démocratie sous tutelle financière Le capitalisme financier contemporain a développé des mécanismes sophistiqués pour subordonner les décisions politiques démocratiques aux impératifs financiers privés. Cette subordination n’a pas besoin de prendre des formes grossières de corruption ou de trafic d’influence pour être réelle et efficace. Le premier mécanisme est celui de la dépendance57

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD financière des États. Depuis les réformes monétaires nationales et surtout les traités européens des années 1990, les États de la zone euro ne peuvent plus se financer directement auprès de leur banque centrale et doivent principalement emprunter sur les marchés financiers pour couvrir leurs déficits. Cette dépendance soumet les politiques publiques à l’approbation des agences de notation et des marchés obligataires, dont les critères d’évaluation correspondent aux intérêts des créanciers privés, pas à ceux des populations. Le deuxième mécanisme est celui des portes tournantes, ce phénomène par lequel les hauts fonctionnaires et les élus rejoignent le secteur privé après leur carrière publique, et réciproquement. Ces circulations créent des réseaux de loyautés et d’intérêts qui, sans corruption directe, orientent systématiquement les décisions publiques dans le sens favorable aux intérêts financiers. Ces mécanismes ont été documentés avec précision : dans une étude de référence publiée en 2014, les politologues américains Martin Gilens et Benjamin Page ont analysé 1 779 décisions politiques américaines et ont conclu que les préférences des citoyens ordinaires n’avaient statistiquement aucun effet indépendant sur les décisions politiques (Gilens et Page, « Testing Theories of American Politics », Perspectives on Politics, 2014). ⁂58

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD 5.3 La crise de civilisation Pris ensemble, ces éléments, la financiarisation destructrice, la crise écologique, l’explosion des inégalités, la subordination de la démocratie aux intérêts financiers, l’attaque contre la santé du vivant, dessinent le portrait non pas d’une crise économique ordinaire, mais d’une crise de civilisation. Une crise de civilisation, c’est lorsqu’un système d’organisation sociale ne remplit plus les fonctions qui justifient son existence : permettre aux êtres humains de se nourrir, de se soigner, de s’abriter, d’éduquer leurs enfants, de vieillir dignement, de se construire en tant qu’êtres sociaux et culturels, et de transmettre à la génération suivante les conditions d’une vie qui vaille la peine d’être vécue. Le capitalisme contemporain n’accomplit plus ces fonctions pour la majorité des êtres humains. Dans les pays riches, des millions de personnes n’ont pas accès à des soins de santé décents, à un logement abordable, à une éducation de qualité. Dans les pays pauvres, les mécanismes d’accumulation capitaliste appauvrissent les populations au bénéfice des multinationales et des créanciers internationaux. A l’échelle mondiale, les crises environnementales qu’il génère menacent les conditions mêmes de la vie humaine. Le sentiment que le système ne fonctionne plus, qu’il n’est plus possible de vivre normalement dans le cadre59

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD qu’il impose, se répand. Ce sentiment est encore confus, encore capté en partie par les forces réactionnaires qui proposent des boucs émissaires au lieu d’une transformation réelle. Mais il est là, il grandit, et il est la matière première dont se font les changements historiques. Le capitalisme ne s’effondrera pas de lui-même. Sa limite viendra de la résistance organisée de ceux qu’il exploite et détruit. Il n’y a pas de limite à l’exploitation que la résistance à l’exploitation. Cette formule n’est pas un slogan : c’est une loi historique vérifiable. Chaque avancée sociale, limitation du temps de travail, droit syndical, protection sociale, droit de vote, a été arrachée par la lutte, jamais concédée par bonté. Mais la résistance n’est que la moitié du chemin. Elle nomme ce qui doit être détruit. Elle ne construit pas ce qui doit le remplacer. Or le capitalisme ne laissera pas de vide derrière lui : si ceux qui le combattent n’ont pas déjà commencé à bâtir les institutions, les pratiques et les relations sociales de l’après, c’est lui qui remplira le vide, sous une forme nouvelle, peut-être plus brutale. La résistance sans construction est un combat défensif permanent. Ce qu’il faut, c’est une offensive : des communes qui s’autogouvernent, des coopératives qui soustraient des pans entiers de la production à la logique du profit, des communs qui arrachent la terre, la connaissance et le soin à la marchandise. Non pas des réformes du60

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD capitalisme, mais ses remplaçants concrets, déjà en acte, déjà vivants dans les interstices de l’ordre existant, prêts à occuper l’espace quand cet ordre se fissure. La deuxième partie de cet ouvrage (chapitres 4 à 6) explorera comment le capitalisme détruit concrètement les conditions de la vie humaine : par la guerre pour les ressources, par la confiscation de la connaissance, par la surveillance et la manipulation numériques. La troisième partie (chapitres 7 à 14) dessinera les fondements d’une société postcapitaliste organisée autour des communs, de la démocratie directe, de l’autogestion et de l’épanouissement humain plutôt que de l’accumulation du capital. Le chemin sera long. Les obstacles seront nombreux. Mais l’alternative est une transformation radicale. Ce choix définira le XXI siècle.ᵉ ✶ ✶ ✶ Fin du Chapitre Premier61

CHAPITRE SECOND Le capitalisme ne mourra pas seul Pourquoi la rupture est une décision, pas un destin

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD Introduction Il n’y a pas de limite à l’exploitation que la résistance à l’exploitation. — Formule du mouvement syndical international, XIX -XX siècle.ᵉ ᵉ Une précision s’impose d’emblée pour dissiper une tension apparente. Dire que le capitalisme est en crise terminale et dire qu’il est métastable ne sont pas deux thèses contradictoires : ce sont deux niveaux d’analyse différents. Le capitalisme est métastable au sens cyclique et économique : il a traversé des catastrophes colossales et s’est reconstitué chaque fois. Il est en crise terminale au sens écologique et civilisationnel : les limites physiques de la planète et la destruction du tissu social qu’il produit ne se gèrent pas comme une crise financière. On ne « sort » pas d’une crise écologique par de nouvelles politiques monétaires. Les tipping points franchis ne se « corrigent » pas par un plan de relance. Nous venons d’établir le diagnostic : le capitalisme est un système en crise terminale, rongé par ses propres contradictions, incapable de remplir les fonctions sociales qui justifient l’existence d’un ordre économique. Ce diagnostic est nécessaire. Mais il est insuffisant. Car il y a une erreur fatale dans laquelle65

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD toute pensée anticapitaliste sérieuse doit éviter de tomber : croire que la crise du capitalisme suffira à le faire disparaître. L’histoire est formelle sur ce point. Le capitalisme ne s’effondre pas de lui-même. Il a traversé des catastrophes d’une violence inouïe, deux guerres mondiales, la Grande Dépression, des révolutions qui ont soustrait le tiers de l’humanité à son empire, et il a chaque fois survécu, s’est recomposé, a trouvé de nouvelles formes et de nouveaux territoires d’accumulation. C’est la leçon la plus importante, et la plus inconfortable, de deux siècles d’histoire du mouvement anticapitaliste. Explorons maintenant pourquoi et comment le capitalisme résiste à ses propres crises. Analysons maintenant les mécanismes par lesquels le système se régénère, les idéologies qu’il mobilise pour se légitimer dans ses moments de fragilité, et les pièges dans lesquels sont tombés successivement ceux qui attendaient son effondrement spontané. Explorons aussi ce que cela implique pour une stratégie de transformation : si le capitalisme ne mourra pas seul, c’est que le changement est une décision, une volonté organisée, un rapport de force à construire, jamais une fatalité mécanique. ⁂66

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD I. La grande illusion de l’effondrement automatique 1.1 Le mythe de la catastrophe finale Depuis que le capitalisme a été identifié comme tel et soumis à une critique systématique, la question de sa fin a hanté la pensée anticapitaliste. Marx lui-même, dans son analyse des contradictions du mode de production capitaliste, laissait entendre que ces contradictions portaient en elles les germes de l’effondrement. La baisse tendancielle du taux de profit, la surproduction chronique, les crises de réalisation de la plus-value : autant de mécanismes qui semblaient dessiner la trajectoire d’un système se dirigeant inexorablement vers sa propre destruction (Karl Marx, Le Capital, 1867). Cette lecture a été reprise, amplifiée, combattue, nuancée par des générations de penseurs marxistes. Rosa Luxemburg, au début du XX siècle, posait déjà laᵉ question avec une acuité remarquable dans L’Accumulation du capital (1913) : le capitalisme a-t-il une limite interne, une contradiction structurelle qui finira par le faire s’effondrer ? Ou bien est-il capable, par ses propres mécanismes d’expansion, de repousser indéfiniment cette limite ? Elle penchait pour la première hypothèse, estimant que le capitalisme avait67

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD besoin de territoires non capitalistes pour réaliser sa plus-value. L’histoire a répondu autrement. Pas parce que Luxemburg avait tort dans son analyse, mais parce que le capitalisme s’est révélé beaucoup plus inventif dans sa capacité à créer de nouveaux espaces d’accumulation : la marchandisation de secteurs entiers, l’eau, les soins, l’éducation, la culture, le vivant lui-même, l’extension géographique permanente, et plus récemment la financiarisation qui a créé une économie de la dette et des produits dérivés. ⁂ 1.2 Le capitalisme, système métastable Pour comprendre pourquoi le capitalisme ne s’effondre pas, il faut introduire le concept de métastabilité. Un système métastable est un système qui vit constamment au bord du déséquilibre, qui produit régulièrement des crises et des catastrophes, mais qui possède des mécanismes de régulation et d’adaptation qui lui permettent de se reconstituer après chaque choc sans disparaître. Le capitalisme est un système métastable par excellence. Il déclenche une crise majeure environ tous les dix à quinze ans : crises de surproduction au XIXᵉ siècle, Grande Dépression en 1929, crises pétrolières des années 1970, crise asiatique de 1997, crise des68

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD subprimes de 2008. Chacune de ces crises détruit des entreprises, des emplois, des patrimoines, et provoque des souffrances sociales immenses. Mais aucune n’a mis fin au système. D’abord, parce que chaque crise est aussi une opportunité de reconsolidation du capital : quand les entreprises les moins rentables font faillite, les plus puissantes les absorbent à bas prix. Ensuite, parce que le capitalisme a développé une capacité remarquable à socialiser ses pertes tout en privatisant ses gains. Quand une banque fait des profits, ceux-ci vont aux actionnaires. Quand elle fait faillite, ce sont les contribuables, par le biais de l’État, qui la renflouent. Données historiques : Entre 2008 et 2012, les gouvernements européens et américains ont injecté plusieurs milliers de milliards de dollars et d’euros dans le système bancaire pour éviter son effondrement. En France, les garanties et soutiens apportés aux banques ont représenté plus de 360 milliards d’euros (Cour des comptes, rapport sur la gestion de la crise financière, 2010). Parallèlement, des politiques d’austérité réduisaient les budgets de l’hôpital public, de l’éducation et des services sociaux. La socialisation des pertes et la privatisation des profits ne sont pas des métaphores : ce sont des réalités comptables documentées. ⁂69

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD 1.3 Les leçons amères de l’histoire Le mouvement ouvrier et socialiste du XX siècle a payéᵉ très cher le prix de l’illusion de l’effondrement automatique. Deux grandes familles de pensée ont alternativement espéré que la crise du capitalisme suffirait à ouvrir la voie au changement. La première, d’inspiration révolutionnaire, a cru que la crise économique provoquerait mécaniquement la révolution. On a cru cela en 1929, quand la Grande Dépression a effectivement secoué l’ordre capitaliste. Mais ce que la crise a produit en réalité, ce n’est pas le socialisme : c’est le fascisme en Allemagne et en Italie, la montée des nationalismes autoritaires, et dans les démocraties libérales, le New Deal américain et le Front Populaire français, c’est-à-dire des réformes du capitalisme, pas son dépassement. La seconde, d’inspiration social-démocrate, a cru que le capitalisme pouvait être progressivement transformé de l’intérieur, par des réformes successives qui finiraient par en changer la nature. Cette stratégie a produit des conquêtes réelles, la Sécurité sociale, les conventions collectives, les services publics, les droits du travail. Mais la mondialisation néolibérale a montré que ces conquêtes n’étaient pas irréversibles : quand le rapport de force se retourne, les droits acquis peuvent être remis en cause. La chute du mur de Berlin en 1989 a constitué le choc le plus dévastateur pour la gauche70

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD anticapitaliste depuis la défaite du mouvement ouvrier face au fascisme dans les années 1930. Francis Fukuyama a proclamé « la fin de l’histoire », entendant par là le triomphe définitif du capitalisme libéral. Ce triomphalisme était prématuré : mais il a imprégné pendant deux décennies le discours dominant. ⁂71

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD II. Comment le capitalisme survit à ses crises 2.1 L’idéologie comme armure La première raison pour laquelle le capitalisme survit à ses crises est idéologique. Aucun système de domination ne peut durer uniquement par la force : il doit convaincre ceux qu’il domine que cet ordre est naturel, inévitable, juste, ou du moins qu’il n’y a pas d’alternative crédible. Le capitalisme excelle dans cet exercice. La puissance de l’idéologie capitaliste ne réside pas dans ses arguments, qui sont souvent fragiles quand on les examine de près, mais dans son ubiquité. Elle est partout : dans les médias dominants, dans les manuels d’économie, dans la culture populaire, dans le langage quotidien. Les catégories du capitalisme sont devenues les catégories du sens commun : le « marché » comme régulateur naturel de la vie économique, la « compétitivité » comme valeur cardinale, la « croissance » comme synonyme de progrès. Cette omniprésence idéologique produit un effet que le philosophe Antonio Gramsci appelait l’hégémonie culturelle : la capacité d’une classe dominante à faire accepter son ordre du monde comme ordre naturel par ceux-là mêmes qu’elle exploite (Antonio Gramsci,72

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD Cahiers de prison, 1929-1935). On n’a pas besoin de censurer les idées alternatives si on arrive à les faire paraître naïves, utopiques, irréalistes. Mais l’hégémonie culturelle n’est pas éternelle. Elle se fissure quand les contradictions du système deviennent assez visibles et douloureuses pour que les discours de légitimation ne puissent plus les masquer. C’est ce que nous vivons aujourd’hui : la crise de légitimité du capitalisme est réelle et profonde. Le problème est que les forces sociales qui portent une alternative ne sont pas encore assez organisées pour la rendre crédible. ⁂ 2.2 La capacité d’adaptation La deuxième raison de la résilience capitaliste est sa capacité d’adaptation. Face aux crises et aux résistances, le capitalisme s’est révélé capable de se réinventer, de changer de forme, d’intégrer partiellement les revendications de ses adversaires pour mieux les désamorcer. L’exemple le plus frappant est celui du capitalisme régulé des Trente Glorieuses. Face à la menace révolutionnaire portée par le mouvement ouvrier, la Résistance et l’existence de l’URSS, le capitalisme occidental a accepté, dans les années 1945-1975, de rogner sur ses marges au profit d’une redistribution73

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD partielle de la richesse produite. La Sécurité sociale, les conventions collectives, l’État providence, la reconnaissance des syndicats : toutes ces conquêtes ont aussi été une adaptation intelligente du capitalisme pour désamorcer la menace révolutionnaire. Quand la menace révolutionnaire s’est affaiblie, avec l’affaiblissement du mouvement communiste international et la déroute idéologique qui a suivi la chute du mur, le capitalisme n’a plus eu de raison de conserver ces concessions. Le tournant néolibéral des années 1980 a été précisément cela : la récupération, par le capital, de tout ce qu’il avait concédé dans la période précédente sous la pression du rapport de force. La leçon est claire : rien n’est acquis définitivement dans le cadre du capitalisme. Aujourd’hui, face à la crise écologique et aux résistances qu’elle génère, le capitalisme cherche une nouvelle adaptation. La « transition énergétique » capitaliste, le Green New Deal à l’américaine, la « finance verte » et les labels ESG sont les formes contemporaines de cette capacité d’intégration. Ils permettent au système de se présenter comme la solution au problème qu’il a lui-même créé, tout en ouvrant de nouveaux marchés et de nouvelles sources de profit. Cette capacité d’adaptation a cependant des limites que l’intelligence artificielle est en train de tester pour la première fois de manière structurelle. L’IA repose la74

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD question de Rosa Luxemburg, « qui achète la production ? », dans des termes qui rendent les réponses habituelles inopérantes. On ne peut pas intégrer comme consommateurs des travailleurs dont l’IA a supprimé l’emploi, si ce n’est en leur versant un revenu déconnecté du travail. Et verser un revenu universel sans redistribuer la propriété des machines qui le rendent nécessaire, c’est maintenir le système de propriété capitaliste tout en subventionnant ses victimes. ⁂ 2.3 Le joker de l’extrême droite L’internationale des droites extrêmes qui se développe aujourd’hui, de Trump aux États-Unis aux partis d’extrême droite européens, fonctionne selon la même logique. Elle offre au capitalisme un joker précieux : une alternative qui perpétue le système de domination économique tout en lui donnant de nouveaux habits de sauveurs. Elle est climatosceptique parce que la reconnaissance de la crise climatique exigerait une transformation radicale du système productif. Elle est hostile à la démocratie parce que la démocratie, quand elle fonctionne vraiment, produit des majorités hostiles au capital. Ce joker est d'autant plus dangereux qu'il capte de manière irrationnelle de vraies souffrances et de vraies75

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD colères. Le travailleur qui vote pour l'extrême droite n'est pas stupide : il exprime une détestation réelle d'un système qui l'a abandonné, un rejet légitime d'élites qui l'ont méprisé. S'il connaissait les fondements libertaires, il compterait parmi les premiers à les adopter. L'autogestion, l'entraide, la souveraineté de l'assemblée locale répondent exactement à ce qu'il réclame quand il vote contre le système qui l'a broyé. Les ronds-points de 2018 l'ont montré sans le nommer. Des ouvriers, des caissières, des routiers qui n'avaient jamais ouvert Bakounine ou Kropotkine y ont réinventé l'assemblée délibérative et la rotation des porte-parole. Ils pratiquaient le fédéralisme sans le savoir. L'extrême droite capte cette énergie parce qu'elle arrive la première, avec un récit simple et un ennemi désigné. Mais, il faut aussi savoir regarder ailleurs. Analyse comparée : Le parallèle entre les années 1930 et la situation actuelle ne doit pas être poussé jusqu’à la caricature. Les sociétés d’aujourd’hui sont différentes de celles d’avant-guerre : les protections sociales, les libertés démocratiques, la mémoire historique du fascisme constituent des remparts réels. Mais l’analogie est suffisamment préoccupante pour exiger la vigilance. Karl Polanyi, dans La Grande Transformation (1944), avait analysé comment le désencastrement de l’économie de marché du tissu social produisait des réactions de défense qui pouvaient prendre des formes fascistes. Son analyse reste d’une troublante actualité. ⁂76

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD III. Ce qui déclenche réellement les ruptures historiques 3.1 La reproduction sociale bloquée Si le capitalisme ne s’effondre pas de lui-même, qu’est- ce qui peut provoquer sa transformation radicale ? L’histoire des grandes ruptures révolutionnaires fournit une réponse à la fois simple et profonde : les révolutions éclatent quand le système ne remplit plus les fonctions élémentaires de reproduction sociale, c’est-à-dire quand il ne permet plus aux gens de vivre. La Révolution française de 1789 n’a pas éclaté parce que la bourgeoisie avait de bonnes idées sur la liberté et les droits naturels, même si ces idées ont joué leur rôle. Elle a éclaté parce que des millions de personnes avaient faim, parce que les récoltes avaient été mauvaises, parce que le prix du pain avait atteint des niveaux insupportables, parce que l’Ancien Régime était incapable de résoudre la crise de la subsistance. La Révolution russe de 1917 a éclaté parce que la guerre avait tué des millions de soldats, parce que l’économie était en ruine, parce que les paysans et les ouvriers ne pouvaient plus vivre. Lénine ne l’a pas provoquée par la force de ses idées : il a su saisir le moment où les conditions objectives rendaient la rupture possible et s’est trouvé à la tête d’une77

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD organisation capable de capitaliser sur ce moment. Ce que l’histoire enseigne, c’est donc que les révolutions surviennent à l’intersection de deux séries de facteurs : d’un côté, les conditions objectives, le blocage de la reproduction sociale, l’incapacité du système à assurer les fonctions élémentaires de la vie collective ; de l’autre, les conditions subjectives, l’existence d’une organisation, d’un programme, d’une direction collective capable de saisir le moment et de le transformer en rupture durable. L’une sans l’autre ne suffit pas. ⁂ 3.2 Le facteur subjectif : la conscience et l’organisation La leçon la plus importante, et la plus souvent négligée, est celle du facteur subjectif. Le capitalisme ne disparaîtra pas par l’effet d’une loi mécanique de l’histoire. Il disparaîtra, s’il disparaît, parce que des êtres humains conscients, organisés et déterminés auront décidé de le faire disparaître et auront construit le rapport de force pour y parvenir. Pendant une partie de l’histoire du mouvement anticapitaliste, la croyance en des « lois de l’histoire » qui conduiraient mécaniquement au socialisme a produit un attentisme fatal. Si la révolution est inscrite dans le cours des choses, il suffit d’attendre et de se tenir prêt à recueillir78

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD le fruit mûr. Cette posture a conduit à sous-estimer l’importance de la construction du pouvoir populaire, du travail de terrain, de la formation des consciences, de l’organisation des forces sociales. Malatesta est souvent cité pour avoir formulé cette idée sans ambiguïté : le changement viendra de la pression organisée des opprimés, ou il ne viendra pas ; on ne peut pas compter sur les institutions pour faire ce que l’on doit faire soi-même. Ce qu’il y a de juste dans cette affirmation, c’est le refus de la délégation. Le capitalisme ne s’effondre pas spontanément. Il résiste activement. Et cette résistance ne cède que devant un rapport de force construit patiemment dans les communautés, les ateliers et les assemblées. Le mouvement anticapitaliste a besoin de deux choses que l’histoire prouve inséparables. D’une part, une analyse rigoureuse et lucide de la réalité : comprendre comment fonctionne le système, identifier ses contradictions, ses points de faiblesse, les alliances possibles. D’autre part, une capacité organisationnelle qui permette de transformer cette analyse en force de rupture capable d’agir au moment opportun. La théorie sans organisation reste de la littérature. L’organisation sans théorie s’épuise dans l’activisme sans horizon. ⁂79

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD 3.3 Le rôle de la conscience de classe Il y a une condition particulière à la construction de ce rapport de force : la conscience. Non pas la conscience au sens d’une vague sensibilité aux injustices, mais une conscience claire de la nature du système, de la position qu’on y occupe, des intérêts qu’on y défend, et de la solidarité avec ceux qui partagent cette position. Lénine disait que la classe ouvrière est spontanément trade-unioniste, c’est-à-dire qu’elle revendique naturellement de meilleures conditions de travail et de salaire, mais pas spontanément révolutionnaire. Pour devenir un acteur du changement systémique, elle a besoin d’une conscience qui lui permette de dépasser la revendication sectorielle et immédiate pour articuler une vision d’ensemble de la société et de sa transformation. Cette construction de la conscience est d’autant plus complexe aujourd’hui que la classe travailleuse n’est plus celle de la grande industrie du XIX siècle. Elle est fragmentée entre des statutsᵉ multiples : salariés stables et précaires, travailleurs « indépendants » en réalité ubérisés, travailleurs du care dont la contribution est invisible, chômeurs maintenus en réserve pour peser sur les salaires. Construire une conscience commune dans cette hétérogénéité est un défi politique et culturel de premier ordre. Note théorique : Le concept gramscien de « bloc historique » est ici précieux. Gramsci désignait par là l’alliance de classes et de groupes80

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD sociaux nécessaire pour constituer une force hégémonique capable de transformer l’ordre social. Une telle alliance ne se construit pas sur la seule base d’intérêts matériels communs : elle requiert une vision du monde partagée, une culture organisationnelle commune, un projet qui dépasse les intérêts sectoriels de chaque composante pour articuler un bien commun. Référence : Antonio Gramsci, Cahiers de prison (1929-1935), éd. Gallimard, trad. R. Paris. ⁂81

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD IV. Les tentatives historiques de dépassement 4.1 L’URSS : leçons d’un échec complexe On ne peut penser sérieusement le dépassement du capitalisme sans affronter lucidement l’expérience soviétique. Sa fin, en 1991, a été présentée par les idéologues du capitalisme comme la preuve définitive que le socialisme était impossible et le capitalisme inévitable. Cette lecture est à la fois politiquement intéressée et historiquement superficielle. L’URSS n’a pas échoué parce que l’idée d’une organisation collective de la production est impossible. Elle a échoué pour des raisons spécifiques : la concentration du pouvoir politique dans un parti unique qui a progressivement éliminé toute forme de contradiction et de débat démocratique ; une planification centralisée, bureaucratique et rigide, qui s’est révélée incapable de s’adapter à la complexité d’une économie avancée ; une course aux armements qui a imposé des charges insupportables. Mais l’URSS, dans ses premières décennies, a aussi produit des réalisations remarquables : une industrialisation accélérée dans un pays parti du sous- développement, un accès universel à l’éducation et à la santé, l’élimination du chômage, un niveau d’égalité82

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD sociale sans précédent dans un pays de cette taille. Ces réalisations démontrent qu’une organisation collective de la production est possible, et qu’elle peut produire des résultats significatifs pour des millions de personnes. La leçon principale de l’expérience soviétique n’est pas « le socialisme est impossible » : c’est que toute organisation collective du pouvoir économique, sans contre-pouvoirs démocratiques réels et sans révocabilité des dirigeants, produit inévitablement une bureaucratie qui finit par défendre ses propres intérêts au nom du peuple qu’elle exploite. C’est exactement ce que Bakounine avait annoncé face à Marx dès 1872, quand il mettait en garde contre un socialisme d’État qui produirait une aristocratie rouge aussi oppressive que l’ancienne. L’histoire soviétique l’a vérifié à un coût humain effroyable. Ce constat devrait être au cœur de toute pensée anticapitaliste sérieuse : le dépassement du capitalisme ne peut être autoritaire. Il doit être, par essence, une révolution démocratique. ⁂ 4.2 L’altermondialisme et Porto Alegre L’effondrement du bloc soviétique a provoqué une désorientation profonde de la gauche mondiale. Mais il a aussi libéré des espaces pour repenser l’alternative anticapitaliste en dehors des canons du marxisme-83

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD léninisme orthodoxe. C’est dans ce contexte qu’est né le mouvement altermondialiste, qui a constitué, entre la fin des années 1990 et le début des années 2000, la tentative la plus significative de construire une internationale anticapitaliste au XXI siècle.ᵉ Le symbole le plus fort de ce mouvement est le Forum Social Mondial de Porto Alegre, au Brésil, organisé pour la première fois en 2001 en réponse au Forum Économique Mondial de Davos. Il rassemblait des acteurs d’une extraordinaire diversité : paysans du mouvement des Sans Terre brésiliens, militants syndicaux du monde entier, organisations féministes, mouvements écologistes, partis politiques de gauche. Sa devise, « Un autre monde est possible », était une réponse directe au There is no alternative de Thatcher. L’altermondialisme a posé des questions fondamentales que le mouvement anticapitaliste avait trop longtemps négligées : comment construire une alternative qui intègre les luttes féministes, antiracistes et écologistes plutôt que de les subordonner à une lutte de classe entendue de façon étroite ? Comment construire une solidarité internationale qui respecte la diversité des cultures et des trajectoires politiques ? Ces questions restent d’une brûlante actualité. Mais le mouvement altermondialiste a aussi rencontré ses limites. Sa structure délibérément horizontale et non partisane, qui constituait sa force en termes d’inclusivité, s’est révélée être aussi une84

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD faiblesse en termes de capacité décisionnelle et d’orientation stratégique. Le Forum Social Mondial ne produisait pas de programme, n’élisait pas de direction, ne construisait pas d’organisation capable d’agir. La convergence des résistances ne se traduisait pas automatiquement en force politique cohérente. ⁂ 4.3 Quand la gauche prend le pouvoir d’État : autopsie d’une impasse L’histoire du mouvement ouvrier et socialiste du XXᵉ siècle est aussi l’histoire d’un espoir répété, trahi et recommencé : la gauche prend le pouvoir par les urnes, annonce la transformation du capitalisme, et se retrouve contrainte, en quelques mois ou quelques années, de servir le capital qu’elle prétendait combattre. Ces expériences ne sont pas des accidents. Elles sont des démonstrations. Le Front Populaire français de 1936 obtient les congés payés et la semaine de 40 heures, puis gèle les salaires, réprime les grèves et remet l’économie aux mains du patronat. Le gouvernement travailliste d’Attlee en Grande-Bretagne, élu en 1945, crée le NHS en 1948 et nationalise les industries de base ; puis les conservateurs les reprivatisent dès leur retour. En France, Mitterrand nationalise les grandes banques en 1981 et opère le « tournant de la rigueur » dix-huit mois85

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD plus tard sous la pression des marchés financiers. En Grèce, Syriza est élu en 2015 sur un programme explicitement anti-austérité et capitule devant la troïka en sept mois. Les gouvernements progressistes d’Amérique latine ont produit des conquêtes sociales réelles : réduction de la pauvreté au Brésil sous Lula, redistribution des revenus pétroliers au Venezuela. Mais aucun n’a remis en cause la propriété capitaliste des moyens de production. Aucun n’a construit les institutions autonomes qui auraient rendu irréversibles les transformations engagées. Quand le rapport de force électoral s’est retourné, les conquêtes sont parties avec lui. La leçon de ces expériences n’est pas que la gauche manquait de courage ou de programme. C’est que l’État capitaliste n’est pas un outil neutre que n’importe quelle majorité peut retourner contre le capital. Il est structurellement organisé pour défendre les intérêts du capital : ses institutions financières, ses traités, ses appareils judiciaires, ses dépendances aux marchés obligataires. Un gouvernement progressiste qui prend le contrôle de l’appareil d’État ne prend pas le contrôle de l’économie capitaliste. Il en devient le gestionnaire. Analyse comparée : Ce que toutes ces expériences partagent, c’est l’erreur stratégique fondamentale que la tradition libertaire avait identifiée depuis Bakounine : croire que le pouvoir d’État peut être l’instrument de l’émancipation sociale. L’État n’est pas une machine neutre qu’il suffit de saisir pour la retourner contre le capital. La86

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD transformation sociale ne peut pas venir d’en haut, par décret gouvernemental : elle doit venir d’en bas, par la construction patiente d’institutions alternatives. Référence : Mikhaïl Bakounine, Dieu et l’État (1871) ; Karl Polanyi, La Grande Transformation (1944, éd. Gallimard). ⁂87

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD V. La rupture comme décision : conditions et horizons 5.1 Réforme radicale ou révolution ? La question de la réforme ou de la révolution a traversé tout le mouvement socialiste depuis ses origines. C’est souvent une fausse alternative, ou du moins une alternative mal posée. Ce qui compte n’est pas la forme que prend le changement, progressive ou brutale, mais sa direction : est-ce qu’il s’attaque aux mécanismes fondamentaux d’accumulation capitaliste, ou est-ce qu’il se contente de corriger les excès les plus visibles tout en laissant intact le système qui les produit ? Des mesures de transformation progressive, l’expropriation d’un secteur, la mise en communs d’une infrastructure, la création d’une assemblée citoyenne dotée de compétences réelles, peuvent être des étapes vers la rupture si elles construisent un rapport de force et des institutions qui rendent irréversible la sortie du capitalisme. En revanche, elles deviennent des impasses dès qu’elles gèrent le capitalisme au lieu de le démonter, dès qu’elles dépendent d’une victoire électorale pour exister plutôt que d’un enracinement social autonome. En revanche, une « révolution » qui se contente de remplacer une élite dirigeante par une autre sans88

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD transformer les rapports de production, sans démocratiser réellement le contrôle de l’économie, sans garantir les libertés individuelles et collectives, n’est pas une révolution anticapitaliste. L’histoire du XX siècle en a fourni de douloureux exemples.ᵉ ⁂ 5.2 Le graduel et le brutal Il n’y a pas de transformation sociale majeure qui puisse se faire du jour au lendemain. L’histoire le prouve : même les révolutions les plus radicales, quand elles ont réussi sur la durée, se sont appuyées sur des structures et des pratiques antérieures, ont conservé des éléments de l’ordre précédent tout en le transformant. Le passage du capitalisme à une organisation collectiviste de l’économie ne peut pas se faire brutalement, en un acte unique de nationalisation universelle. Tout collectiviser d’un coup est une absurdité pratique : aucun système ne résiste à un changement aussi radical sans produire une désorganisation catastrophique de la production et de la distribution. L’exemple le plus frappant est précisément l’inverse : le passage du socialisme au capitalisme en URSS après 1991, fait trop brutalement, a provoqué une catastrophe humaine et économique dont les effets ont duré des décennies. Le processus de transformation doit donc être89

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD graduel dans ses méthodes, mais radical dans ses objectifs. Graduel ne veut pas dire lent : cela peut vouloir dire rapide, si les conditions politiques le permettent et si les forces sociales qui portent le changement sont suffisamment puissantes. Mais cela veut dire attentif aux conditions réelles de la transformation, soucieux de maintenir la cohésion sociale pendant la transition. ⁂ 5.3 Quel moteur pour le changement ? La question finale, et peut-être la plus importante, est celle du moteur du changement. Qui peut faire la rupture ? Quelles forces sociales sont susceptibles de porter une transformation anticapitaliste dans les conditions du XXI siècle ? C’est l’objet des chapitresᵉ suivants de cet ouvrage, qui explorent les fondements concrets d’une société libertaire. Mais on peut d’ores et déjà poser quelques principes. Premièrement, la base sociale du changement ne peut pas se limiter à la seule classe ouvrière au sens traditionnel du terme. La structure de la classe travailleuse a profondément changé : les ouvriers de grande industrie sont devenus minoritaires, la précarité a explosé, des formes nouvelles d’exploitation ont émergé. Tous ceux qui participent, d’une façon ou d’une autre, à la reproduction du capital et qui en90

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD pâtissent, constituent le peuple que le capitalisme exploite. Deuxièmement, la transformation anticapitaliste ne peut pas être seulement économique. Elle doit aussi être une révolution des rapports sociaux de genre, de race, d’âge, de relation à la nature. Le capitalisme articule l’exploitation économique avec d’autres systèmes de domination, le patriarcat, le racisme, le rapport de prédation à la nature. Une alternative qui ne s’attaque pas à ces dimensions restera incomplète et fragile. Troisièmement, la transformation exige un ancrage démocratique irréductible. Une rupture avec le capitalisme qui n’approfondit pas la démocratie, qui ne donne pas plus de pouvoir aux citoyens sur les décisions qui concernent leur vie, qui substitue la domination d’une bureaucratie à celle du marché, ne représente pas un progrès. La liberté et l’égalité réelles sont des exigences constitutives de l’alternative au capitalisme. Perspective stratégique libertaire : La transformation sociale ne passe pas par la conquête du pouvoir d’État. Elle passe par la construction d’un pouvoir social autonome : des assemblées directes qui décident réellement, des coopératives qui soustraient des pans entiers de l’économie à la logique capitaliste, des fédérations de communes qui coordonnent leurs politiques sans déléguer leur souveraineté, des réseaux de solidarité qui rendent progressivement inutile la protection que le capitalisme exige en échange de la soumission. C’est la stratégie préfigurative : construire le monde91

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD que nous voulons dans les interstices du monde que nous refusons. Référence : Murray Bookchin, The Rise of Urbanization and the Decline of Citizenship (1987) ; Erik Olin Wright, Envisioning Real Utopias (Verso, 2010). Mais si la rupture est une décision, c’est aussi une possibilité réelle. L’histoire des deux derniers siècles n’est pas seulement l’histoire de la domination capitaliste : c’est aussi l’histoire de résistances, de conquêtes, de transformations partielles arrachées par des mouvements sociaux déterminés. Ce qui a été fait une fois peut être fait à nouveau, et plus profondément, si les conditions sont réunies et si les forces qui portent le changement sont à la hauteur du défi. ✶ ✶ ✶ Fin du Chapitre Second92

CHAPITRE TROISIÈME Le travail entre aliénation et émancipation De l’exploitation organisée à la reconquête du sens

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD Introduction « Le travail est la malédiction des classes buvantes. » — Mot d’esprit apocryphe prêté à Oscar Wilde. Le travail est au cœur de la condition humaine. Pas le travail comme corvée, comme malédiction ou comme simple échange de temps contre argent, mais le travail comme activité par laquelle l’être humain transforme le monde et se transforme lui-même, produit des objets, des soins, des connaissances, des liens, et dans cet acte de production, développe ses capacités, affirme son identité et contribue à la vie collective. Marx appelait cette dimension du travail sa valeur d’usage sociale : quelque chose qui dépasse infiniment la valeur d’échange que le capitalisme lui assigne. Or le capitalisme a fait quelque chose de singulièrement destructeur avec le travail. Il l’a réduit à une marchandise comme une autre, soumise à la loi de l’offre et de la demande, achetée au prix le plus bas possible, consommée jusqu’à l’épuisement et jetée quand elle n’est plus rentable. Il a séparé le travailleur du produit de son travail, du processus de production, de ses collègues, et finalement de lui-même. Ce processus, Marx l’appelait l’aliénation : l’être humain devient étranger à sa propre95

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD activité, qui cesse d’être une expression de lui-même pour devenir une force extérieure qui le domine (Karl Marx, Manuscrits de 1844). Nous allons maintenant explorer les multiples dimensions de cette aliénation dans le capitalisme contemporain, et les formes de résistance et d’alternative qu’elle suscite. Nous examinerons comment le capitalisme du XXIe siècle a développé de nouvelles formes d’exploitation du travail, de l’ubérisation à l’intelligence artificielle, et comment la crise du sens au travail constitue aujourd’hui l’une des contradictions les plus profondes du système. Nous explorerons enfin les propositions alternatives, de la réduction du temps de travail à la qualification universelle défendue par Bernard Friot, qui dessinent un horizon où le travail redeviendrait un vecteur d’émancipation humaine. ⁂96

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD I. La valeur travail, au cœur du capitalisme 1.1 La théorie de la valeur-travail Pour comprendre ce que le capitalisme fait au travail, il faut repartir d’une question fondamentale en économie politique : d’où vient la valeur ? Ce qui permet à une marchandise de s’échanger contre une autre, ce qui donne à un bien son prix, quelle en est la source ultime ? C’est la question que les économistes classiques, Adam Smith et David Ricardo, ont posée avant Marx, et à laquelle ils ont apporté une réponse que Marx a approfondie et radicalisée : la valeur est du travail humain cristallisé. Quand vous achetez une chaise, vous payez, en réalité, du temps de travail : le temps qu’il a fallu pour abattre les arbres, sécher le bois, le travailler, assembler les pièces, transporter le produit fini. Tous ces temps de travail, à toutes les étapes de la chaîne de production, se condensent dans la valeur de la chaise. Le prix n’est que l’expression monétaire oscillante de cette valeur sur le marché : il fluctue selon l’offre et la demande, mais c’est la valeur, temps de travail socialement nécessaire, qui en constitue le centre de gravité. Cette théorie a une implication fondamentale que le97

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD capitalisme a tout intérêt à masquer : si toute valeur vient du travail, alors tous les profits, toutes les rentes, tous les revenus financiers qui ne correspondent pas à un travail effectif sont le produit d’une appropriation de la valeur créée par d’autres. Le rentier qui perçoit des dividendes sans travailler ne « crée » pas de richesse : il s’approprie une partie de la richesse créée par ceux qui travaillent dans les entreprises dont il détient des actions. Cette démystification est d’une importance politique considérable. Elle explique pourquoi le capitalisme a déployé des ressources idéologiques considérables pour discréditer la théorie de la valeur-travail, lui substituer des théories de la valeur-utilité ou de la valeur subjective qui permettent de légitimer toutes les formes de revenus sans travail. Mais elle explique aussi pourquoi la question du travail reste centrale dans toute stratégie anticapitaliste. ⁂ 1.2 Le travail abstrait et le travail concret Marx distinguait deux dimensions du travail qui sont en tension permanente dans le capitalisme. D’un côté, le travail concret : l’activité spécifique, qualifiée, créatrice du menuisier qui fabrique une table, de l’infirmière qui soigne un patient, de l’enseignant qui98

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD transmet un savoir, du cuisinier qui prépare un repas. Chacune de ces activités est unique, irréductible à une autre, porteuse d’un sens, d’une technique, d’une relation. De l’autre côté, le travail abstrait : le temps de travail mesuré indifféremment, sans égard pour sa nature spécifique, uniquement pour sa quantité. C’est sous cette forme que le capitalisme consomme le travail. Cette réduction du travail concret au travail abstrait est le mécanisme fondamental de l’aliénation capitaliste. Le menuisier qui travaille pour un salaire n’est plus, aux yeux du capital, un artisan qui maîtrise son métier et produit des objets dont il peut être fier : il est un producteur d’heures de travail qu’on peut remplacer par un autre, ou par une machine, dès que c’est plus rentable. Cette réduction de l’être humain à sa force de travail est une violence anthropologique fondamentale que le capitalisme perpètre chaque jour sur des milliards de personnes. La résistance à cette réduction est aussi ancienne que le capitalisme lui- même : les artisans des corporations médiévales ont résisté à l’industrialisation parce qu’elle détruisait la maîtrise du métier. Les ouvriers qualifiés ont résisté au taylorisme parce qu’il transformait leur travail en gestes élémentaires répétitifs. Les soignants résistent aujourd’hui à la managérialisation des hôpitaux parce qu’elle transforme l’acte de soin en acte comptable. ⁂99

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD 1.3 La plus-value et ses formes contemporaines La notion de plus-value, introduite dans le premier chapitre, mérite d’être approfondie ici pour comprendre comment elle opère dans le capitalisme contemporain, qui a considérablement élargi et diversifié ses formes d’extraction. La plus-value absolue est la forme classique : on allonge le temps de travail pour augmenter la quantité de travail non payé. C’est le XIXe siècle des journées de 14 heures, du travail des enfants, des conditions de travail meurtrières. Cette forme n’a pas disparu : elle subsiste dans les zones franches d’exportation des pays du Sud, dans l’agriculture saisonnière en Europe, dans la livraison et les entrepôts du e-commerce. La plus-value relative est plus subtile : on maintient le temps de travail constant mais on augmente la productivité par mécanisation et organisation scientifique du travail, ce qui permet de réduire le temps de travail nécessaire à la reproduction de la force de travail et d’augmenter d’autant la part non payée. C’est le taylorisme, le fordisme, puis l’automatisation. Cette forme est dominante dans les économies industrielles avancées. Mais le capitalisme contemporain a développé des formes nouvelles d’extraction de la plus-value qui dépassent le cadre traditionnel du travail salarié. Ce100

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD que certains économistes appellent la « plus-value numérique » est produite par le travail gratuit des utilisateurs des plateformes : chaque recherche Google, chaque like Facebook, chaque post Instagram produit de la valeur pour les actionnaires des plateformes sans que le travailleur numérique reçoive aucune rémunération. Données sur le travail numérique gratuit : L’économiste Yann Moulier-Boutang a développé le concept de capitalisme cognitif pour désigner cette nouvelle forme d’accumulation basée sur la captation du travail intellectuel et relationnel (Yann Moulier- Boutang, Le Capitalisme cognitif, Éditions Amsterdam, 2007). Les grandes plateformes numériques (GAFAM) sont des machines à extraire de la valeur du travail non rémunéré de leurs utilisateurs. Quand vous cherchez quelque chose sur Google, vous contribuez à améliorer le moteur de recherche. Quand vous notez un restaurant, vous enrichissez la base de données de la plateforme. Ce travail gratuit est estimé, en termes de valeur créée, à des centaines de milliards de dollars par an (Trebor Scholz, Digital Labor, Routledge, 2012). ⁂101

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD II. L’aliénation au travail, hier et aujourd’hui 2.1 L’aliénation classique, le taylorisme et ses héritages Le taylorisme, du nom de l’ingénieur américain Frederick Winslow Taylor qui l’a théorisé au début du XXe siècle, représente la forme la plus systématique et la plus brutale d’organisation capitaliste du travail. Son principe est simple : décomposer le processus de production en gestes élémentaires, chronométrer chacun d’eux, séparer radicalement la conception de l’exécution, concentrer le savoir dans l’encadrement et réduire les ouvriers à des exécutants interchangeables (Frederick Winslow Taylor, The Principles of Scientific Management, 1911). Le taylorisme a réalisé un gain de productivité considérable, en permettant d’employer une main- d’œuvre non qualifiée sur des chaînes de production complexes. Mais il a produit aussi une aliénation profonde : le travailleur taylorisé n’a aucune vision d’ensemble de ce qu’il produit, aucune maîtrise de son processus de travail, aucune possibilité d’initiative ou de créativité. Il accomplit, pendant des heures, le même geste élémentaire, qui n’a de sens que dans la102

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD logique de la production en série. Le fordisme, qui associe à l’organisation tayloriste de la production des salaires suffisamment élevés pour permettre aux ouvriers de consommer les produits qu’ils fabriquent, a constitué le compromis social du capitalisme industriel du XXe siècle. Il a produit une élévation réelle du niveau de vie des classes ouvrières dans les pays développés. Mais il n’a pas résolu la contradiction fondamentale : le travail restait aliéné, le travailleur restait séparé du produit de son travail et de la maîtrise de son activité. La révolte contre cette aliénation a culminé en mai 1968, en France comme dans de nombreux pays industrialisés. La contestation de mai 1968 n’était pas seulement politique : elle était aussi une révolte contre le travail aliéné, contre la hiérarchie, contre le « métro- boulot-dodo », contre la réduction de la vie humaine à la simple reproduction de la force de travail. Ce mouvement a imposé au patronat des changements réels : élargissement des tâches, groupes semi- autonomes, développement de la qualification. Mais ces changements sont restés superficiels tant que la structure fondamentale du rapport salarial est demeurée inchangée. ⁂103

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD 2.2 Le néomanagement, une aliénation plus subtile Le capitalisme contemporain a développé des formes de contrôle du travail plus subtiles que le taylorisme, mais pas moins aliénantes. Le néomanagement, qui s’est répandu à partir des années 1980-1990, prétend avoir tiré les leçons de mai 1968 et du mouvement pour l’enrichissement des tâches : il donne l’apparence de l’autonomie tout en imposant des contraintes plus serrées que jamais. Le management par objectifs, l’évaluation individuelle des performances, les entretiens annuels, les primes individuelles à la performance : tous ces instruments ont pour effet de faire intérioriser par le travailleur lui-même les contraintes de la rentabilité capitaliste. Ce n’est plus le contremaître qui chronomètre les gestes à la chaîne : c’est le salarié lui- même qui se surveille, qui s’autogère, qui se rend responsable de ses propres résultats. Cette individualisation de la relation de travail détruit la solidarité collective et rend infiniment plus difficile toute forme d’organisation collective. La souffrance au travail générée par ce néomanagement est aujourd’hui massive et documentée. Le burn-out, le bore-out, le syndrome d’épuisement professionnel touchent des millions de salariés dans tous les secteurs. Pas seulement dans les104

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD usines ou dans la grande distribution : dans les hôpitaux, dans les universités, dans les administrations. Partout où le management par indicateurs de performance et l’évaluation individuelle permanente ont pénétré, la souffrance au travail a augmenté. Le sociologue Christophe Dejours, qui a développé la psychodynamique du travail, a montré comment le management contemporain produit ce qu’il appelle la « banalisation du mal » au travail : des êtres humains ordinaires sont amenés par les structures organisationnelles à commettre des actes injustes ou cruels envers leurs collègues, à fermer les yeux sur des situations inacceptables (Christophe Dejours, Souffrance en France, Seuil, 1998). Cette banalisation n’est pas le résultat de défaillances individuelles : elle est le produit d’une organisation du travail qui met systématiquement les individus en situation impossible. ⁂ 2.3 La crise du sens, contradiction révolutionnaire Il y a dans le travail contemporain une crise que les enquêtes sociologiques documentent avec une régularité troublante : la crise du sens. Quand on demande aux travailleurs pourquoi ils quittent leur105

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD emploi, la première réponse n’est plus le salaire, ni les conditions matérielles de travail, ni même la sécurité de l’emploi : c’est le manque de sens. Des millions de personnes font des travaux dont elles ne perçoivent pas l’utilité sociale. L’anthropologue David Graeber a théorisé ce phénomène sous le terme de bullshit jobs, désignant des postes entiers, souvent bien rémunérés, que ceux qui les occupent considèrent eux-mêmes comme inutiles ou nuisibles : middle managers dont la seule fonction est de transmettre des informations entre des niveaux de hiérarchie, conseillers en communication qui produisent des discours vides, compliance officers qui remplissent des formulaires que personne ne lit (David Graeber, Bullshit Jobs, Les Liens qui libèrent, 2018). Ce n’est pas un paradoxe du système : c’est sa logique même. Le capitalisme peut générer de la valeur d’échange sans valeur d’usage sociale. Cette prolifération des emplois sans sens n’est pas un accident : elle est le produit d’une économie dans laquelle la création d’emplois n’est plus pilotée par les besoins sociaux réels mais par la logique de l’accumulation du capital. Et c’est aussi, potentiellement, l’une des plus révolutionnaires des contradictions capitalistes. Car la souffrance née du manque de sens n’est pas une souffrance résignée : le phénomène de la grande démission observé après la pandémie de Covid-19, où des millions de travailleurs106

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD ont quitté leur emploi sans en avoir un autre, est un symptôme de cette rupture profonde entre les aspirations humaines au sens et la réalité du travail capitaliste. Enquête documentée : Le cabinet Gallup publie chaque année un rapport mondial sur l’engagement au travail. L’édition 2023 révèle que seulement 23 % des salariés dans le monde se déclarent « engagés » dans leur travail (Gallup, State of the Global Workplace Report, 2023). En France, ce chiffre s’établit à 7 %, l’une des plus basses parmi les pays développés. Autrement dit, 93 % des salariés français font leur travail sans y trouver de sens, par nécessité et non par choix. Ce jugement sévère est corroboré par de nombreuses études indépendantes sur le sens au travail. ⁂107

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD III. Les nouvelles formes d’exploitation 3.1 L’ubérisation, le retour du travailleur indépendant dépendant L’ubérisation est l’une des innovations les plus perverses du capitalisme contemporain dans son rapport au travail. Elle consiste à transformer des salariés en « travailleurs indépendants » qui assument tous les risques et les coûts de leur activité, sans bénéficier d’aucune des protections du salariat, tout en restant dans une dépendance économique totale vis-à- vis de la plateforme qui organise leur travail. Le livreur à vélo qui travaille pour Deliveroo ou Uber Eats est un travailleur indépendant selon le droit du travail : il ne bénéficie pas du SMIC, pas de congés payés, pas d’assurance chômage, pas de protection contre le licenciement. Il doit assumer lui-même les frais de son vélo, de son entretien, de son assurance. En cas d’accident, il n’est pas couvert comme un salarié. Mais il est en réalité totalement dépendant de la plateforme qui lui dicte ses horaires, fixe ses tarifs, évalue ses performances et peut le désactiver du jour au lendemain sans préavis ni indemnité. Ce modèle n’est pas une innovation technologique108

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD neutre : c’est une stratégie délibérée de contournement du droit du travail, construite sur l’argument que la technologie crée de nouvelles formes de travail que le vieux droit salarial ne peut pas appréhender. Mais ce qu’elle fait en réalité, c’est revenir à des formes de travail précapitalistes : le travail à la tâche, sans protection, sans droit collectif, sans syndicat. C’est le retour, déguisé en modernité numérique, du travail à la pièce du XIXe siècle. L’ubérisation ne se limite pas aux livreurs et aux chauffeurs. Elle gagne progressivement tous les secteurs : le conseil, la communication, l’enseignement, la santé, le droit, la comptabilité. Partout où une activité peut être découpée en missions ponctuelles et mise en concurrence sur une plateforme, l’ubérisation avance. Elle produit une classe de nouveaux travailleurs précaires qui cumulent les inconvénients du salariat et les inconvénients du travail indépendant, sans bénéficier des avantages ni de l’un ni de l’autre. ⁂ 3.2 La précarité organisée comme instrument de domination La précarité du travail n’est pas le produit inévitable des mutations technologiques et économiques. C’est une politique délibérée. La multiplication des contrats109

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD à durée déterminée (CDD), de l’intérim, du temps partiel subi, de l’alternance entre emploi et chômage, est le résultat de choix politiques précis, d’une législation du travail progressivement démantelée sous la pression du patronat. Cette précarité organisée est un instrument de domination extrêmement efficace. Un travailleur précaire est un travailleur qui a peur. Peur de perdre son emploi, peur de ne pas voir son contrat renouvelé, peur d’être mal évalué. Cette peur rend docile : on n’ose pas refuser les heures supplémentaires non payées, on n’ose pas rejoindre un syndicat, on n’ose pas dénoncer les illégalités du management. La précarité détruit l’organisation collective, qui est pourtant le seul contrepoids réel au pouvoir du capital sur le travail. Aujourd’hui, 85,3 % des embauches se font en CDD, contre 14,7 % en CDI (DARES, premier trimestre 2026). Le rapport s’est inversé depuis les années 1970, où le CDI était la norme quasi exclusive : l’essor du CDD commence réellement dans les années 1980, avant d’exploser dans les années 1990-2000. Cette transformation n’est pas le reflet d’une demande de flexibilité de la part des travailleurs : les enquêtes DARES, INSEE et France Stratégie montrent au contraire que les salariés en CDD souhaitent majoritairement un emploi stable, en particulier dans les secteurs à forte rotation comme la restauration, l’audiovisuel ou le médico-social. Le phénomène110

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD atteint des formes extrêmes : en 2017, près de 30 % des CDD signés ne duraient qu’une seule journée. Ce basculement est le reflet d’un rapport de force où le capital a réussi à imposer ses préférences en matière d’organisation du travail. Cette précarité généralisée a aussi des effets sur les zones de stabilité : même les travailleurs qui bénéficient encore d’un emploi stable savent que cette stabilité est menacée, que leur employeur peut décider de délocaliser, d’automatiser, d’externaliser. Cette menace permanente, même quand elle ne se réalise pas, produit un effet de discipline qui renforce le pouvoir patronal dans la négociation sur les conditions de travail. ⁂ 3.3 Le travail de care, le grand impensé capitaliste Il y a une dimension du travail que le capitalisme a toujours systématiquement sous-évaluée et marginalisée : le travail de care, ou travail du soin. Sous ce terme, on désigne l’ensemble des activités qui consistent à prendre soin des autres : élever des enfants, soigner des malades, accompagner des personnes âgées, enseigner, soutenir émotionnellement. Ces activités sont absolument essentielles à la reproduction de la société : sans elles,111

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD il n’y aurait ni main-d’œuvre pour travailler ni générations futures. Pourtant, ces activités sont massivement sous- payées quand elles sont rémunérées, et totalement non rémunérées quand elles sont accomplies dans le cadre privé, notamment par des femmes. La division sexuelle du travail, par laquelle le capitalisme fait reposer sur les femmes la majeure partie du travail reproductif non rémunéré, est une forme d’exploitation aussi réelle que l’exploitation du travail salarié. Elle représente, en termes de valeur économique, des milliers de milliards d’euros de travail gratuit extrait annuellement des femmes par un système qui feint de ne pas les voir. La dévalorisation du travail de care n’est pas accidentelle. Elle est structurelle : dans une économie organisée autour de la production de marchandises et de profit, les activités qui ne produisent pas directement du profit sont systématiquement dévaluées, même si elles sont objectivement indispensables. C’est pourquoi les infirmières sont mal payées, les assistantes maternelles sont exploitées, les enseignants voient leurs salaires stagner. Données économiques : Selon l’organisation Oxfam, si le travail non rémunéré des femmes dans le monde était payé au SMIC, cela représenterait environ 10 800 milliards de dollars par an, soit plus que le PIB combiné de l’Allemagne, de la France et du Royaume-Uni (Oxfam, « Soins non rémunérés », 2020, fondé sur les données du BIT et des recensements nationaux du temps consacré aux tâches domestiques). Cette somme colossale est le « don gratuit » que le112

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD patriarcat, articulé au capitalisme, extrait annuellement des femmes du monde entier. Reconnaître et rémunérer ce travail serait une révolution à la fois économique et sociale. ⁂113

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD IV. L’intelligence artificielle, menace ou libération ? 4.1 La révolution en cours L’intelligence artificielle (IA) est la mutation technologique la plus importante depuis la révolution industrielle. Sa capacité à automatiser non seulement des tâches physiques répétitives mais aussi des tâches intellectuelles complexes, comme la rédaction, l’analyse, le diagnostic, la programmation, représente un bouleversement sans précédent dans la nature du travail humain. Les estimations divergent quant à l’ampleur des destructions d’emplois que l’intelligence artificielle pourrait provoquer à court et moyen terme. Le rapport Jobs Lost, Jobs Gained, publié par McKinsey en 2017 et actualisé en 2018, estime que jusqu’à 30 % des activités professionnelles actuelles pourraient être automatisées d’ici 2030. Cette projection, fondée sur l’analyse fine des tâches et non des métiers, demeure l’une des références les plus citées dans le débat public. D’autres analyses, plus prudentes, rappellent que les révolutions technologiques précédentes ont toujours créé de nouveaux emplois en même temps qu’elles en détruisaient. Mais la question de fond demeure : qui bénéficiera de ces gains de productivité ?114

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD Si les gains de productivité immenses que rend possible l’automatisation de tâches intellectuelles sont privés, si les entreprises qui déploient l’IA se contentent de réduire leurs coûts salariaux sans redistribuer les gains, alors l’IA aggravera les inégalités. Si en revanche ces gains sont collectivisés, si la société décide que les machines produisant la richesse d’aujourd’hui doivent financer les droits sociaux de demain, alors l’IA peut représenter une opportunité historique d’émancipation du travail contraint. ⁂ 4.2 Qui contrôle l’IA contrôle la production La question de la propriété et du contrôle de l’intelligence artificielle est l’une des questions politiques les plus importantes du XXIe siècle. Les systèmes d’IA les plus puissants, ChatGPT, Gemini, Claude, Llama, sont développés par une poignée d’entreprises privées américaines et chinoises, avec des capitaux considérables concentrés entre quelques mains. L’IA s’appuie sur deux ressources fondamentales : d’un côté, les données, le travail intellectuel accumulé de l’humanité entière au fil des siècles, des textes, des images, des connaissances scientifiques que les115

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD modèles ont été entraînés à absorber. De l’autre, les infrastructures de calcul, les data centers, les puces électroniques, les réseaux. Ces deux ressources sont aujourd’hui largement privées. Les données produites par des générations d’humains ont été captées sans compensation par les grandes plateformes numériques. Les infrastructures de calcul sont concentrées dans les mains de quelques géants. Si les détenteurs des algorithmes et des infrastructures de calcul peuvent s’approprier la quasi- totalité de la valeur produite par les machines, nous aurons réalisé le cauchemar d’une société où une infime minorité vit dans l’opulence grâce au travail des machines, pendant que la grande majorité est privée de revenus. La réponse anticapitaliste est claire : les algorithmes et les infrastructures de l’IA doivent être des biens communs, propriété collective de la société, non des actifs privés permettant à quelques entreprises de s’approprier des rentes de monopole sur la connaissance humaine. ⁂ 4.3 L’IA et la réduction du temps de travail Si l’IA peut effectivement automatiser une part croissante du travail intellectuel et physique, elle ouvre une perspective que le mouvement ouvrier porte116

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD depuis ses origines : la réduction du temps de travail. La journée de 8 heures, obtenue au XIXe siècle après des décennies de luttes, représentait déjà une victoire considérable. La semaine de 40 heures, puis de 35 heures en France, ont été des étapes supplémentaires. Mais ces victoires restent modestes au regard de ce que rend possible le niveau actuel de développement technologique. Si les gains de productivité de l’automatisation et de l’IA étaient collectivisés, il serait techniquement possible de réduire la durée du travail à 25 ou 30 heures par semaine sans réduction de salaire. Plusieurs pays ont commencé à expérimenter la semaine de 4 jours, notamment en Islande, au Royaume-Uni et en Espagne. Les résultats de ces expériences montrent que la productivité ne diminue pas, que le bien-être des travailleurs augmente significativement, et que les arrêts maladie diminuent (University of Cambridge, Four-Day Week Pilot, 2023). La réduction du temps de travail a une dimension politique fondamentale : libérer du temps pour les activités qui ne sont pas de la production capitaliste. Du temps pour s’occuper de ses enfants et de ses parents. Du temps pour s’impliquer dans la vie démocratique et associative. Du temps pour se former, pour créer, pour réfléchir. Du temps pour être pleinement humain. C’est pourquoi le patronat a toujours résisté à la réduction du temps de travail : il117

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD comprend intuitivement que des travailleurs qui ont du temps libre ont aussi plus de capacité à s’organiser collectivement et à remettre en cause l’ordre établi. ⁂ 4.4 Le capitalisme contre lui-même : la contradiction terminale Il existe un argument contre le capitalisme de l’IA qui n’est pas moral, il est structural. Et c’est peut-être le plus implacable de tous ceux que cet ouvrage développe. Le capitalisme a déjà répondu à des contradictions semblables par l’invention de nouvelles zones d’extraction et de nouveaux consommateurs. La colonisation du XIXe siècle a ouvert des marchés. L’endettement des ménages au XXe siècle a transformé les travailleurs en consommateurs à crédit. La financiarisation a inventé une économie de bulles. Ces béquilles successives ont repoussé l’échéance sans résoudre la contradiction. L’IA, parce qu’elle s’attaque simultanément au travail industriel, au travail de service et au travail intellectuel dans tous les pays développés en même temps, ne laisse plus de zone de repli. En automatisant massivement le travail intellectuel de routine, analyse, comptabilité, rédaction, diagnostic, programmation, service client, le capital se118

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD prive simultanément de sa base de consommation. Des millions de travailleurs dont le revenu salarial finançait la consommation de masse se retrouvent sans revenus. Or ce sont précisément ces travailleurs qui constituent l’essentiel du marché intérieur dans toutes les économies développées. Sans leur pouvoir d’achat, qui achète la production ? La plus-value est produite mais elle ne peut plus être réalisée. C’est la crise de surproduction que Marx avait identifiée au XIXe siècle, amplifiée cette fois par une technologie qui automatise non pas un secteur mais la quasi-totalité du travail cognitif de routine. Le capitalisme a trois réponses possibles à cette contradiction, et aucune n’est satisfaisante sur le long terme. La première est le Revenu Universel de Base (RUB), préconisé, ironiquement, par les architectes mêmes de cette révolution : Sam Altman, Elon Musk, Marc Zuckerberg ont tous exprimé leur soutien à un RUB. Ce n’est pas de l’altruisme : c’est la reconnaissance que sans consommateurs maintenus sous perfusion monétaire, leurs marchés s’effondrent. La deuxième réponse est ce que Yanis Varoufakis nomme le technoféodalisme dans Technoféodalisme (2023) : une mutation du capitalisme en régime de rentes de plateforme où les GAFAM ne vendent plus des produits mais font payer l’accès à l’existence économique elle-même. La troisième réponse est la concentration autoritaire : un capitalisme d’État-119

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD surveillance qui supprime la question de la consommation intérieure en orientant la production vers l’exportation, l’armement et l’infrastructure. Note de référence : Cette analyse articule plusieurs traditions théoriques : la critique luxemburguiste de la sous-consommation (Rosa Luxemburg, L’Accumulation du capital, 1913) ; l’analyse de la mutation technologique (Paul Mason, PostCapitalism, Penguin, 2015 ; Aaron Bastani, Fully Automated Luxury Communism, Verso, 2019) ; Yanis Varoufakis, Technoféodalisme (Éd. Les Liens qui libèrent, 2023) ; Kate Crawford, Atlas of AI (Yale University Press, 2021), qui documente comment le travail invisible des pays du Sud alimente les infrastructures de l’IA. ⁂120

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD V. Vers une autre conception du travail 5.1 Bernard Friot et la qualification universelle L’idée centrale de Friot est simple dans son principe mais révolutionnaire dans ses implications. Aujourd’hui, dans le système capitaliste, le salaire est attaché au poste de travail : on est payé parce qu’on occupe un emploi que quelqu’un nous a accordé. Si on perd cet emploi, on perd son salaire. Le capital a ainsi le pouvoir absolu de décider qui travaille et à quel prix. Friot propose d’inverser complètement ce rapport : attacher le salaire non pas au poste mais à la personne, et plus précisément à la qualification de la personne. Chaque citoyen, dès sa majorité, recevrait un salaire correspondant à sa qualification, qu’il travaille ou non, qu’il soit employé par une entreprise privée, une coopérative, une association, ou qu’il réalise un projet autonome. Ce salaire ne serait pas une allocation sociale, une aide aux pauvres : ce serait le salaire normal de tout citoyen qualifié (Bernard Friot, L’Enjeu du salaire, La Dispute, 2012). Cette proposition a une portée révolutionnaire que ses partisans et ses adversaires reconnaissent. Elle121

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD détruit le mécanisme fondamental par lequel le capital exerce son pouvoir : la menace du chômage. Si tout le monde a un salaire garanti attaché à sa qualification, personne n’est contraint d’accepter n’importe quel emploi à n’importe quelles conditions sous peine de mourir de faim. Les travailleurs retrouveraient un pouvoir de négociation réel, non pas celui que l’organisation syndicale leur confère à grand-peine dans le cadre du salariat actuel, mais celui que leur conférerait la certitude que leur survie ne dépend pas de l’accord d’un employeur. ⁂ 5.2 Les communs du travail Une autre voie de dépassement de l’aliénation capitaliste du travail est celle des communs du travail : des formes d’organisation productive qui soustraient l’activité économique à la logique de la propriété privée et du profit pour la soumettre à une logique de gestion collective au service de besoins sociaux définis démocratiquement. Les coopératives de travail sont la forme la plus connue de ces communs du travail. Dans une coopérative, les travailleurs sont propriétaires collectifs de leur outil de production : ils décident démocratiquement de la direction, de la stratégie, de la répartition des bénéfices. Le groupe Mondragon, dans122

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD le Pays basque espagnol, est l’exemple le plus souvent cité : une confédération de coopératives industrielles fondée en 1956 qui emploie aujourd’hui plus de 80 000 personnes dans des secteurs aussi divers que l’industrie, la distribution, la finance et l’éducation. Ses résultats économiques sont comparables à ceux des entreprises capitalistes concurrentes, mais ses indicateurs sociaux sont bien supérieurs : écarts de salaires plus faibles, plus grande stabilité de l’emploi, meilleure qualité de vie au travail (Sharryn Kasmir, The Myth of Mondragon, State University of New York Press, 1996). Au-delà des coopératives, d’autres formes de communs du travail émergent : les associations d’intérêt général, les mutuelles, les entreprises à but non lucratif, les structures d’économie sociale et solidaire. La limite de ces expériences, c’est qu’elles opèrent dans un environnement capitaliste qui les contraint et les limite. C’est pourquoi le développement des communs du travail ne peut pas être une stratégie suffisante en elle-même : il doit s’articuler avec une transformation du cadre social et économique général. ⁂123

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD 5.3 La démocratie au travail Au-delà des formes spécifiques d’organisation, il y a un principe qui devrait être au cœur de toute alternative anticapitaliste en matière de travail : la démocratie. De même qu’on ne conçoit plus, dans nos sociétés, que des décisions politiques collectives puissent être prises par un monarque absolu sans consultation des citoyens, il devrait être inconcevable que des décisions économiques qui affectent la vie de millions de personnes soient prises par des actionnaires privés sans consultation des travailleurs, des communautés et des citoyens concernés. La démocratie au travail peut prendre des formes variées. La cogestion à l’allemande, où des représentants syndicaux siègent dans les conseils d’administration, est une forme d’intégration qui atténue les conflits sans remettre en cause la propriété du capital. Elle est, du point de vue de la transformation sociale, une impasse : elle domestique la représentation ouvrière plutôt qu’elle ne la libère. L’autogestion intégrale, en revanche, où les travailleurs sont propriétaires et gestionnaires collectifs de leur outil de production, est un dépassement réel de la subordination salariale. Entre les deux, il y a une rupture de principe sur la question de la propriété, pas une continuité progressive.124

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD Cette clarté n’interdit pas la progressivité dans les méthodes : des coopératives peuvent être créées aujourd’hui, des communs construits demain, des secteurs entiers soustraits au marché avant que la transformation soit complète. Ce qui est refusé, c’est la cogestion comme horizon suffisant, comme point d’arrivée qui laisserait intact le principe de la propriété privée des moyens de production. Gradualité des étapes, oui. Compromis sur les fins, jamais. Expériences historiques d’autogestion : L’autogestion ouvrière a été pratiquée dans des conditions historiques diverses : en Yougoslavie à partir de 1950, dans les kibboutzim israéliens depuis leur fondation, dans les entreprises récupérées d’Argentine après la crise de 2001, dans les coopératives de Mondragon depuis 1956. Chacune de ces expériences a ses limites et ses contradictions, mais toutes démontrent que des travailleurs peuvent s’organiser collectivement pour gérer des entreprises complexes sans avoir besoin d’un propriétaire capitaliste pour prendre les décisions. Cette démonstration empirique détruit l’argument selon lequel la hiérarchie capitaliste serait une nécessité technique de la production. La question de l’intelligence artificielle est à cet égard décisive. Elle représente à la fois la menace la plus sérieuse, une automatisation qui, si elle est laissée aux mains du capital privé, pourrait produire une concentration inédite de la richesse entre quelques mains, et l’opportunité la plus stimulante : la possibilité de libérer des millions d’êtres humains du travail contraint pour leur permettre de développer toutes125

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD leurs potentialités. Lequel de ces deux scénarios se réalisera dépend du rapport de force social qui se construira dans les prochaines années entre ceux qui veulent privatiser l’IA et ceux qui veulent la mettre au service des communs. L’aliénation au travail n’est pas une anomalie du capitalisme : c’est son mode opératoire. Ce que le système fait aux individus dans l’entreprise, précariser, contrôler, épuiser, déposséder, il le fait aux peuples à l’échelle du monde. La logique est la même, seule la scène change. Après avoir broyé les travailleurs, le capitalisme broie les nations. Après avoir capté le temps humain, il capte les terres, les minerais, les récoltes, les corps. L’exploitation quotidienne devient prédation géopolitique. Ce n’est pas un autre visage du même système : c’est la même violence, simplement élargie. La deuxième partie de cet ouvrage explore ce que devient l’aliénation quand elle se déploie à l’échelle planétaire. Le chapitre IV décrit les guerres pour les ressources, la faim organisée, la mort par défaut de médicaments accessibles. Les chapitres V et VI examinent comment le capitalisme confisque la connaissance et l’attention humaine. Ces chapitres ne sont pas une digression : ils prolongent directement ce que nous venons d’analyser. L’entreprise qui surveille ses salariés à la milliseconde est la même puissance qui organise la dette des nations du Sud. Le brevet qui tue126

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD le paysan indien est le même mécanisme que le brevet qui tue le malade africain. La continuité est totale. ✶ ✶ ✶ Fin du Chapitre Troisième127

CHAPITRE QUATRIÈME Les guerres du capital Néocolonialisme, prédation et faim organisée

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD Introduction « Le sous-développement n'est pas une étape du développement. C'est sa conséquence. » — Eduardo Galeano, Les Veines ouvertes de l'Amérique latine, 1971. Jusqu’à présent, nous avons décrit le capitalisme de l'intérieur : ses mécanismes d'exploitation du travail, ses crises cycliques, son incapacité à se réformer durablement. Ces prochaines lignes l'observe de l'extérieur, depuis les marges que le système a fabriquées pour son propre fonctionnement. Car le capitalisme ne produit pas seulement de la richesse pour quelques-uns et de la pauvreté pour beaucoup : il produit des guerres pour les ressources, des famines organisées et la mort programmée de millions de malades pauvres par la privatisation de la connaissance médicale. Non des accidents de l'histoire, mais des produits logiques de sa logique fondamentale. Depuis les grandes puissances industrialisées, cette réalité est le plus souvent invisible. Les guerres se font loin, dans des pays dont on ne connaît pas toujours la géographie. La faim est une statistique abstraite. Les brevets pharmaceutiques qui empêchent l'accès aux médicaments dans les pays pauvres sont une technique131

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD juridique ennuyeuse. Mais pour les populations qui en subissent les conséquences directes, ces réalités sont quotidiennes, mortelles et précisément identifiables dans leurs causes. Avant d'entrer dans les détails, une précision de cadre : cet ouvrage n'est pas un rapport d'enquête journalistique, ni un traité d'économie politique neutre. Il est écrit depuis une perspective libertaire explicite, héritière de Proudhon, Bakounine et Kropotkine, qui tient pour central non seulement l'exploitation économique du travail mais l'ensemble des formes de domination que le capitalisme produit et entretient. C'est depuis cette perspective que les faits présentés ici sont lus et que les alternatives à leur fin sont formulées. Il n’est pas prétendu à l'exhaustivité sur ces sujets qui mériteraient chacun un ouvrage entier. Ce chapitre vise à établir, avec des exemples précis et documentés, que la violence que le capitalisme exerce sur le monde ne se résume pas à l'exploitation du travail salarié dans les pays industrialisés : elle inclut aussi les guerres pour les ressources, le maintien délibéré du sous- développement par la dette et par les règles commerciales, la faim organisée dans un monde d'abondance, et la mort programmée de millions de malades pauvres par le système des brevets pharmaceutiques. Ces violences ne sont pas des excès du capitalisme : elles en sont les instruments. ⁂132

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD I. La guerre pour les ressources, de Clausewitz à aujourd'hui 1.1 Clausewitz inversé : quand l'économie est la guerre « Nous allons avoir nos très grandes compagnies pétrolières américaines, les plus grandes du monde, aller au Venezuela, dépenser des milliards de dollars, réparer l'infrastructure pétrolière. — Donald Trump, conférence de presse, Mar-a-Lago, 3 janvier 2026 (traduit de l'anglais). Le général prussien Carl von Clausewitz formulait en 1832 une vérité que les chancelleries récitent depuis deux siècles : la guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens. Cette formule, aussi juste qu'elle soit pour son époque, mérite aujourd'hui d'être inversée. Dans le capitalisme du XXIe siècle, c'est la politique, et derrière elle la guerre, qui sont devenues la continuation de l'économie par d'autres moyens. Les armées ne servent plus à défendre des nations : elles servent à ouvrir des marchés, à sécuriser des routes commerciales et à s'emparer de ressources dont les multinationales ont besoin pour alimenter l'accumulation du capital.133

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD Cette inversion n'est pas une métaphore. Elle se vérifie dans le sang et dans le pétrole, dans les mines et dans les dettes. Elle se vérifie aujourd'hui même, sous nos yeux, avec une clarté que les gouvernements précédents se donnaient encore la peine de dissimuler sous des prétextes humanitaires, démocratiques ou antiterroristes. L'administration Trump, en ce début d'année 2026, a au moins le mérite de la franchise : elle dit à voix haute ce que ses prédécesseurs taisaient soigneusement. Dans la nuit du 2 au 3 janvier 2026, des hélicoptères de combat américains ont frappé plusieurs sites de Caracas dans le cadre de l'Opération Absolute Resolve. Au petit matin, Donald Trump annonçait que le président Nicolás Maduro et son épouse avaient été capturés. Au moins 80 morts vénézuéliens ont été recensés dans les heures suivantes, dont une octogénaire tuée dans la frappe d'un immeuble à Catia La Mar. Le prétexte officiel était le narcoterrorisme. La réalité, avouée par Trump lui-même quelques heures plus tard : 303 milliards de barils de pétrole, soit un cinquième des réserves mondiales prouvées. Les marchés financiers avaient compris avant lui : Chevron bondissait de 6 % dès l'ouverture des bourses. Le 28 février 2026, dans la nuit, l'Opération Epic Fury frappait simultanément de multiples cibles iraniennes, assassinant le Guide suprême Ali Khamenei. Les justifications officielles furent134

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD multiples en quelques jours : programme nucléaire, missiles balistiques, soutien au terrorisme, changement de régime, et enfin, cité explicitement dans des communications internes rendues publiques, « la saisie des ressources pétrolières iraniennes ». L'Iran est le quatrième détenteur mondial de réserves de pétrole. Le détroit d'Ormuz, qu'il contrôle géographiquement, est le passage obligé de 20 % de l'approvisionnement mondial en pétrole et en gaz. Ces deux théâtres d'opérations ne sont pas des accidents géopolitiques. Ils s'inscrivent dans une cohérence statistique remarquable : cinq des sept pays contre lesquels l'administration Trump a conduit des opérations militaires depuis janvier 2025 sont des producteurs significatifs de pétrole. Cette corrélation n'est pas le fruit du hasard : les ressources énergétiques figurent explicitement dans les justifications internes ou déclarées de chacune de ces interventions. A 8 000 kilomètres des champs pétrolifères du golfe Persique, une autre bataille pour les ressources se joue dans le désert du Sahara. Le 25 avril 2026, une coalition de 12 000 combattants, réunissant les indépendantistes touaregs du Front de libération de l'Azawad et des jihadistes liés à Al-Qaïda, a lancé des attaques synchronisées sur plusieurs villes du nord du Mali. Kidal est tombée. L'Africa Corps russe, successeur de Wagner, a négocié son évacuation humiliante. Derrière cette offensive, une coopération135

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD documentée entre les services de renseignement militaire ukrainien (GUR) et les Touaregs, et selon des sources journalistiques convergentes, une main française qui tire les ficelles d'une guerre par procuration : la France entend reprendre le contrôle des régions du nord où des réserves d'uranium, de lithium et d'hydrocarbures ont été identifiées, celles qui intéressaient Areva, devenue Orano. A Madagascar, un gouvernement de transition dirigé par le colonel Michaël Randrianirina, arrivé au pouvoir en octobre 2025, renégocie les contrats miniers qui lient l'île aux grandes multinationales : Rio Tinto pour l'ilménite, le consortium Ambatovy pour le nickel et le cobalt devenus essentiels aux batteries de véhicules électriques. Le 2 avril 2026, le parquet d'Antananarivo inculpe treize personnes, dont un général, pour complot visant à assassiner Randrianirina. Le 29 avril, un diplomate français est déclaré persona non grata. Venezuela, Iran, Mali, Madagascar : quatre théâtres, quatre ressources distinctes, une seule grammaire. Le capital a besoin de matières premières. Quand un État tente d'en reprendre le contrôle, les puissances capitalistes activent leurs instruments de pression. Quand la pression ne suffit pas, elles interviennent. Ce n'est pas de la géopolitique au sens noble du terme : c'est de la protection d'actifs par d'autres moyens. Note de référence : Le lien entre les services français et l'opération malienne d'avril 2026 est rapporté par des journalistes spécialisés et un diplomate sous couvert d'anonymat. Il n'est pas officiellement136

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD établi. Ce qui est certain : la France a des intérêts documentés dans les ressources maliennes, la coopération ukraino-touarègue est confirmée par le GUR lui-même. Pour Madagascar, aucune source internationale de référence n'établit de lien direct entre les suspects inculpés et une direction officielle française. Les faits documentés, expulsion du diplomate, inculpations de militaires, renégociation des contrats miniers, suffisent à l'analyse structurelle. ⁂137

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD 1.2 Le Congo, laboratoire du capitalisme prédateur « Chaque téléphone portable contient du sang congolais. » — Formule des militants du mouvement pour un commerce équitable des minéraux. Au Venezuela, l'armée américaine bombarde et capture le président pour s'emparer du pétrole. Au Mali, des milices armées chassent les mercenaires russes pour reprendre le contrôle des zones minières. Ces formes de la guerre du capital sont visibles, bruyantes, géopolitiquement lisibles. Il existe une forme plus silencieuse, plus ancienne et peut-être plus efficace encore : celle qui ne nécessite pas d'intervenir, parce qu'elle a réussi à maintenir un chaos permanent qui rend tout contrôle étatique des ressources impossible. La République démocratique du Congo en est le laboratoire le plus éloquent. La RDC est le pays le plus riche en ressources minières d'Afrique subsaharienne, peut-être du monde entier. Son sous-sol contient des réserves estimées à 24 000 milliards de dollars de minéraux non exploités : cobalt, coltan, or, cassitérite, diamants, manganèse, uranium. Le cobalt à lui seul représente plus de 60 % des réserves mondiales connues d'un métal devenu indispensable aux batteries de véhicules électriques et aux smartphones. Le coltan, dont la RDC détient 80 %138

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD des réserves mondiales, est l'ingrédient essentiel des condensateurs qui équipent tous les appareils électroniques modernes. Il n'existe pas de téléphone portable au monde qui ne contienne une fraction de sol congolais. Et pourtant, la RDC est l'un des pays les plus pauvres de la planète, avec un revenu annuel par habitant d'environ 600 dollars. Cette contradiction n'est pas un paradoxe : c'est le produit d'une organisation délibérée. Depuis l'assassinat de Patrice Lumumba en 1961, orchestré avec la complicité de la CIA américaine et des services belges (Adam Hochschild, Les Fantômes du roi Léopold, Belfond, 1999), le Congo n'a jamais eu le droit de disposer librement de ses richesses. Mobutu, qui a dirigé le Zaïre de 1965 à 1997, était l'homme de l'Occident : il laissait les multinationales extraire sans poser de questions, et ainsi, avait pu se constituer personnellement une fortune estimée à 5 milliards de dollars pendant que sa population mourait de faim. La guerre qui a ravagé l'est du Congo depuis 1998, faisant 5,4 millions de morts en excès entre août 1998 et avril 2007 selon les estimations de l'International Rescue Committee (Mortality Study, 2007), est présentée comme une guerre ethnique, incompréhensible pour les esprits non africains. C'est une mystification commode. Les milices qui se disputent le contrôle des mines dans le Kivu et l'Ituri sont financées, armées et parfois commandées par les139

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD voisins du Congo, le Rwanda et l'Ouganda, eux-mêmes soutenus par les pays occidentaux qui profitent de la déstabilisation. Le mécanisme est documenté depuis des années par des rapports d'experts de l'ONU : les minéraux extraits par les milices dans des conditions d'esclavage et de violence transitent par le Rwanda et l'Ouganda, où ils reçoivent des certificats d'origine falsifiés avant d'entrer dans les chaînes d'approvisionnement des multinationales de l'électronique. Dès 2001, les rapports du Panel d'experts des Nations Unies sur l'exploitation illégale des ressources naturelles de la RDC citaient nommément des entreprises actives dans le secteur minier congolais, dont Glencore, la multinationale minière suisse, aujourd'hui cotée à Londres et devenue depuis la première productrice mondiale de cobalt. Glencore exploite au Katanga des mines qui emploient des sous- traitants utilisant des « creuseurs artisanaux », terme pudique pour désigner des hommes, des femmes et des enfants qui descendent dans des puits sans étaiement pour extraire le cobalt à la main dans des conditions que l'industrie du XIXe siècle n'aurait pas reniées. En 2016, une enquête d'Amnesty International et de l'organisation Afrewatch documentait l'emploi d'enfants à partir de sept ans dans ces mines. Les minéraux ainsi extraits finissaient dans les batteries d'Apple, Samsung, Sony et Microsoft.140

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD La différence avec le Venezuela ou l'Iran n'est pas de nature : elle est de méthode. Au Venezuela, Trump bombarde et annonce à voix haute ce qu'il veut. Au Congo, le capitalisme n'a jamais eu besoin de bombarder quoi que ce soit. Il lui a suffi d'empêcher que naisse un État capable de défendre les intérêts de sa population. La guerre permanente dans l'est du Congo n'est pas un problème à résoudre : c'est une solution à maintenir. Note de référence : Selon le rapport annuel 2024 de l'ONU sur les ressources et les conflits en RDC, l'est du Congo abrite encore plus de 120 groupes armés actifs. Les exportations officieuses de minéraux congolais par le Rwanda représentent une valeur de plusieurs centaines de millions de dollars par an selon les experts onusiens. En 2024, Tesla, Apple et Google ont été citées dans une plainte déposée aux États-Unis par des familles de victimes de travail forcé dans les mines de cobalt du Katanga. La plainte a été rejetée pour des raisons procédurales sans examen au fond. ⁂141

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD 1.3 La dette comme arme : quand les créanciers font la loi « La dette est un outil de conquête savamment organisé pour que l'Afrique reste sous la coupe, sous le contrôle et sous la domination des pays étrangers. » — Thomas Sankara, discours à l'Organisation de l'unité africaine, Addis-Abéba, 29 juillet 1987. Le 29 juillet 1987, Thomas Sankara, président du Burkina Faso depuis 1983, monte à la tribune de l'Organisation de l'unité africaine à Addis-Abéba et prononce un discours qui va entrer dans l'histoire. Il a 37 ans. Il gouverne depuis quatre ans un des pays les plus pauvres du monde, qu'il a renommé Burkina Faso, la Terre des hommes intègres. Il parle de la dette. « La dette ne peut pas être remboursée, dit-il. D'abord, parce que si nous ne payons pas, nos bailleurs de fonds ne mourront pas. Soyons-en sûrs. Par contre, si nous payons, c'est nous qui allons mourir. Soyons-en sûrs également. » Sankara propose que les pays africains constituent un front uni pour refuser le paiement de dettes qu'il qualifie de « néocolonialisme sous une forme différente, une conquête de l'Afrique au moyen de la finance ».142

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD Deux mois plus tard, le 15 octobre 1987, Sankara est assassiné lors d'un coup d'État. Son successeur Blaise Compaoré, soutenu par la France, reprend immédiatement le remboursement de la dette. La séquence est trop parfaite pour ne pas être éclairante. L'homme qui avait compris et nommé publiquement le mécanisme de la dette comme instrument de domination a été éliminé. Celui qui acceptait de jouer le jeu des créanciers a été mis à sa place. Cette logique, le FMI et la Banque mondiale l'ont reproduite dans des dizaines de pays africains, latino-américains et asiatiques depuis les années 1980. Le mécanisme de la dette comme arme de domination fonctionne en trois temps. Le premier est l'endettement initial : dans les années 1970, les banques occidentales, gorgées de pétrodollars des chocs pétroliers de 1973 et 1979, cherchent désespérément à prêter. Elles se tournent vers les pays du Sud, auxquels elles proposent des prêts à taux variable initialement attractifs. Le deuxième temps est le choc de la dette : au début des années 1980, la Réserve fédérale américaine monte brutalement ses taux d'intérêt pour lutter contre l'inflation. Les taux variables des prêts du Tiers-Monde s'envolent. Des pays qui étaient solvables deviennent insolvables du jour au lendemain, non pas parce qu'ils ont mal géré, mais parce qu'une décision prise à Washington a modifié les termes de leur dette sans les consulter.143

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD Le troisième temps est celui de la mise sous tutelle. Le FMI et la Banque mondiale interviennent alors comme « pompiers » de la crise de la dette, mais à des conditions : les plans d'ajustement structurel (PAS). Ces plans, appliqués dans plus de 70 pays entre 1980 et 2000, imposent la privatisation des entreprises publiques, la suppression des subventions sur les produits alimentaires de base, la réduction des dépenses sociales, la libéralisation des importations qui détruit les industries locales, et la dévaluation des monnaies qui renchérit les remboursements de la dette. Ces plans n'ont pas réduit la pauvreté. Ils l'ont aggravée. Mais ils ont garanti que les dettes seraient remboursées, que les marchés locaux seraient ouverts aux exportations des pays riches, et que les ressources naturelles resteraient accessibles aux multinationales. Le cas haïtien est peut-être le plus scandaleux de l'histoire de la dette comme arme. En 1804, Haïti devient la première République noire indépendante du monde après une révolution d'esclaves qui a battu l'armée de Napoléon. En représailles, la France exige en 1825 une indemnité de 150 millions de francs-or, soit l'équivalent de plusieurs milliards d'euros actuels, pour compenser la perte de ses « biens » coloniaux, c'est-à-dire ses esclaves. Haïti, menacée de blocus naval, accepte. Elle met 122 ans à rembourser cette dette, la dernière tranche étant payée en 1947. Pendant plus d'un siècle, une fraction substantielle des recettes144

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD de l'État haïtien est allée vers Paris plutôt que vers les hôpitaux et les écoles haïtiens. Haïti paie encore aujourd'hui le prix de sa liberté (Marlene Daut, Awakening the Ashes, University of North Carolina Press, 2023). Ces mécanismes ne sont pas de l'histoire ancienne. En 2023, les pays à faibles revenus consacraient en moyenne 38 % de leurs recettes fiscales au service de leur dette, contre 5 % pour les dépenses de santé. L'argent qui devrait financer des écoles, des centres de santé et des infrastructures d'eau potable sert à rembourser des créanciers privés, des fonds spéculatifs qui ont racheté à prix cassé des dettes souveraines de pays en difficulté pour en exiger le remboursement intégral devant les tribunaux américains. Note de référence : En 2023, les pays à revenus faibles et intermédiaires ont versé 443 milliards de dollars au titre du service de leur dette aux créanciers extérieurs, soit 2,5 fois ce qu'ils ont reçu en aide publique au développement (Banque mondiale, rapport 2024 sur la dette internationale). Thomas Sankara avait tout compris trente-six ans plus tôt. ⁂145

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD II. La faim dans un monde d'abondance 2.1 Le paradoxe de la pénurie organisée « Le monde produit assez de nourriture pour nourrir 10 milliards de personnes. Il en compte 8 milliards. Et 800 millions d'entre eux ont faim. » — Programme alimentaire mondial des Nations Unies, rapport 2024. Ce paradoxe est l'un des plus troublants que le capitalisme ait produit. La planète dégage chaque année une production alimentaire théoriquement suffisante pour nourrir l'ensemble de l'humanité actuelle avec un excédent considérable. Et pourtant, en 2024, 733 millions de personnes souffrent de la faim chronique selon le Programme alimentaire mondial des Nations Unies, et près de 2 milliards souffrent d'insécurité alimentaire modérée ou grave (FAO, L'État de la sécurité alimentaire dans le monde, 2024). La faim n'est pas un problème de production. C'est un problème de distribution, c'est-à-dire un problème politique et économique. Les aliments ne vont pas là où ils sont le plus nécessaires : ils vont là où ils sont le plus146

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD rentables. La nourriture est une marchandise, soumise aux lois du marché comme n'importe quelle autre. Cette logique n'est pas une défaillance du système : elle en est le principe fondateur. La crise alimentaire mondiale de 2007-2008, qui a provoqué des émeutes de la faim dans plus de 30 pays, a fourni la démonstration la plus brutale de ce mécanisme. En quelques mois, le prix du blé mondial a doublé, celui du riz a triplé. La raison réelle, documentée par plusieurs études économiques ultérieures, incluait une dimension que les médias avaient au début ignorée : la spéculation financière sur les matières premières alimentaires. Depuis la déréglementation des marchés de dérivés financiers aux États-Unis en 2000, dans le cadre du Commodity Futures Modernization Act signé par Bill Clinton, les grandes banques d'investissement ont pu orienter massivement des capitaux vers des fonds indiciels sur matières premières agricoles, transformant la nourriture en classe d'actifs financiers. Goldman Sachs, Morgan Stanley, Deutsche Bank et d'autres ont créé des instruments financiers indexés sur les prix du blé, du riz et du maïs. Quand les prix montent, les spéculateurs font des profits. Et quand les prix alimentaires montent, les populations les plus pauvres du monde, celles qui consacrent 60 à 80 % de leur revenu à l'alimentation, se retrouvent dans l'incapacité de se nourrir.147

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD Un rapport de l'ONG Foodwatch, publié en 2011, estimait que la spéculation financière sur les marchés agricoles avait contribué pour 20 à 30 % à la hausse des prix alimentaires de 2007-2008. Des millions de personnes avaient faim non pas parce que les récoltes avaient été mauvaises, mais parce que Goldman Sachs avait besoin de diversifier ses portefeuilles. ⁂ 2.2 Les brevets sur les semences, ou comment vendre la nature A côté de la spéculation financière, un autre mécanisme capitaliste contribue à organiser la dépendance alimentaire des pays du Sud : la privatisation du vivant par les brevets sur les semences. Depuis les années 1990, les grandes compagnies agroalimentaires ont développé des semences génétiquement modifiées dont elles déposent les brevets, s'appropriant ainsi le droit exclusif de reproduction de plantes que l'humanité cultivait librement depuis des millénaires. Le modèle de Monsanto, absorbé par Bayer en 2018 pour 63 milliards de dollars, illustre parfaitement cette logique. La compagnie a développé des variétés de soja, de maïs et de coton résistantes à son herbicide maison, le Roundup (glyphosate). Ces semences sont vendues aux agriculteurs sous contrat : ils n'ont pas le droit de148

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD les replanter la saison suivante, ils doivent les racheter chaque année. En quelques années, cette logique transforme des agriculteurs autonomes en clients captifs d'un monopole mondial. La philosophe et militante indienne Vandana Shiva, qui a consacré sa vie à documenter et à combattre ces pratiques, les décrit comme une forme de biopiraterie : l'appropriation par les multinationales de ressources génétiques qui appartiennent à l'humanité, développées et sélectionnées au fil de millénaires par des paysans qui ne seront jamais rémunérés ni reconnus comme inventeurs (Vandana Shiva, Biopiracy, South End Press, 1997). Les conséquences en Inde sont documentées avec une précision tragique. Depuis les années 2000, plus de 300 000 agriculteurs indiens se sont suicidés selon les statistiques officielles du Bureau national des archives criminelles indien (NCRB). La corrélation géographique interpelle : les États du Maharashtra, du Telangana et de l'Andhra Pradesh, qui concentrent les plus forts taux de suicides agricoles, sont aussi ceux où la dépendance aux semences brevetées de Bt Cotton est la plus élevée. Le lien de causalité reste débattu dans la littérature académique : certains travaux (Gutierrez et al., 2015) établissent une relation entre adoption du Bt cotton, endettement et suicides, quand d'autres analyses ne relèvent qu'une corrélation régionale, sans démontrer de causalité directe. Ce qui est documenté149

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD avec certitude, en revanche, c'est le mécanisme économique : les semences propriétaires sont plus chères, nécessitent des intrants coûteux, et quand les récoltes sont mauvaises ou les prix bas, les agriculteurs se retrouvent piégés dans des spirales de dettes. Vandana Shiva résume ce phénomène par la formule « génocide de l'agriculteur indien ». ⁂ 2.3 L'accaparement des terres, le néocolonialisme agricole Le troisième mécanisme de la faim organisée est l'accaparement des terres à grande échelle. Depuis la crise alimentaire de 2007-2008, des fonds d'investissement souverains du Golfe persique, des fonds de pension américains et européens, des compagnies agroalimentaires chinoises et des États cherchant à sécuriser leur approvisionnement alimentaire ont acheté ou loué des dizaines de millions d'hectares de terres agricoles dans les pays d'Afrique subsaharienne, d'Asie du Sud-Est et d'Amérique latine. Les données compilées par l'initiative Land Matrix font état de plus de 70 millions d'hectares négociés dans des transactions d'accaparement à grande échelle entre 2000 et 2023, dont les deux tiers en Afrique subsaharienne (Land Matrix Global Observatory, rapport 2023). En Sierra Leone, le fonds suisse Addax150

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD Bioenergy s'est approprié 57 000 hectares pour la production de canne à éthanol destinée à l'exportation européenne, déplaçant 14 000 agriculteurs sans compensation adéquate. En Éthiopie, des centaines de milliers d'hectares ont été cédés à des fonds saoudiens, indiens et européens pour la production d'exportation pendant que la famine menaçait des populations locales privées de leurs terres. L'organisation GRAIN, qui surveille ce phénomène depuis sa naissance, estime qu'entre 2008 et 2024, plus de 60 millions d'hectares de terres agricoles dans les pays à revenus faibles et intermédiaires ont fait l'objet de transactions ou de baux à long terme au profit d'acteurs étrangers. Ces terres, qui étaient utilisées par des paysans locaux pour leur subsistance, sont converties en plantations d'export dont la production n'alimente pas les populations locales mais les marchés mondiaux ou les réservoirs à carburant des biocarburants européens (GRAIN, « Accaparement des terres », rapports 2008-2024). Les paysans expulsés reçoivent rarement une compensation décente. Les gouvernements qui concèdent ces terres le font parfois sous la pression des créanciers internationaux, qui conditionnent leur aide à l'ouverture des marchés fonciers. Des gens qui se nourrissaient de leur propre terre se retrouvent sans terre, sans nourriture et sans revenu. Ils viennent grossir les bidonvilles des grandes villes et contribuent151

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD aux statistiques de la faim que les organismes onusiens documentent consciencieusement sans jamais en nommer la cause systémique. Note de référence : La FAO estimait en 2024 que le coût de l'éradication de la faim chronique dans le monde serait d'environ 40 milliards de dollars par an pendant dix ans, soit 400 milliards en tout. A titre de comparaison, les dépenses militaires mondiales ont atteint 2 443 milliards de dollars en 2023 selon l'Institut international de recherche sur la paix (SIPRI, rapport 2024). Le monde dépense six fois plus par an pour préparer la guerre que ce qu'il faudrait dépenser sur dix ans pour éliminer la faim. ⁂152

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD III. Les médicaments hors de prix, le droit de vivre soumis à brevet 3.1 La mort programmée par la propriété intellectuelle « Des gens meurent parce qu'ils ne peuvent pas payer. Des gens meurent parce qu'ils sont pauvres. Des gens meurent parce qu'il y a un brevet. » — Médecins Sans Frontières, campagne pour l'accès aux médicaments essentiels, 2000. Au début des années 1990, le virus du sida tue des millions de personnes dans le monde, mais avec une géographie scandaleusement inégale. Dans les pays riches, les trithérapies antirétrovirales, introduites à partir de 1996, transforment le sida d'une condamnation à mort en maladie chronique gérable. Le prix de ces traitements : entre 10 000 et 15 000 dollars par patient et par an. En Afrique subsaharienne, où l'épidémie fait des ravages bien supérieurs à ceux des pays riches, avec 25 millions de personnes séropositives à la fin des années 1990, ces traitements sont inaccessibles. Les gens meurent. Les médicaments ne coûtent pas 10 000 dollars à fabriquer. Leur coût de production réel, en particulier153

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD pour les génériques, est de quelques dizaines de dollars par patient et par an. Le reste est la rente de brevet : le prix que les compagnies pharmaceutiques peuvent exiger parce qu'elles détiennent un monopole légal de vingt ans sur la production du médicament, garanti par les accords ADPIC (Aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce) de l'OMC, signés à Marrakech en 1994. Ces accords, négociés sous la pression intense du lobby pharmaceutique américain, ont imposé au monde entier le système de propriété intellectuelle des pays riches, privant les fabricants de génériques des pays du Sud du droit de produire des copies moins chères de médicaments vitaux. En 2001, le gouvernement sud-africain de Thabo Mbeki tente de contourner ces brevets en autorisant l'importation de génériques anti-VIH moins chers depuis l'Inde. Trente-neuf grandes compagnies pharmaceutiques, dont GlaxoSmithKline, Pfizer et Bristol-Myers Squibb, intentent un procès contre l'Afrique du Sud pour violation des accords ADPIC. L'image de trente-neuf multinationales pharmaceutiques poursuivant en justice le gouvernement de l'un des pays les plus touchés par le sida provoque un tollé international. Le procès est retiré. Mais la logique, elle, ne change pas. Note historique : L'ironie tragique de cette affaire mérite d'être nommée. Thabo Mbeki menait simultanément un combat juridique courageux contre 39 laboratoires pharmaceutiques et un déni154

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD scandaleux du lien entre le VIH et le sida, qui a coûté la vie à des centaines de milliers de ses concitoyens privés de traitements dont il contestait la nécessité. Ce double visage d'un même homme illustre que la résistance au capital pharmaceutique peut coexister avec des positions scientifiquement criminelles. La lutte contre les brevets était juste. La théorie de Mbeki sur le VIH était mortelle. L'histoire ne simplifie jamais autant qu'on le voudrait. La pandémie de Covid-19 a reproduit le même scandale à une échelle encore plus visible. Dès 2020, plusieurs gouvernements demandent que les brevets sur les vaccins anti-Covid soient temporairement levés pour permettre une production massive dans les pays du Sud. L'Inde et l'Afrique du Sud déposent une demande formelle en ce sens auprès de l'OMC. BioNTech, Moderna, AstraZeneca et les autres compagnies qui ont développé des vaccins en grande partie grâce à des financements publics, l'opération Warp Speed américaine a injecté plus de 10 milliards de dollars de fonds publics dans ces développements, refusent catégoriquement. En 2021, alors que les pays riches vaccinaient leur population pour la troisième fois, plus de 80 % des doses administrées dans le monde l'avaient été dans des pays à revenus élevés (OMS, rapport sur l'équité vaccinale, 2021). Moderna, dont le vaccin avait été développé avec une technologie ARNm financée par des subventions publiques américaines depuis les années 1990, annonçait en 2021 des bénéfices nets de 12 milliards de dollars. La même année, ses dirigeants et ses actionnaires devenaient milliardaires. L'argent public155

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD avait financé la recherche. Les profits étaient privés. Les brevets bloquaient l'accès des populations pauvres aux vaccins que cet argent public avait rendus possibles. ⁂ 3.2 La recherche qui ne se fait pas La violence des brevets pharmaceutiques ne se mesure pas seulement à ce qu'ils font : on peut aussi la mesurer à ce qu'ils empêchent. Le système de propriété intellectuelle crée des incitations à investir dans la recherche sur les maladies rentables, celles qui touchent les populations riches capables de payer des traitements coûteux, et des désincitations à investir dans les maladies négligées, celles qui tuent surtout les pauvres. Le résultat est documenté avec précision, à condition de citer l'étude fondatrice sur ses propres termes. Trouiller et al., dans un article de référence publié par The Lancet en 2002, recensaient 1 393 nouveaux médicaments commercialisés entre 1975 et 1999 : seuls 16 d'entre eux, soit à peine plus de 1 %, concernaient les maladies tropicales et la tuberculose, qui représentent pourtant plus de 10 % des maladies dans le monde. Cette étude fondatrice illustre la faiblesse structurelle de la recherche pharmaceutique pour les pathologies affectant principalement les156

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD populations pauvres. Le paludisme tue entre 500 000 et 600 000 personnes par an, dont la grande majorité d'enfants africains de moins de cinq ans. Pourtant, les investissements dans la recherche contre le paludisme restent dérisoires comparés à ceux consacrés à la mise au point de nouveaux médicaments contre l'obésité ou la calvitie, parce que les patients africains pauvres ne constituent pas un marché solvable. Pour donner une échelle à cette asymétrie : le coût d'une seule journée de traitement contre la dépression dans un pays riche dépasse souvent celui d'un traitement antipaludique complet, sur une année entière, pour un enfant africain. Cette asymétrie n'est pas naturelle : elle est le produit calculé d'un système qui valorise la vie en fonction de la capacité à payer, et qui oriente les ressources de la recherche médicale mondiale selon le seul critère de la rentabilité financière. ⁂ 3.3 Les médicaments comme biens communs Face à ces scandales, des alternatives ont émergé. Elles ne suffisent pas à sortir du capitalisme pharmaceutique : elles constituent la preuve de sa réformabilité partielle, non de son dépassement. Elles montrent qu'un autre modèle est techniquement157

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD possible. L'initiative des médicaments essentiels de l'OMS a établi la liste des médicaments dont chaque système de santé devrait garantir l'accès universel. Des organisations comme Médecins Sans Frontières ont créé la Campagne pour l'accès aux médicaments essentiels. Le Medicines Patent Pool (MPP), fondé en 2010 avec le soutien de l'UNITAID, a négocié avec les compagnies pharmaceutiques des licences non exclusives permettant la production de génériques abordables pour les pays à revenus faibles. Ces initiatives restent cependant des palliatifs dans un système fondamentalement orienté vers le profit. La position libertaire est plus tranchante que celle des réformateurs qui proposent de « limiter » les brevets ou d'imposer des « licences obligatoires » : une recherche médicale financée par l'argent public appartient au public. Entièrement. Sans brevet, sans licence, sans durée. Les résultats d'une recherche payée par les contribuables ne peuvent pas devenir la propriété privée d'actionnaires qui n'ont pas financé un centime de sa conception. Les médicaments essentiels sont des biens communs de l'humanité, pas des actifs rentables à protéger par vingt ans de monopole. Note de référence : La tuberculose tue 1,3 million de personnes par an (OMS, rapport 2023). Deux tiers de ces morts surviennent dans huit pays, dont l'Inde, l'Indonésie, le Pakistan et la République démocratique du Congo, tous pays à revenus faibles ou intermédiaires. Les médicaments génériques de première ligne contre la tuberculose sont disponibles pour moins de 20 dollars par cure complète. Pourtant, l'accès à ces traitements reste insuffisant158

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD dans de nombreuses régions. La raison est simple : les systèmes de santé publics ont été démantelés par les politiques d'ajustement structurel imposées par les créanciers internationaux depuis les années 1980. ⁂159

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD Conclusion : Les instruments, pas les accidents La perspective libertaire que défend cet ouvrage refuse de traiter ces violences comme des excès à corriger ou des dysfonctionnements à réformer. Elles ne sont pas des accidents du capitalisme : elles sont ses instruments. Le Congo pillé n'est pas une honte du capitalisme : c'est un produit de son fonctionnement normal. L'Afrique endettée n'est pas une victime des erreurs du FMI : c'est le résultat d'une politique délibérée de maintien de la dépendance. Les malades qui meurent faute de médicaments accessibles ne souffrent pas d'une lacune du système : ils meurent parce que le système fonctionne exactement comme il le devrait, selon sa logique propre. Comprendre cela est la condition de toute stratégie sérieuse de transformation. On ne peut pas mettre fin au pillage du Congo en améliorant les règles de traçabilité des minéraux dans les chaînes d'approvisionnement des multinationales : ce serait traiter le symptôme en laissant intact le mécanisme qui le produit. On ne peut pas mettre fin à la faim organisée en distribuant mieux l'aide alimentaire : ce serait traiter la conséquence en laissant intactes les causes,161

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD spéculation financière, brevets sur les semences, accaparement des terres. On ne peut pas garantir l'accès aux médicaments en négociant des licences volontaires compagnie par compagnie : ce serait demander poliment au capitalisme pharmaceutique de renoncer à ses profits. La réponse aux violences décrites dans ce chapitre est la même que celle que nous opposons aux instruments de l'exploitation interne : la sortie du système qui les produit. Les ressources naturelles doivent être des biens communs de l'humanité, non des actifs privatisables. La science et les connaissances médicales doivent être des biens publics, non des propriétés intellectuelles. La nourriture doit être un droit, non une marchandise. La dette doit être soumise à un audit démocratique, et les dettes illégitimes contractées sous contrainte ou par des régimes corrompus doivent être annulées. Ces affirmations ne sont pas des utopies. Ce sont les conditions minimales d'un monde qui prend au sérieux l'égale dignité de tous ses habitants. Les violences décrites ici, guerres pour les ressources, famines organisées, dettes imposées, pillage des terres et des corps, sont les formes les plus visibles du capitalisme mondialisé. Elles s'inscrivent dans la matière, dans le sang, dans la géographie. Elles se voient, se comptent, se mesurent en morts, en162

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD hectares, en barils, en tonnes de céréales ou de minerais. Mais il existe une autre violence, plus silencieuse, plus abstraite, et peut-être plus redoutable encore : celle qui ne s'exerce ni sur les terres ni sur les corps, mais sur l'esprit. Une violence qui ne bombarde pas, qui ne tue pas directement, mais qui prive l'humanité de ce qu'elle a de plus précieux : la connaissance qu'elle a elle-même produite. Car le capitalisme ne se contente pas de s'emparer du pétrole, du cobalt, du blé ou des terres agricoles. Il s'empare aussi du savoir, des découvertes, des inventions, de la science, tout ce que l'humanité a construit collectivement et qui devrait, par nature, appartenir à tous. Après les guerres du capital vient la confiscation du savoir : une guerre moins spectaculaire, mais tout aussi systémique. Une guerre où les armes ne sont plus les drones, les dettes ou les mercenaires, mais les brevets, les paywalls, les monopoles technologiques et les lobbies industriels. Nous vous avons expliqué comment le capitalisme organise la rareté dans un monde d'abondance matérielle, ce qui suit montre comment il organise la rareté dans un monde d'abondance intellectuelle. La violence change de forme, mais non de logique. ✶ ✶ ✶ Fin du Chapitre Quatrième163

CHAPITRE CINQUIÈME La science confisquée Brevets, innovations bloquées et verrouillage technologique

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD Introduction « L'information veut être libre. L'information veut aussi être chère. Cette tension ne disparaîtra pas. » — Stewart Brand, Hackers Conference, 1984. Nous avons décrit les violences que le capitalisme exerce sur les corps : les guerres pour les ressources, la faim organisée, la mort par défaut de médicaments accessibles. Nous allons maintenant décrire une violence d'un autre ordre, plus silencieuse mais tout aussi systémique : la confiscation de la connaissance. Car le capitalisme ne se contente pas de s'approprier les ressources naturelles et le travail humain. Il s'approprie aussi le savoir, l'invention, la découverte scientifique, tout ce que l'humanité a construit collectivement depuis des siècles et qui devrait, par cette origine collective, appartenir à tous. La propriété intellectuelle, dans sa forme capitaliste, repose sur une fiction. Elle prétend récompenser l'inventeur individuel en lui accordant un monopole temporaire sur son invention, afin de créer les incitations nécessaires à l'innovation. Cette fiction est doublement mensongère. D'abord parce que toute167

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD invention présentée comme individuelle est le produit d'un socle collectif préalable sans lequel elle serait impossible : recherche fondamentale financée par l'impôt, éducation publique qui forme les chercheurs, découvertes antérieures transmises gratuitement par les générations de scientifiques qui ont précédé. Ensuite parce que les brevets, dans les secteurs les plus importants, ne récompensent pas les inventeurs : ils récompensent les actionnaires des grandes corporations qui ont racheté les inventions ou les inventeurs. Explorons ces quatre dimensions de cette confiscation du savoir. D'abord, la fermeture de la connaissance scientifique derrière des murs payants qui empêchent les chercheurs des pays pauvres d'accéder à la littérature scientifique mondiale. Ensuite, les brevets technologiques comme frein à l'innovation, à travers l'histoire de James Watt et de Nikola Tesla, et la réalité contemporaine des guerres de brevets. Puis, les innovations énergétiques délibérément étouffées par les lobbies des industries fossiles. Enfin, les communs du savoir : logiciels libres, encyclopédie ouverte, open access, comme démonstration que l'innovation n'a pas besoin du capitalisme pour prospérer. ⁂168

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD I. La connaissance enfermée : revues scientifiques et murs payants 1.1 L'oligopole de l'édition scientifique La recherche scientifique mondiale est financée en très grande partie par des fonds publics : les contribuables américains, européens, japonais et d'ailleurs paient des milliards de dollars chaque année pour financer les universités et les laboratoires qui produisent les connaissances dont dépend le progrès humain. Ces connaissances, produites avec de l'argent public, par des chercheurs payés par des universités publiques, sont ensuite publiées dans des revues scientifiques dont les éditeurs privés vendent l'accès à des prix prohibitifs aux universités elles-mêmes. Les contribuables paient deux fois : une fois pour produire la recherche, une fois pour y avoir accès. Ce mécanisme, qui relève du racket institutionnalisé, est dominé par un oligopole de cinq grandes maisons d'édition scientifique : Elsevier (Pays- Bas), Springer Nature (Allemagne/Royaume-Uni), Wiley (États-Unis), Taylor & Francis (Royaume-Uni) et SAGE (États-Unis). Ces cinq groupes contrôlent plus de la moitié des articles scientifiques publiés dans le monde. Leurs marges bénéficiaires sont scandaleuses :169

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD Elsevier affiche régulièrement des taux de profit de 37 à 40 %, bien supérieurs à ceux d'Apple ou de Google. Ces profits sont réalisés avec un modèle économique unique au monde : les auteurs ne sont pas rémunérés pour leurs articles, les comités de lecture travaillent bénévolement, et les bibliothèques universitaires paient des abonnements qui ont augmenté de 300 % depuis les années 1980, soit cinq fois plus vite que l'inflation. Le prix d'un abonnement annuel à une grande revue scientifique peut atteindre plusieurs dizaines de milliers de dollars. L'Université de Californie, l'un des plus grands systèmes universitaires du monde, a rendu publique en 2019 la décision de rompre son contrat avec Elsevier parce qu'elle ne pouvait plus en assumer le coût, estimé à plus de 10 millions de dollars par an. Si l'Université de Californie est dans cette situation, on imagine ce que représente l'accès à la littérature scientifique pour un chercheur travaillant dans une université de Dakar, de Katmandou ou de Lima. La frontière entre la science des riches et la science des pauvres passe par l'abonnement à Elsevier. Les conséquences de cette coupure sont dramatiques. Les chercheurs des pays à revenus faibles et intermédiaires, qui représentent plus de 80 % de la population mondiale, sont systématiquement exclus des dernières avancées scientifiques. Ils travaillent sur la base de littérature ancienne, de connaissances de170

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD seconde main, de résumés tronqués. Leurs propres travaux, de leur côté, restent invisibles dans les grandes revues internationales, dont les politiques de publication favorisent structurellement les auteurs des institutions riches. Le cercle vicieux est parfait : les pays pauvres n'ont pas accès à la science mondiale, leurs chercheurs ne publient pas dans les grandes revues, leur science reste invisible, ce qui justifie de ne pas leur donner accès. ⁂ 1.2 Aaron Swartz, martyr de la connaissance libre Le 11 janvier 2013, Aaron Swartz se pend dans son appartement de Brooklyn. Il avait 26 ans. Il était l'un des génies de l'internet américain : co-auteur à 14 ans des spécifications du format RSS, cofondateur de Reddit, architecte du Creative Commons, et l'un des militants les plus brillants et les plus déterminés pour la liberté de l'information. En 2010, Swartz avait téléchargé depuis le réseau du MIT environ 4 millions d'articles scientifiques hébergés par JSTOR, l'une des principales bases de données de revues scientifiques académiques, avec l'intention de les rendre publiquement accessibles. Son geste était explicitement politique : en 2008, il avait rédigé le Manifeste de la guérilla pour l'open access, dans lequel171

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD il écrivait : « L'information est un pouvoir. Mais comme tout pouvoir, il y en a qui veulent le garder pour eux. [...] Nous devons prendre l'information, où qu'elle soit stockée, en faire des copies et la partager avec le monde. » Le gouvernement américain a poursuivi Swartz au titre du Computer Fraud and Abuse Act pour un maximum de 35 ans de prison et un million de dollars d'amendes. JSTOR lui-même avait décidé de ne pas poursuivre, estimant que la situation était réglée. Les procureurs fédéraux ont néanmoins maintenu des charges qui auraient conduit à une peine de prison ferme. Le harcèlement judiciaire, combiné aux pressions psychologiques de l'affaire, a conduit Swartz au suicide. Il n'avait pas volé d'argent, n'avait pas nui à des individus, n'avait pas espionné. Il avait tenté de rendre publique de la connaissance produite avec de l'argent public. Il en est mort. Sa mort a provoqué une onde de choc dans la communauté des hackers et des défenseurs de la liberté de l'information. Elle a mis en lumière l'absurdité d'un système qui traite l'accès à la connaissance comme un crime plus grave que bien des violences physiques. Elle a aussi lancé le mouvement Aaron's Law, qui cherche à réformer le Computer Fraud and Abuse Act, et renforcé le mouvement pour l'open access, dont les avancées, bien que réelles, restent insuffisantes face à la puissance des éditeurs scientifiques.172

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD Contexte international : En 2011, l'Université de Harvard, la plus riche du monde, a publié une note mémorable admettant qu'elle ne pouvait plus assumer le coût de ses abonnements aux revues scientifiques. Son endowment s'élevait alors à environ 32 milliards de dollars, après plusieurs années de remontée progressive consécutive à la crise de 2008 (le chiffre de 53 milliards de dollars, souvent cité aujourd'hui, correspond en réalité à la valeur atteinte une décennie plus tard, autour de 2021). Si Harvard ne peut pas payer, on mesure l'ampleur du problème pour les universités du reste du monde. La réponse institutionnelle, timide, a pris la forme du mouvement Plan S européen, qui impose depuis 2021 que les recherches financées par certains financeurs publics européens soient publiées en open access. Mais les éditeurs ont adapté leur modèle en facturant désormais les auteurs pour publier en open access (Article Processing Charges, ou APC), parfois plusieurs milliers de dollars par article, transférant le coût des bibliothèques vers les laboratoires de recherche, sans résoudre le problème de fond. ⁂173

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD II. Les brevets technologiques, frein déguisé en moteur 2.1 James Watt et le mythe de l'inventeur solitaire L'histoire officielle de la Révolution industrielle attribue un rôle central à James Watt, l'ingénieur écossais qui perfectionna la machine à vapeur à partir des années 1760. Cette attribution n'est pas fausse en elle-même : Watt était un ingénieur de talent, et ses améliorations de la machine de Newcomen ont bien contribué à l'essor de l'industrie britannique. Mais l'histoire est incomplète, et sa version officielle dissimule une leçon que les défenseurs de la propriété intellectuelle préfèrent ne pas entendre : Watt a utilisé ses brevets non pas pour accélérer l'innovation, mais pour la bloquer. En 1769, Watt obtient un premier brevet sur sa machine à vapeur à condenseur séparé. En 1775, avec l'aide de son associé Matthew Boulton, il obtient une extension exceptionnelle de ce brevet jusqu'en 1800, soit 25 ans de monopole. Pendant toute cette période, il poursuit systématiquement en justice tous ceux qui tentent d'améliorer ou de concurrencer sa machine, même quand leurs innovations sont distinctes des174

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD siennes. Il bloque notamment pendant des années le développement de la machine à vapeur haute pression par Richard Trevithick, pourtant supérieure à la sienne sur plusieurs points techniques essentiels. Les économistes Michele Boldrin et David Levine, dans leur ouvrage Against Intellectual Monopoly publié en 2008, ont montré que l'expiration des brevets de Watt en 1800 a déclenché une véritable explosion d'innovations dans le domaine de la machine à vapeur. En l'espace de quelques années, la puissance des machines a été multipliée par cinq, leur efficacité énergétique a considérablement progressé, et de nouvelles applications ont été développées. Pendant les 25 ans de monopole de Watt, ces améliorations n'avaient pas eu lieu, non pas parce que les ingénieurs n'en avaient pas les idées, mais parce que les brevets les en avaient empêchés. Boldrin et Levine en concluent que les brevets de Watt ont retardé d'une à deux décennies le plein essor de la révolution industrielle en bloquant le développement de moteurs concurrents plus efficaces. ⁂175

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD 2.2 Nikola Tesla, le génie que le capital a étouffé L'histoire de Nikola Tesla est l'une des plus instructives et des plus douloureuses de l'histoire de la technologie moderne. Tesla, né en 1856 à Smiljan, dans l'Empire d'Autriche (aujourd'hui en Croatie), au sein d'une famille serbe, est l'inventeur du courant alternatif, du moteur à induction, de la transmission sans fil de l'énergie, de la radio (avant Marconi, dont le brevet a été annulé par la Cour suprême américaine en 1943, après la mort de Tesla), et de dizaines d'autres innovations fondamentales. Sans ses travaux, le monde électrifié du XXe siècle n'aurait pas existé sous la forme que nous lui connaissons. Tesla est arrivé aux États-Unis en 1884 et a commencé à travailler pour Thomas Edison. La relation tourne vite au conflit : Edison défend le courant continu, qui permet de meilleures applications commerciales immédiates mais qui est physiquement limité dans sa portée de distribution. Tesla développe le courant alternatif, qui permet de transporter l'électricité sur de longues distances avec des pertes minimales. La « guerre des courants » qui oppose les deux hommes dans les années 1880-1890 est remportée par Tesla et son associé George Westinghouse. Le courant alternatif équipe aujourd'hui la quasi-totalité des réseaux électriques mondiaux.176

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD Mais la suite de la carrière de Tesla illustre les mécanismes par lesquels le capitalisme traite les inventeurs qui ne servent plus ses intérêts immédiats. Après ses succès avec Westinghouse, Tesla se lance dans un projet beaucoup plus ambitieux : la transmission sans fil de l'énergie électrique sur de longues distances. Il obtient le soutien initial de John Pierpont Morgan, le plus grand banquier américain de l'époque, pour financer la Tour Wardenclyffe à Long Island, centre expérimental de ce projet. Quand Morgan comprend que le projet de Tesla vise à fournir de l'énergie gratuite ou presque gratuite à tous, sans possibilité de facturer à l'utilisation (on ne peut pas placer un compteur sur une onde électromagnétique), il coupe le financement. La Tour Wardenclyffe est démolie en 1917. Tesla meurt en 1943 dans la misère, dans une chambre d'hôtel de New York, ses derniers travaux non publiés. Le FBI saisit ses archives à sa mort. L'histoire de Tesla n'est pas celle d'un génie maudit par la fatalité. C'est celle d'une innovation délibérément étouffée parce qu'elle menaçait le modèle économique des industries existantes. Une énergie transmissible sans fil et sans compteur est techniquement fascinante mais commercialement catastrophique pour ceux dont les profits dépendent de la facturation de l'électricité à l'unité. Le capitalisme ne177

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD s'oppose pas à l'innovation en général : il s'oppose aux innovations qui menacent les rentes existantes. ⁂ 2.3 Les guerres de brevets contemporains et les patent trolls Dans l'économie numérique du XXIe siècle, la guerre des brevets a pris des dimensions industrielles. Entre 2000 et 2015, les litiges en matière de brevets technologiques ont plus que triplé aux États-Unis. Les entreprises consacrent des dizaines de milliards de dollars non pas à l'innovation, mais à constituer des arsenaux de brevets destinés à attaquer les concurrents ou à se défendre contre leurs attaques. La guerre de brevets entre Apple et Samsung, qui a débuté en 2011 et a mobilisé des tribunaux dans une dizaine de pays pendant plusieurs années pour des milliards de dollars en jeu, illustre le paradoxe : deux des entreprises technologiques les plus innovantes du monde ont consacré des ressources colossales à se battre sur des détails de design et de gestion tactile d'interface, pendant que leurs équipes d'ingénieurs auraient pu utiliser ce temps et cet argent pour développer de vraies innovations. Plus révélateur encore est le phénomène des patent trolls, ces entités qui n'inventent rien et ne produisent rien, mais rachètent des brevets à bas prix pour les178

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD utiliser afin d'attaquer des entreprises innovantes avec des demandes de royalties ou des procès. En 2013, au pic du phénomène, ces entités non productrices représentaient 67 % de l'ensemble des litiges en matière de brevets aux États-Unis selon le Government Accountability Office américain. Les réformes législatives ultérieures ont réduit ce pourcentage sans l'éliminer : en 2023, les patent trolls représentaient encore plus de 50 % des litiges de brevets technologiques américains selon l'organisme Unified Patents. Le brevet, outil théoriquement conçu pour protéger l'inventeur, est devenu un instrument de prédation sur l'innovation elle-même. Données économiques : Une étude publiée dans le Yale Law Journal en 2016 par les économistes Fiona Scott Morton et Carl Shapiro a estimé que les guerres de brevets dans le seul secteur des smartphones avaient coûté à l'industrie plus de 20 milliards de dollars entre 2007 et 2014 en frais de justice, en royalties et en énergie managériale détournée de l'innovation. Une étude de la Banque mondiale (2018) a montré que dans 45 des 50 secteurs industriels analysés, les pays qui bénéficient des systèmes de propriété intellectuelle les plus stricts n'innovent pas davantage que ceux dotés de systèmes plus souples. La corrélation entre protection des brevets et dynamisme de l'innovation est au mieux faible, au pire négative. ⁂179

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD III. Les innovations énergétiques délibérément étouffées 3.1 Les lobbies fossiles contre le climat : le crime parfait Parmi toutes les formes de confiscation du savoir et d'étouffement de l'innovation que le capitalisme a produites, aucune n'est aussi grave dans ses conséquences que celle des industries fossiles contre la recherche climatique et les énergies alternatives. Ce n'est pas une hypothèse ou une théorie du complot : c'est un fait documenté par des milliers de documents internes rendus publics, par des enquêtes journalistiques et par des procédures judiciaires en cours dans plusieurs États américains. En juillet 1977, James F. Black, scientifique senior chez Exxon, présente à la direction de la compagnie un mémo interne qui établit avec précision que la combustion des hydrocarbures produit du dioxyde de carbone qui se concentre dans l'atmosphère et provoquera un réchauffement climatique mesurable. Cette présentation, restée dans l'histoire sous le nom de « Black Report », contient des projections qui s'avéreront remarquablement précises en comparaison avec les données réelles des décennies suivantes. Black180

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD recommande d'intensifier la recherche interne et d'alerter les décideurs publics sur les risques à venir. Exxon ne suit pas cette recommandation. Au lieu de cela, à partir du milieu des années 1980, la compagnie commence à financer systématiquement des organisations de think tanks, des campagnes médiatiques et des lobbies politiques dont l'objectif explicite est de semer le doute sur la réalité du changement climatique, de décrédibiliser les scientifiques qui l'étudient et de bloquer toute réglementation susceptible de réduire la consommation de combustibles fossiles. La stratégie est identique à celle qu'avait utilisée l'industrie du tabac depuis les années 1950 pour nier les liens entre tabagisme et cancer : fabriquer de l'incertitude là où la science était certaine. Entre 1998 et 2014, ExxonMobil a versé environ 30 millions de dollars à 64 organisations climato- sceptiques, selon une analyse de l'Union of Concerned Scientists. La compagnie Shell a fait de même, tout comme Koch Industries, Chevron et BP. Ces fonds ont financé des publications pseudo-scientifiques, des campagnes publicitaires, des conférences de « skeptiques climatiques », et surtout le financement de candidats politiques favorables à la déréglementation et hostiles à toute politique climatique. Le résultat de ces efforts est que la décision politique sur le climat a été retardée d'au moins deux181

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD décennies, pendant lesquelles les émissions de gaz à effet de serre ont continué à s'accumuler à un rythme que les scientifiques des années 1970 avaient prévu mais que les politiques n'ont pas voulu entendre. Les conséquences de ces deux décennies perdues sont incalculables en termes de changement climatique futur. Chaque tonne de CO2 supplémentaire émise pendant que les lobbies fossiles organisaient le déni représente des décennies d'impacts : montée des eaux, sécheresses, migrations climatiques, extinctions d'espèces, événements météorologiques extrêmes. Ces impacts sont documentés, ils sont prévisibles, et ils seront subis en priorité par les populations les plus pauvres du monde, qui n'ont pas les ressources pour s'adapter. Le crime climatique des industries fossiles est d'autant plus grave qu'il est transnational, multigénérationnel, et qu'il a été commis en connaissance de cause. ⁂ 3.2 La voiture électrique sabotée En 1996, General Motors lance l'EV1, le premier véhicule électrique moderne produit en série par un grand constructeur automobile américain. La voiture est techniquement remarquable pour son époque : autonomie de 80 à 140 kilomètres selon les versions, accélération supérieure à celle des voitures thermiques182

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD comparables, coût d'utilisation très inférieur à celui d'un véhicule à essence. Les premiers utilisateurs sont enthousiastes. En 2003, General Motors rappelle toutes les EV1 et refuse de prolonger les contrats de leasing, malgré les protestations des utilisateurs. Les voitures sont récupérées de force dans certains cas, puis intégralement détruites dans le désert de l'Arizona. Aucune n'a été vendue, aucune ne peut donc être étudiée, améliorée ou reproduite. La raison officielle invoquée : le manque de demande du marché. La raison réelle, documentée par le documentaire Who Killed the Electric Car sorti en 2006 : la combinaison des pressions de l'industrie pétrolière, qui voyait dans la voiture électrique une menace existentielle pour son marché, et des fabricants de pièces de rechange, dont le modèle économique repose sur la complexité mécanique des moteurs thermiques que les moteurs électriques, beaucoup plus simples, n'ont pas. Le cas de l'EV1 n'est pas isolé. Il s'inscrit dans une longue histoire de sabotage des transports alternatifs aux États-Unis. Dans les années 1940, General Motors, Standard Oil of California et Firestone rachètent et démantèlent les réseaux de tramways électriques de nombreuses villes américaines, dont Los Angeles, au profit de l'autobus à moteur thermique. Cette affaire, connue comme le « complot du tramway américain », donne lieu à une condamnation antitrust en 1949 pour183

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD conspiration en vue de monopoliser la vente de bus. Elle a souvent été présentée comme la cause principale de la disparition des tramways, mais les historiens des transports débattent de l'ampleur réelle de ce rôle : urbanisme, lobbying automobile, choix municipaux et financement fédéral des routes ont aussi pesé lourd dans cette transformation. Ce qui reste incontestable : des villes entières ont perdu leurs réseaux de transport collectif électrique, contraignant leurs habitants à l'automobile individuelle pour des décennies. ⁂ 3.3 Le retard solaire et ses conséquences planétaires En 1979, Jimmy Carter fait installer 32 panneaux solaires thermiques sur le toit de la Maison-Blanche, dans le cadre d'une politique nationale d'économie d'énergie liée au second choc pétrolier. Dans un discours, il déclare que si l'Amérique maintient ce cap, « dans les années 2000, l'énergie solaire pourra chauffer plus de 2,5 millions de foyers américains. » En 1986, Ronald Reagan, dont la présidence est étroitement liée aux intérêts de l'industrie pétrolière texane, fait retirer les panneaux solaires de la Maison- Blanche. Le geste est symbolique mais ses conséquences ne le sont pas : la politique fédérale de soutien aux énergies renouvelables est drastiquement184

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD réduite, les crédits de recherche sur le solaire sont coupés, et les États-Unis abandonnent pour une décennie leur avance technologique dans ce domaine. Le Japon et l'Allemagne, qui maintiennent leurs programmes de soutien au solaire, prennent une avance technologique que les États-Unis mettront des années à combler. Des économistes de l'énergie ont estimé que si les États-Unis avaient maintenu dans les années 1980 le rythme de développement des énergies renouvelables qui avait commencé sous Carter, la transition énergétique mondiale aurait pu être avancée de 10 à 15 ans. Ces 10 à 15 ans correspondent à des milliards de tonnes de CO2 supplémentaires dans l'atmosphère, à des années de réchauffement climatique supplémentaire, à des milliers de milliards de dollars de dommages futurs. La décision de retirer des panneaux solaires d'un toit de la Maison-Blanche, prise pour protéger les intérêts de l'industrie fossile, a eu des conséquences d'une ampleur planétaire. Donnée d'impact : Selon l'Agence internationale de l'énergie (AIE), si le monde avait commencé sa transition vers les énergies renouvelables dix ans plus tôt, en 1990 plutôt qu'en 2000, les émissions cumulées de CO2 jusqu'en 2024 auraient été inférieures d'environ 120 milliards de tonnes, soit plus de trois fois les émissions annuelles mondiales actuelles. Ces modélisations contrefactuelles comportent des marges d'incertitude inhérentes : elles supposent que d'autres facteurs auraient été constants. Elles donnent néanmoins un ordre de grandeur de ce que le lobbying fossile a coûté à l'atmosphère. Ce retard est documenté : les études internes d'ExxonMobil, publiées par Columbia University en 2023,185

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD montrent que l'entreprise savait dès 1982 avec une précision remarquable que ses produits causeraient un réchauffement de l'ordre de 0,20°C par décennie. ⁂186

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD IV. Les communs du savoir : la preuve que c'est possible autrement 4.1 Richard Stallman, le copyleft et la révolution du logiciel libre En 1983, Richard Stallman, chercheur au laboratoire d'intelligence artificielle du MIT, annonce le lancement du projet GNU, visant à créer un système d'exploitation entièrement libre, dont le code source serait accessible à tous, modifiable par tous et redistribuable librement. Stallman est animé par une conviction philosophique simple et radicale : les logiciels sont des connaissances, et les connaissances doivent être libres. Pour protéger juridiquement cette liberté contre la réappropriation capitaliste, Stallman invente le copyleft, mécanisme juridique d'une élégance remarquable : la licence GNU GPL (General Public License) stipule que tout logiciel dérivé d'un logiciel sous GPL doit lui-même être distribué sous GPL. La liberté est ainsi contagieuse : on ne peut pas prendre un logiciel libre, le modifier légèrement et en faire un produit propriétaire. La liberté se propage avec le code.187

Après le capitalisme · Jean Claude GONARD En 1991, le jeune informaticien finlandais Linus Torvalds publie le noyau Linux sous licence GPL. En quelques années, des dizaines de milliers de développeurs dans le monde entier contribuent bénévolement à améliorer ce système d'exploitation. Sans contrat, sans salaire, sans coordination centrale hiérarchique, ils produisent collectivement l'un des logiciels les plus stables, les plus sécurisés et les plus performants de l'histoire de l'informatique. En 2024, Linux fait fonctionner 96 % des 1 000 serveurs les plus puissants du monde, 90 % des infrastructures cloud, la quasi-totalité des smartphones Android et la majorité des systèmes embarqués. Le succès de Linux réfute de façon empirique l'un des arguments les plus solides en faveur des brevets et de la propriété intellectuelle : l'idée que les êtres humains n'innovent que si on leur garantit un monopole sur leurs innovations. Des millions d'heures de travail de haute qualité ont été contribuées gratuitement au bien commun du logiciel libre, motivées par la curiosité intellectuelle, la fierté du métier, le désir de contribuer à quelque chose de plus grand que soi, et la reconnaissance au sein d'une communauté de pairs. Ces motivations non monétaires produisent, dans les bonnes conditions institutionnelles, des résultats remarquables. ⁂188