2107 21e ENTRELIGNES

D’entre les lignes R É C I T S e r g e B r a u n PRÉFACE Denis Peschanski

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D’entre les lignes Destins croisés de deux frères alsaciens durant la Seconde Guerre mondiale Serge Braun Récit historique fondé sur des témoignages, des archives familiales et le carnet clandestin de Jean-P ierre Braun. 3

Nous vivons pour savoir et pour nous souvenir Imre Kertész (écrivain hongrois, survivant d’Auschwitz, prix Nobel de littérature en 2002) 5

Préface par Denis Peschanski, historien spécialiste de la Seconde Guerre mondiale et des sciences de la mémoire, directeur de recherche émérite au CNRS Transmission La grande Histoire à hauteur d’hommes. L’impression est rare au sortir d’une lecture, mais elle est ici si frappante. Ce sont donc deux lointains cousins dont Serge Braun rend compte, si proches et si différents, pour évoquer l’engagement et la répression dans la France des années noires. Et d’abord d’une Alsace ballotée par l’Histoire et, qu’au fond, les « Français de l’intérieur » connaissent si mal. Mais les Alsaciens eux- mêmes savent-ils tant du sort des exilés de 1939 transférés massivement dans le Limousin, de la déportation d’un Jean-Pierre à Buchenwald ou de l’engagement d’un Gaston dans les armées de la France libre ? Vous découvrirez ici les destins croisés de ces deux frères. Que l’auteur en soit un lointain cousin n’y est pas pour rien, mais l’essentiel n’est pas là. Serge Braun est très connu du grand public pour avoir été longtemps le directeur scientifique de l’AFM-Téléthon. De là vient à l’évidence 7

cette humanité, cette connaissance de l’intime, des aléas de la psychologie qui donnent de l’épaisseur à ce récit. Mais c’est aussi un scientifique et, même s’il n’est pas histo- rien de formation, il sait ce qu’est une démarche scientifique, l’articulation entre le questionnement et les sources qui permettent d’y répondre, le croisement nécessaire des sour- ces pour s’approcher de la vérité du récit au-delà de la vérité du témoin. Mais il partage aussi la passion de transmettre, avec ce souci de la pédagogie, jamais pesante, qui nous fait connaître ce que furent l’Alsace confrontée dès la déclaration de guerre à l’exil vers le Limousin, la confrontation entre des populations aux conditions de vie si différentes mais qui vont bien s’accorder, plus encore quand viendront les temps noirs de la défaite, d’un régime, l’État français, marqué par la logique d’exclusion et de l’Occupation, ou encore les aléas de Jean-Pierre qui l’entraînent dans les camps d’internement français puis la déportation à l’été 1944 dans le dernier convoi massif de zone sud vers le camp de concentration de Buchenwald, tandis que son frère, engagé dans la résistance de sauvetage échappe à l’arrestation de peu, apprenant à temps celle de son frère, et arrive à rejoindre l’Espagne puis les armées de la France libre. On apprendra ainsi beaucoup de cette aventure, en Afrique du Nord, puis dans la campagne d’Italie et le débar- quement si mal gravé dans la mémoire nationale, celui de Provence quand est tant présent celui de Normandie. 8

Et quelle aventure ! Il faut lire le récit tellement roma- nesque de son action à Toulon, quand Gaston profite de sa parfaite connaissance de l’Allemand pour tromper le commandement allemand en se faisant passer pour… un ra- dio allemand. Il récupère le poste émetteur et réussit donc à s’insérer dans la chaîne de commandement allemand : « Ce n’est pas tous les jours qu’on prend une batterie ennemie avec un micro et pas tous les jours que je suis colonel dans l’armée allemande », écrit-il alors. Et d’une identité juive qui n’empruntait guère à la religion, elle est peu présente dans ces deux itinéraires. Elle apparaît cependant dans l’engagement précoce de Gaston dans les Éclaireurs Israélites de France et dans la résistance de sauvetage. Elle fut suffisamment cachée chez Jean-Pierre pour lui épargner la destinée des Juifs de France envoyés dans les camps d’extermination. Mais il doit aussi sa survie à ce collègue civil allemand qui lui dit : « je sais que tu es juif mais je ne le dirai à personne ». L’historien que je suis ne peut terminer qu’en souli- gnant l’intérêt des sources, souvent exceptionnelles, autour desquelles il tisse son récit. Ainsi du journal que tient Gaston pour rendre compte des combats auxquels il participe. Ce sont, du 10 au 13 juin 1944, les combats de Montefiascone en Italie, puis le récit du débarquement de Provence. De Jean-Pierre, on notera un calepin confectionné avec une planchette de bois, des clous et des feuillets de papier pris à l’administration. 9

Ce journal débute en janvier 45, quand il arrive dans le camp annexe de Rottleberode. Bien entendu il ne peut tout mettre, mais on devine ce que cela fut. On mesure aussi les formes que prit la résistance dans les camps. J’espère, par cette courte préface, avoir donné envie de lire cette si forte histoire de deux frères pris dans la tour- mente de la guerre, une histoire que Serge Braun a su retisser avec talent. Encore une affaire de transmission. 10

Préambule par l’auteur Serge Braun Les mots de l’ombre C’était une petite boîte métallique, patinée par le temps, abandonnée au fond d’un placard. Elle attendait depuis longtemps de livrer enfin le trésor qu’elle contenait. Dominique, cette dame qui a parcouru le monde et coulait désormais une retraite tranquille dans le sud de la France, l’avait entreposée là sans avoir jamais osé l’ouvrir. Mais cette fois, dans cet appartement d’un immeuble cossu de Fréjus, le courage ne lui manquerait pas. Elle sortit le coffret de son placard et le posa sur la table. Silencieuse, digne, posée, dans ce moment trop grand pour être dit, elle observa la boîte. D’une main timide, elle souleva le couvercle. Le contenu sentait la poussière, le vieux papier et le silence. Le carnet était là, derrière une montre cassée, des rubans et un morceau de barbelé. Il était fait de feuillets fatigués, cloués sur un petit support de bois. Les premières pages étaient déchirées mais encore lisibles, parse- mées d’une écriture fine, ronde, régulière, retenue. Des mots surgis de l’oubli, que Jean-Pierre, son père, avait écrits en cachette au crayon. Mais il n’avait jamais voulu en parler. 13

Ils remontent à des temps noirs, des temps de souffrance, de peur et de solitude, entre décembre 1944 et mai 1945, là où la mort régnait. Cette dame aux cheveux blancs est la dernière fille encore en vie de Jean-Pierre. Elle a hérité de la pudeur extrême de son père. Alors, ces pages jaunies, que nul autre que Jean- Pierre et peut-être sa femme n’avait parcourues, pourquoi sa propre fille s’en emparerait-elle ? Elle avait aussi voulu évi- ter que le passé de douleur dont elles étaient imprégnées ne vien-ne immanquablement la faire souffrir à son tour. Quelques jours plus tôt, un message électronique puis un coup de fil d’un lointain cousin lui avaient donné le courage. Ce cousin s’était investi d’un devoir de mémoire. Il avait entrepris de retracer le parcours singulier des deux frères, Jean-Pierre et Gaston. Cette démarche sincère de transmission et l’opportunité de renouer avec une famille éclatée lui avaient offert ce supplément de détermination. C’était aussi pour Dominique la possibilité de corriger l’image ambiguë qu’un ou- vrage récent avait semblé donner de son père. Alors, à l’aube, elle avait allumé une lampe, mis de l’eau à chauffer et installé la cassette sur la table du salon. Elle exhuma le calepin avec une infinie précaution. Puis elle tourna quelques pages. Par endroits, le texte au crayon s’était fondu dans le brouillard des années. Des dates, des pensées brisées, des fragments de malheur, des phrases d’amour murmurées au bord de l’effondrement. 14

Il y avait dans cet objet une vie bâillonnée. Un homme qui avait aimé en silence. Une humanité bienveillante qui avait résisté. Bien loin du Jean-Pierre débrouillard et beau- parleur des quelques lignes trouvées dans l’ouvrage consacré aux déportés français de Buchenwald. C’était lui. Son père. Celui qu’elle évoquait avec pudeur et avec respect. Le survivant, le discret, le silencieux. Celui qui, après le camp, n’avait plus jamais parlé de rien – ni de l’horreur, ni de la force qui lui avait permis d’y survivre puis de construire le reste de sa vie. Page après page, le carnet ouvrait un monde : un amour tenu vivant par les mots, une résistance intérieure murmu- rée dans les marges. Ces mots, rédigés dans les entrailles de l’enfer concentrationnaire et qu’il fallait cacher sous peine d’impitoyables représailles, étaient comme une lettre quoti- dienne invisible, envoyée fictivement à Jacqueline, sa fiancée. Après avoir parcouru les cinquante feuillets, Dominique referma la relique. Lentement. Je suis ce lointain cousin. 15

Novembre 2023. Je me réjouissais de cette matinée particulière. Pour la première fois depuis quarante-six ans, je retournais dans mon lycée. Le lieu, pourtant, n’était plus tout à fait le même. Jadis, l’établissement occupait les bâti- ments austères de l’ancien ordre Teutonique, en plein cœur de Wissembourg, un chef-lieu d’arrondissement alsacien, à vingt kilomètres de Lauterbourg, ma commune d’origine où la famille Braun s’était établie au XIXe siècle. Aujourd’hui le lycée s’élevait au nord-est de la ville dans un ensemble mo- derne bien différent de l’architecture germanique de l’époque. Les couloirs avaient perdu leur odeur de bois ciré et de craie humide, mais c’était toujours mon lycée, avec son cortège de souvenirs d’adolescent. Celui des premiers émois, des amitiés solides, des rêves inachevés. Ce retour avait un parfum de nos- talgie, de vertige du temps qui passe et de la jeunesse enfuie comme le sable qui file entre les doigts. Mon intervention s’inscrivait dans le cadre d’une opé- ration appelée 1 000 chercheurs dans les écoles, qui consiste pour les acteurs de la recherche, ingénieurs, techniciens, per- sonnels supports, hommes et femmes, jeunes thésards comme scientifiques confirmés, soutenus par le Téléthon, à partager leur passion avec les élèves de collèges et de lycées. L’idée a été proposée en 2014 par Marc Peschanski, chercheur en neu- rosciences, spécialiste des cellules souches et directeur scien- tifique du laboratoire I-Stem à Evry. J’ai parlé du métier qui est le mien, une vocation autant qu’un combat, dédié à la re- cherche sur les maladies génétiques rares. Je leur ai retracé mon parcours, intimement lié à l’AFM-Téléthon, cette grande 16

aventure humaine et scientifique née d’une mobilisation de malades et de familles. J’ai évoqué le Téléthon, cet événement national de collecte de fonds, relayé par France Télévision tous les ans, le premier week-end de décembre, et porté dans tout le pays par 280 000 bénévoles. Plusieurs ouvrages ont été écrits sur les aspects multiformes du Téléthon, y compris son histoire scientifique que j’ai retracée. Et pour les élèves de mon bon vieux lycée, j’ai parlé de la course contre la mort, du refus de la fatalité, des grandes avancées médicales, et des enfants ren- contrés dont le courage m’a marqué à jamais. Sous la lumière de cet échange transgénérationnel, le sable fugitif brillait en- core, même en tombant. Un correspondant du quotidien Les Dernières Nouvelles d’Alsace était venu assister à cette rencontre avec les élèves dans ce lycée où je les avais précédés un demi-siècle plus tôt, et en a publié l’article quelques jours plus tard. Je ne me doutais pas des répercussions que cet article allait produire. Le hasard, parfois, est espiègle. Quelques jours après, un appel téléphonique me surprit. A l’autre bout du fil, une voix douce et presque ti- mide se présenta : Nelly Koebel, archiviste de la commune de Wissembourg. Elle me demanda si j’étais parent avec un certain Jean-Pierre Braun. Elle travaillait sur un projet de com- mémoration, la pose des Stolpersteine (littéralement « pierres d’achoppement »), ces pavés de la mémoire, imaginés par l’ar- tiste berlinois Gunter Demnig. 17

Ce sont des pavés de béton recouverts d’une plaque en laiton, scellés dans le trottoir devant les anciennes maisons des victimes du nazisme. Chacun rappelle un nom, une vie in- terrompue, un destin qu’on empêche d’être oublié. L’Europe s’y est couverte d’un réseau discret de mémoire, brillant sous la pluie comme des larmes de bronze. Nelly Koebel s’était adressée à un professeur d’histoire du lycée qui lui avait trans- mis mes coordonnées. – Oui, répondis-je. Jean-Pierre était bien de ma famille. Mais comme je savais si peu sur lui, j’offris de me renseigner auprès de sa famille proche. J’ignorais encore que ce voyage au lycée se transformerait en parcours initiatique. Il m’est arrivé au cours de mon enfance de croiser Gaston, le cousin de mon père, que ce dernier considérait comme son grand frère. Je garde le souvenir d’un personnage malicieux et qui m’impressionnait parce que même mon père, un homme au caractère fort et sûr de lui, se voyait comme un petit garçon à ses côtés. Il me racontait comment Gaston, de 15 ans plus âgé que lui, le prenait, lui jeune bambin, sur ses genoux à bord de son automobile, donnant l’impression de négocier les virages sans toucher le volant. J’avais aussi plus tard entendu vaguement parler des exploits de Gaston durant la guerre – dont il va être question plus loin – mais sans vraiment en prendre la mesure. 18

Je n’ai pas connu Jean-Pierre, l’autre cousin de mon père, il m’apparaissait comme une ombre lointaine qui se confondait avec le murmure des récits familiaux, imprécis et fragmentés. Gaston avait une petite sœur, Ève, et Jean- Pierre était leur frère aîné. Leur lignée faisait partie de ces familles éparpillées, telles des graines portées par le vent, enfantées par mes arrière-grands-parents, des apatrides ve- nus de Prusse au milieu du XIXè siècle. De ces rameaux épars, je ne connaissais que quelques branches. Je commençais par Colette, l’épouse de Gaston, et avec laquelle j’étais encore en rapport. Colette m’apprit qu’Ève, la sœur de Jean-Pierre, vi- vait toujours – presque centenaire –, à deux pas de chez moi. Colette me mit aussi en relation avec Dominique, l’une des trois filles de Jean-Pierre – ses deux autres filles étaient dé- cédées. Sans être historien, je me suis néanmoins laissé gui- der par cette rigueur qu’une vie de chercheur m’a enseignée. Très vite, les pièces du puzzle apparurent – archives histo- riques, articles de revues spécialisées et les témoignages si précieux de la sœur, de la belle-sœur et de la fille de Jean-Pierre. Et enfin, ce véritable trésor que conservait Dominique. Gaston avait laissé aussi de précieux écrits qui parlaient pour lui. L’histoire se dessinait enfin, claire et poignante – celle de deux frères dont la vie a basculé simultanément pour suivre deux trajectoires opposées. Deux flèches tirées d’un même arc. 19

Préface Transmission par Denis Peschanski ......................................... 7 Préambule Les mots de l’ombre par Serge Braun ..................................................... 13 Chapitre I - Exil intérieur .......................................... 23 Chapitre 2 - L’engagement ....................................... 55 Gaston résistant .................................................... 55 Les faux-papiers de Jean-Pierre ..................... 67 Le périple de Gaston ............................................ 74 Chapitre 3 - Destins contraires .............................. 87 La campagne d’Italie ........................................... 90 Entre deux mondes .............................................. 96 Chapitre 4 - Libération - Annihilation .............. 109 Buchenwald ............................................................. 116 sommaire 20

L’organisation du camp ..................................... 122 La quarantaine ....................................................... 132 Le chêne de Goethe .............................................. 144 La libération de l’Alsace ..................................... 152 Jean-Pierre à Thyra-Werke ............................... 160 La revanche de Gaston ....................................... 165 Chapitre 5 - Le carnet ................................................... 181 Les marches de la mort ...................................... 214 Chapitre 6 - La vie d’après ........................................ 241 Le lent rétablissement ........................................ 242 Chapitre 7 - Épilogue ................................................... 265 Remerciements ............................................................... 274 Sources ................................................................................. 310 Cahier des documents ............................................... 279 21

01 Chapitre I Exil intérieur Deux frères, originaires de Lauterbourg en Alsace, sur la frontière avec l’Allemagne, fils de Maurice Braun et de Cécile Lévy. Ils ont grandi à Wissembourg, à vingt kilomètres plus à l’ouest, au pied des Vosges, entre vignes et forêts, où ils ont été scolarisés. Leurs destins sont aussi parallèles que contraires. Jean-Pierre est né le 14 février 1921. Après avoir été brillamment reçu en math élem à Haguenau, on lui prête un avenir de médecin. Sportif et grand pour l’époque – il mesu- rait 1m78 –, il est de nature plutôt pudique et réservée. 23

Toujours élégamment habillé, il pratique diverses disciplines, comme le tennis, et il revient chez lui le soir aussi impec- cablement vêtu qu’il en était parti le matin. Gaston, né l’année suivante – le 10 septembre 1922 – est au contraire solaire, jovial et malicieux, avec un humour ésotérique bien à lui. Intelligent et cultivé comme son frère, il est aussi très bricoleur. Ses études secondaires l’ont conduit jusqu’en fin de classe de première, en cette année 1939. Attiré par le développement des nouvelles techniques, et en paral- lèle de son cursus scolaire, il suit par correspondance des cours auprès de l’École nationale supérieure des postes et téléphones de Paris. Gaston, c’est aussi l’aventure : toujours actif et plein d’audace. Sa santé, un peu plus fragile que celle de son frère2, ne l’empêche pas de faire les quatre cents coups, et on le voit souvent revenir le soir crotté et débraillé. Les deux frères sont inséparables et ils couvent affec- tueusement leur petite sœur, Ève, de trois ans leur benjamine. Gaston le partageur, espiègle et spontané ; Jean-Pierre le cérébral, prévenant et protecteur. Wissembourg est situé tout près de la frontière allemande au nord, marquée par une petite rivière, la Lauter, qui se jette à l’est dans le Rhin à la hauteur de Lauterbourg. 2 Ce qui ne l’a néanmoins pas empêché, à 14 ans, et au péril de sa vie, de sauver de la noyade un jeune homme qui tentait imprudemment de traverser le Rhin à la nage (et qui, bien plus tard, commit un assassinat, au grand regret de Gaston). 24

Compte tenu de sa position stratégique à la frontière franco- allemande, Wissembourg est une sous-préfecture de garni- son, mais elle comprend également une industrie locale, comme la plupart des villes en Alsace de cette époque. Elle compte ainsi une manufacture de meubles fondée en 1868 par Charles Schimpf, une fabrique de petites pièces en caout- chouc et une conserverie. En dehors des entrepreneurs, la bourgeoisie locale se compose des professions libérales et de la frange prospère des artisans et petits-commerçants. Un peu plus au sud, se trouve la ligne Maginot. Cons- truite dans les années 1930 par le ministre de la Guerre André Maginot, c’est une ligne de fortifications le long de la frontière avec la Belgique et jusqu’à l’Italie. Plutôt qu’une « ligne » il s’agit d’un couloir de plusieurs kilomètres de large avec des postes d’observation près de la frontière, puis, cinq kilomètres en arrière, une première ligne de résistance consti- tuée de points d’appui et d’avant-postes avec des blockhaus antichars. Et quelques kilomètres plus en arrière, la ligne prin- cipale de défense. Celle-ci est matérialisée par un double réseau de rails antichars plantés verticalement, renforcé, sur une largeur de douze mètres, par des barbelés très denses et des ardillons, de petites pointes émergeant du sol. La ligne est balayée par les axes de tir à la mitrailleuse depuis les case- mates, et couverte par les tirs d’artillerie des gros ouvrages, et dont les orientations de feu ont été calculées pour ne laisser aucun angle mort. Les casemates, surmontées d’une à deux cloches de guetteur, sont conçues pour vingt à trente hommes armés de mitrailleuses et de canons antichars. 25

Elles ont généralement deux étages, l’étage inférieur servant de repos et de services – groupes électrogènes, réserves d’eau, de carburant, de vivres, ventilation. Les ouvrages sont reliés par des galeries enterrées, en général à trente mètres de profondeur et le moins visibles possible. Elles comprennent aussi une infrastructure complexe de dortoirs pour les troupes, de cuisines, d’infirmeries avec parfois un bloc opératoire, des salles de filtres à air en cas d’attaque au gaz, des centrales de production d’électricité, des réserves de munitions, de vivres, d’eau et de carburant. Des maisons fortes sont également positionnées dans la forêt ardennaise et dans celle de Wissembourg. Le rôle de cette impressionnante ligne de dé- fense, que l’on imagine inviolable, est avant tout de retarder son franchissement par l’ennemi le temps de la mobilisation, prévue pour durer quinze jours. Les habitants de la génération des parents et grands- parents d’alors avaient, jusqu’en 1918, grandi et vécu sous administration allemande. Beaucoup, sauf les plus jeunes, ne parlaient par conséquent que l’allemand ou l’alsacien. Dans ces conditions, les quotidiens locaux tels que le Journal de Wissembourg restaient rédigés en allemand. S’agissant des affiches officielles, elles étaient divisées en deux parties : l’une en français et l’autre en allemand. Même les procès- verbaux du conseil municipal étaient rédigés en allemand. La génération des parents et grands-parents qui avait déjà connu l’Alsace sous administration allemande jusqu’en 1918, vivait ainsi dans l’obsession du conflit renaissant. 26

Et la famille Braun, comme toutes les familles juives alsaciennes, était très attachée à son appartenance à la com- munauté française, dans le pays des droits de l’homme qui le premier a accordé un statut de citoyens à part entière aux Juifs en marge de la Révolution de 1789. Les habitants, inquiets, assaillent la mairie de demandes d’informations et de consignes. Le samedi 26 août 1939, une affiche manuscrite distille les instructions dans les deux langues : « Chaque ménage pourra faire expédier demain, à destination du Centre de recueillement, à partir de 8h jusqu’à midi, à la gare de Wissembourg, grande vitesse dans une malle, panier, caisse ou sac des objets de première nécessité. Le contenu de chaque colis ne devra pas dépasser le poids de 30 kg. Il doit porter l’adresse en double lisiblement écrit de l’expéditeur. Exemple : Paul Wendling, Wissembourg, rue de la Gare. Les frais de transport seront à la charge de la ville, mais le transport se fera au risque et péril de l’intéressé.3 » Le 1er septembre, à la suite de l’attaque allemande contre la Pologne, la mobilisation générale française est décidée, applicable à partir du 2 à minuit. Les habitants de la zone frontalière doivent être évacués avant que la France ne déclare la guerre à l’Allemagne le 3 septembre. 3 Témoignages de Philippe Diomard, Renée Marie-Louise Altschuh (1937-2022). Une enfance à Wissembourg, Archives municipales Wissembourg. 27

Des masques à gaz avaient été distribués à chacun, le 25 août à l’hôtel de ville, pour être emportés en cas d’éva- cuation. Ceux-ci étaient accompagnés d’une notice, indiquant comment repérer les gaz toxiques ; odeurs de moutarde, d’essence de géranium, d’eau de javel, de foin pourri ou de pain d’épices ; irritation des yeux, du nez ou de la peau. Les séances d’essayage avaient été organisées par les gendarmes. En l’absence de masques à gaz à portée de main, les autorités recommandent de marcher contre le vent repéré par la course des nuages… Des cartes vertes de réfugiés avaient été remises à toutes les familles. Elles portent les consignes de défense passive et la recommandation de n’emporter qu’un bagage à main, avec papiers, couvertures et effets personnels. La préparation a été minutieuse. D’importants dépla- cements de populations s’opéraient déjà en Europe, en Grande- Bretagne du côté des grands centres industriels, et en Espagne où 400 000 républicains ont franchi les Pyrénées durant la Retirada – « la retraite » – et certains, vers les régions du sud- ouest de la France. Les signes avant-coureurs venus d’outre- Rhin – la décision de la Sarre, partenaire symbiotique de l’est de la France, de se rattacher à l’Allemagne dès 1935 ; les nouvelles alarmistes d’amis ou apparentés allemands ; les provocations belliqueuses hitlériennes et les grands travaux sur la ligne Siegfried, pendant de la ligne Maginot – étaient d’autant plus perceptibles dans une population alsacienne échaudée par les deux précédentes guerres d’annexion encore bien présentes dans les mémoires. 28

Au nom de la doctrine militaire on sacrifie donc tout ce qui se trouve en avant de cette ligne de défense. Cela ne sera pas sans conséquence sur la perception et le ressentiment d’une grande partie des Alsaciens qui voient leur région une nouvelle fois sacrifiée sur l’autel de la mère patrie. Impression d’autant plus marquée que cette opération avait été préparée dans le plus grand secret. Les maires des différentes communes concernées avaient été juste informés. Il fallait évidemment éviter que les populations civiles se trouvent coincées entre deux fronts et pour ne pas gêner les mouvements de troupes. Ainsi, dans les trois départements frontaliers – le Bas-Rhin avec Strasbourg et Wissembourg, le Haut-Rhin et la Moselle, 550 communes et 600 000 personnes – dont 375 000 Alsa- ciens – étaient concernés. L’Alsace est décidément une région mal placée… Le nom de code de l’évacuation «Exécutez Pas-de- Calais» sous pli cacheté est dévoilé officiellement aux maires des communes le matin du 1er septembre 1939. On apprend par radio que, peu avant midi, la Wehrmacht a attaqué la Pologne. Les valises sont prêtes, on attend l’ordre d’évacua- tion dans l’angoisse et la fébrilité. Vers 14 heures, un véhicule déverse des gendarmes place de la mairie. Ils viennent re- mettre au maire Arnholt une liasse épaisse contenant de grands placards que l’on affiche aussitôt sur les portes de l’hôtel de ville, l’une affichant « Mobilisation générale » et l’autre « Évacuation immédiate ». À 17 heures, l’évacuation doit être terminée. Le tocsin retentit dans les villages. 29

À Wissembourg, les sirènes hurlent et les gendarmes font sonner leurs cloches quartier par quartier, signal de l’éva- cuation en urgence. À la gare, les malles et les caisses s’amon- cellent, au guichet on fait la queue. Sur les voies de chemin de fer, un long train d’évacuation a été préparé. À la caserne Abel, de nombreux autocars ont été mis à disposition par la préfecture. Ève, ses deux frères et leurs parents, quittent précipi- tamment leur domicile du 113 de la rue des Peupliers. Maurice, le père, exerce le métier de représentant pour le compte des usines de meubles en bois courbé Fischel. Cécile est une mère protectrice, ambitieuse pour sa progéniture et particulière- ment attachée à la perpétuation de la tradition juive. Maurice est plus affable et philosophe. Cécile s’apprête à fermer à clé la porte d’entrée de la maison, mais Maurice, réaliste, lui conseille de ne pas le faire : – C’est inutile, de toute façon il ne restera rien lorsque nous reviendrons, dit-il. Munis d’effets minimums réunis dans de grands paniers à linge, à raison d’un maximum autorisé de 30 kilo- grammes par personne, ils traversent la rue en direction de la gare. Là, le train est en attente pour les évacuer vers le centre de la France. Le matériel ferroviaire, insuffisant en raison de la mobilisation, est composé de wagons de marchandises. 30

Les conditions du voyage sont pénibles, sans aucun confort, pas même de paille au sol ni de ravitaillement. En dé- pit du plan préétabli, la population a tout de même été prise de court. Le délai accordé aux citoyens par l’autorité militaire a été très bref – à peine deux heures. Mais il n’est plus ques- tion d’hésiter. Les règles limitant le poids des bagages ne sont pas toujours respectées. On voit parfois des matelas, des bicy- clettes qui viennent encombrer les convois. Accompagné de son cortège inévitable de pleurs et de scènes déchirantes, dans l’ensemble, l’exode se déroule dans le calme. Derrière eux, les gendarmes inspectent les habitations pour vérifier que tout le monde a bien évacué les lieux. Dans toute l’Alsace, en dépit du déracinement, de l’angoisse de l’inconnu et du déchirement de devoir laisser à leur sort bétail et animaux de compagnie, tout cela se déroule dans un ordre impeccable, quasi militaire. Pour le seul arrondissement de Wissembourg, 56 des 83 communes – soit 33 000 personnes – sont ainsi éva- cuées, souvent par leurs propres moyens – voitures, attelages de chevaux ou de vaches – en direction de Saverne où les at- tendent d’autres trains.4 On s’installe comme on peut à raison d’une vingtaine de personnes par wagon. Seules les personnes âgées ont droit parfois à des wagons d’omnibus d’une trentaine de places. Le train dans lequel embarque la famille Braun marque une première halte à Marmoutier, dernière étape alsacienne, où on en profite pour acheter quelques victuailles. 4 Jean Schweitzer, Il y a 35 ans, l’évacuation du 1er septembre 1939, L’Outre-Forêt n°7-8, 1974, n° spécial. 31

L’ambiance est fébrile. On loge provisoirement chez l’habitant, dans des bâtiments publics, dans des dortoirs im- provisés, dans l’église abbatiale transformée en vaste dortoir à litière ou, pour les plus jeunes, à la belle étoile. Après Marmoutier, qui fait office de centre de regroupement, deux jours plus tard, le voyage continue en train pour tout le monde, sauf ceux qui disposent de voitures. Persuadé que les masques à gaz sont devenus inutiles, on les jette dans les fossés au courant de la nuit. Cette pre- mière nuit de voyage est rendue difficile. Régulièrement, à peine le sommeil trouvé, les passagers sont brusquement réveillés par les secousses et les crissements du train qui fait halte à plusieurs reprises. En tout, ce sont 179 trains d’évacuation civile, dont 83 partis de Strasbourg, qui serpentent sur les voies ferrées, s’égarant dans des réseaux secondaires, s’immobilisant des heures durant au milieu des champs, avant de repartir parfois en sens inverse, sans qu’on en comprenne la raison. Aussi minutieuse qu’ait été la préparation, tout cela porte déjà la marque du désordre à venir, les premiers frémis- sements du chaos de la guerre. Au moment du départ, les Wissembourgeois ne connais- saient pas leur destination. Les noms des gares avaient même été masqués sur les plans d’évacuation pour ne fournir aucun renseignement aux espions potentiels. La marche des trains qui se suivent à intervalles rapprochés se trouve régulière- ment ralentie par les convois militaires. La transhumance dure ainsi deux jours, dans des conditions d’hygiène inexistantes. 32

Heureusement, la température est plutôt clémente et le ravi- taillement a pu s’organiser en cours de route. On profite des nombreux arrêts dans les gares pour se rafraîchir dans les toilettes et les salles d’eau, et récupérer quelques vivres et boissons, froides le jour et chaudes le matin, procurés par la Croix-Rouge française. Tout le long du jour, les yeux enchan- tés des enfants voient défiler le paysage si nouveau pour eux. À Troyes, ils profitent d’un gros morceau de pain avec du gruyère fournis par les paysans de la région. Le lent voyage les mène ainsi jusqu’à Issoudun, Saint Sulpice-Laurière et enfin Limoges, où ils arrivent vers 17 heures.5 « Limoges, gare des Bénédictins », lisent ébahis les Wissem- bourgeois. Hier encore, un voyage à Strasbourg constituait une véritable expédition pour la plupart. Les voilà aujourd’hui si loin de Chez eux6! Tout le monde débarque et on s’assied sur l’herbe d’un stade de football, dans l’attente d’autres ins- tructions. Puis vient l’ordre de se rendre dans… un cirque, un bâtiment en dur qui rappelle le cirque d’hiver parisien. Les couches sont aménagées en tassant de la paille sur laquelle on dispose les couvertures pour la nuit à la lumière des lustres. La journée suivante, les enfants s’amusent à cache-cache et visitent entièrement les lieux et leurs annexes. 5 Romain Sanchez, Actes du colloque de juin 2000 : Une entreprise publique dans la guerre. SNCF 1939-1945. Troisième partie : Les cheminots de la guerre et l’occupation. 3.3 La SNCF en Alsace et Moselle de 1939 à 1945 : le rôle des transports ferroviaires publié 10/04/2022, mis à jour 14/04/2022. 6 Pierre Serru, Un point de vue Limousin. Les Wissembourgeois au Dorat, Septembre 1939-Septembre 1940, L’Outre-Forêt, n°112, 2000, p. 15-20. 33

Le lendemain matin, plutôt que de se contenter de conserves, on va petit-déjeuner dans un café. Enfin, les Wissembourgeois se voient remettre le nom de leur destination finale. Ils sont répartis dans plusieurs communes – Saint Léger-Magnazeix, Oradour Saint Genest, La Bazeuge, Tersannes, Dinsac, Le Dorat, ou Magnac-Laval –, véhiculés en train, en autocar ou en tacots.7 Pour la famille Braun ce sera Le Dorat, une petite localité médiévale de 2 500 habitants, près de Bellac en Haute-Vienne, à cinquante kilo- mètres de Limoges. En prévision de l’arrivée imminente des Alsaciens, les mairies s’étaient préparées et avaient demandé à leurs concitoyens de « réserver un accueil particulièrement chaleu- reux et amical aux compatriotes alsaciens ». Les habitants du Dorat avaient appris la déclaration de guerre du 3 septembre à 14 heures par la radio que possédaient un petit nombre d’entre eux. Depuis plusieurs jours, des affiches blanches, la couleur réservée à l’administration, étaient placardées sur les murs appelant les réservistes à la mobilisation partielle. Les évacués débarquent au Dorat après tous ces jours et ces nuits de voyage dans le désarroi et l’incertitude du lendemain. 7 L’évacuation des Alsaciens et Mosellans en 1939, Généalogie Alsace - Le site du Cercle généalogique d’Alsace, section Île-de-France, 14 octobre 2023, 34

Les Dorachons affluent à la gare où débarquent des femmes, des enfants, des personnes âgées et des jeunes gens, avec leurs maigres bagages et harassés par leur long voyage. Les hommes de moins de quarante ans avaient, pour la plu- part, rejoint leur affectation militaire. C’est la première fois qu’ici on entendait prononcer le nom de cette ville d’Alsace. Et on est immédiatement saisi par le curieux accent de ces ar- rivants, dont beaucoup ne parlent pas le français. Au Dorat, comme dans chaque commune, un comité d’accueil est constitué sous l’autorité du maire. La municipa- lité, la section locale de la Croix-Rouge et des volontaires prennent en charge les réfugiés. On mobilise chacun des trois établissements scolaires du Dorat : l’école primaire supérieure des filles, l’école privée Sainte-Marie et l’école Saint-Pierre possédant un internat, totalisant 260 lits disponibles pour les femmes et les enfants. Leurs moyens de restauration sont mis à leur disposition. Les plus âgés et les malades sont immédia- tement transportés à l’hôpital en car et en voitures particu- lières – peu nombreuses en 1939. De la paille, des matelas et des couvertures ont été aménagés à même le sol. Ainsi, les écoles, des maisons particulières, les nombreux loge- ments inoccupés sont réquisitionnés pour héberger les Wissembourgeois. La plupart sont sans mobilier et on y amène des lits de camp. Après trois ou quatre jours, les familles peuvent s’installer dans les gîtes qui leur sont affectés. 35

Les Braun se voient attribuer un logement exigu d’une simple pièce, dans un immeuble au 10 de la petite place Saint-Jean, une ancienne porte de ville, bordée de vieilles demeures du XVIe siècle. Dans le petit appartement, il n’y a pas d’électricité. Ève y fera ses devoirs de classe éclairée par la lampe à pétrole, aidée par Jean-Pierre le matheux, qui dort la nuit à même le sol sous la table de la cuisine. Le Courrier du Centre du 7 septembre 1939 relaie le communiqué de l’autorité militaire : « Un grand nombre de réfugiés venant d’arriver à Limoges pro- viennent des régions de Wissembourg et Niederbronn et ne parlent que le patois alsacien. Il est rappelé tout particulière- ment à la population de Limoges et des environs que ces mal- heureux sont d’excellents Français qui ont droit à d’autant plus d’égards et de compassion qu’ils ont dû abandonner tous leurs biens dans des circonstances que la proximité de la bataille rend singulièrement douloureuses. Il serait regrettable que des com- patriotes dans le malheur se sentent tenus à l’écart, soupçon- nés ou même injustement inquiétés parce qu’ils parlent un patois qui ressemble à de l’allemand. On peut parler alle- mand et être Français à 100%. C’est, ne l’oublions pas, le cas de nos réfugiés ». Le même journal relate le 14 septembre : « Les réfugiés d’Alsace ne connaissent pas notre langue et ne peuvent même pas demander un secours ! 36

Songez à cette maman dont le bébé était malade et qui essayait par geste d’expliquer que le pauvre enfant était brûlant de fièvre ! Songez à ceux qui perdent leur compagnon de route et qui ne savent ni d’où ils viennent ni où ils sont ! On m’a raconté la désolante aventure de cette Alsacienne, mère de cinq enfants, qui s’était égarée en allant chercher de l’eau, lais- sa partir le train avec ses cinq petits et ne put donner aucune indication qui permit de les retrouver. Pauvres gens ! ». Une allocation quotidienne est versée par l’État à chaque réfugié – 10 francs par adulte et 6 francs pour les en- fants de moins de 6 ans. Le comité d’accueil s’efforce d’assu- rer la meilleure prise en charge possible des 800 réfugiés au Dorat, pour lesquels il faut organiser les 1 600 repas par jour, notamment de la purée de pois cassé deux à trois fois par se- maine. Grâce aux équipements scolaires et aux nombreuses auberges, on peut organiser les repas. Une commission d’achat se procure les denrées pour toute la population évacuée qui prépare elle-même les repas communs. Dans un second temps, les repas sont pris dans les restaurants du bourg, aux- quels les Wissembourgeois sont affectés, mais assez vite, ils se sont regroupés pour la préparation des repas dans une cantine mise à disposition. On aménage néanmoins très rapidement des cuisines collectives et des dépendances dans un hangar à la Patte d’Oie qui servait de remise au petit sémi- naire avant 1906. 37

Un « dancing » mobile qui allait de ville en ville pour les fêtes, et dont le propriétaire était mobilisé, est transporté sur le terrain attenant au hangar pour servir de réfectoire, la « cantine des Alsaciens ». Sa gestion sera assurée par la mai- rie de Wissembourg. Le 13 septembre, le maire de Wissembourg écrit : « La grande compréhension et la sympathie qui nous ont été réservées de la part de la population nous imposent à son égard des devoirs que nous ne pouvons négliger » ; le texte est suivi de consignes de conduite en allemand. Progressivement, chaque famille s’organise ensuite pour cuisiner en complète autarcie, sans faire transiter l’allocation par la commission d’achat. Assez rapidement, la presse locale relaye les appels aux dons lancés par les autori- tés ou les comités qui se sont constitués. Des souscriptions et des quêtes sont organisées pour aider à l’achat de mobi- lier et tout ce qui fait défaut. Car les familles manquent d’équipements pour leur logement – matelas, draps, couver- tures, vaisselle et vêtements… Dans les logements non équi- pés, les ouvriers de la commune maçonnent des petits fourneaux pour cuisiner ; une hospitalité et une solidarité que le maire du Dorat qualifie d’un simple mot : Charité. Les questions religieuses et scolaires sont traitées rapidement par un service spécial dit « des réfugiés ». Le statut concordataire de l’Alsace-Moselle a été scrupuleuse- ment respecté. 38

La rentrée des classes fixée au 1er octobre peut être as- surée. La scolarisation des enfants est aménagée en alternance avec celle des Dorachons, six jours par semaine. Les enfants du Dorat ont désormais classe le matin et les Alsaciens l’après- midi tout en conservant leurs instituteurs et leur mode d’enseignement. Des baraquements sont aménagés pour accueillir les élèves additionnels mais on manque souvent de cahiers. Les collégiens sont accueillis dans les écoles primaires supérieures – au Dorat pour les filles et à Bellac pour les gar- çons. Même les adultes peuvent bénéficier de cours de français dispensés par la directrice de l’école protestante de filles au foyer de l’ADP. Les lycéens peuvent étudier à Bellac et à Limoges. L’université de Strasbourg, repliée à Clermont- Ferrand dès la rentrée de 1939, y sera maintenue pendant toute la guerre.8 L’administration des Wissembourgeois s’organise selon les lois de leur concordat. Le siège de l’administration communale wissembourgeoise est décentralisé au Dorat9 où se localise le maire, et à Magnac-Laval (page 281). 8 Maurice Luxembourg, Les Alsaciens dans les départements du Gers et des Landes, Revue géographique des Pyrénées et du Sud-Ouest, 1940, T. XI, fascicule 1, p. 23-38. 9 Fin septembre 1939, constatant que les capacités d’accueil existantes sont insuffisantes pour faire face à l’arrivée probable d’une masse de réfugiés, les autorités limousines décident la création de plusieurs « villages alsaciens ». Il s’agit d’un ensemble de quelques bâtiments en matériaux légers avec couvertures en tôle ondulée galvanisée, à l’écart du bourg, avec cuisine, installations sanitaires, réfectoire et alimentation en eau potable. À la mi-octobre, les travaux sont commencés pour sept communes, dont Le Dorat. Au printemps 1940, une partie des villages alsaciens est sortie de terre. Une seconde vague de réfugiés se produit en effet. 39

La mairie du Dorat – située Grand’rue – se partage avec celle de Wissembourg. Ainsi, l’antique escalier de pierre dé- bouche sur une plaque pointant à droite vers la mairie du Dorat et à gauche vers celle de Wissembourg. Le sous-préfet de Wissembourg est installé à Bellac, le chef-lieu d’arrondis- sement. À côté du maire Arnholt, fonctionne une commission municipale formée d’un adjoint et de trois conseillers. Deux commissaires centraux sont chargés du fonctionnement administratif. La première réunion du conseil municipal de Wissembourg a lieu le 29 septembre. Les comptes-rendus sont rédigés en français puis en allemand essentiellement. Pour ce qui est des soins médicaux, ils sont entièrement pris en charge. La vie s’organise tant bien que mal, malgré les diffé- rences de culture. Mais il faudra, pour se comprendre, franchir le mur invisible qui sépare deux peuples que tout semble opposer. On s’étonne pourtant de ces Alsaciens – que certains, avec dédain, appellent encore les « Boches ». Ils astiquent leur parquet avec une rigueur presque militaire, parlent ce langage étrange, le « Yaya10», aux sonorités germaniques, et l’on s’interroge : ces gens qui manient la langue de l’ennemi, ne sont-ils pas ennemis eux-mêmes ? Les Alsaciens, eux, ont beau avoir retrouvé un toit, ils n’en demeurent pas moins déraci- nés. Issus d’une terre prospère, où l’eau jaillissait au robinet et la lumière répondait au simple geste, ils découvrent ici la rudesse des existences dépourvues de confort – point de sanitaires, point de canalisations, et l’eau qu’il faut aller puiser à la fontaine. 10 Oui-oui, en allemand 40

Le matin, les pots de chambre se vident dans la rigole, dans un silence un peu honteux. Alors, en frottant avec tant d’ardeur leur plancher, c’est peut-être moins la poussière qu’ils chassent que l’angoisse du lendemain. Car si les uns s’étonnent de tant de dénuement dans cette région refuge, les autres, blessés dans leur fierté, découvrent avec amertume le regard qui les renvoie à leur misère. Dans les commerces, la cliente alsacienne lit la somme à haute voix et il s’établit une sorte de bilinguisme. Même chez les plus jeunes, au début, on se mélange peu, du fait des horaires scolaires décalés et même le dimanche où les petits Alsaciens jouent entre eux dans leur dialecte. Les deux groupes vivent séparés mais en bons termes. Les enfants fini- ront par devenir d’excellents camarades de jeu qui prennent plaisir à battre la campagne ensemble et à apprendre quelques mots du patois de l’autre. Les querelles des adultes qui s’affrontent sur fond de controverses religieuses ou patrio- tiques ne les touchent pas. Les adolescents et les jeunes gens, en revanche, se mélangent plus facilement. Les journaux locaux font œuvre de pédagogie, expliquant que « de 1871 à 1919, la belle langue française fut bannie des écoles d’Alsace » et qualifiait systématiquement les réfugiés de « Français d’Alsace » ou de « nos frères d’Alsace ». Si les discours officiels parlent invariablement des « Alsaciens, hôtes sacrés », par der- rière ils s’entendent encore traités de Boches. 41

Mis à part les fonctionnaires qui ont retrouvé leur poste un peu partout dans le département et perçoivent leur traite- ment, les autres Alsaciens, en attendant de décrocher un travail, vivent de leur allocation journalière. Mais la plupart trouveront rapidement des emplois chez les paysans de la ré- gion et dans des conserveries du pays. De nombreux jeunes partent vers les usines, surtout celles de la Défense nationale. La période sera faste pendant de longs mois pour les commer- çants du Dorat, dont la population a doublé avec cet afflux de nouveaux clients, contraints de se rééquiper en habillement, souliers et matériel de la vie courante. Le dimanche, les églises se remplissent à nouveau, grâce aux réfugiés qui avaient débarqué dans un Sud-Ouest déchristianisé et parfois anticlérical. Dans tout le Limousin, le renfort inespéré de la pratique religieuse chrétienne fait à nouveau résonner l’Angélus de midi, dans les villages comme à Marsac-Laval. Avec ses trois couvents de religieuses, Le Dorat fait un peu exception dans ce Limousin déchristianisé. Mais peu d’autochtones vont encore à la messe. Les grands mar- chés du jeudi étaient inconnus des Alsaciens ; c’était, par contre, le grand jour pour les paysans limousins qui s’arrêtent de tra- vailler et revêtent leurs plus beaux habits. A l’inverse, alors que le dimanche les autochtones travaillent comme un jour habituel, les Alsaciens, eux, se rendent aux offices et se re- posent. Les Dorachons viennent néanmoins nombreux assis- ter par curiosité à la « messe des Alsaciens » célébrée chaque dimanche à 9 heures. 42

Au Dorat, comme ailleurs dans la région, alors que la tradition se limitait aux Étrennes, on fêtera désormais Noël, cher aux Alsaciens. Chaque foyer alsacien est décoré de guirlandes et d’un petit sapin. La veille de Noël, les boulangers font une fournée spéciale et gratuite pour cuire les gâteaux apportés par les Wissembourgeois. Et on découvrira les Bredele, à l’ombre, pour la première fois, d’un grand sapin des Vosges installé place Saint-Étienne. Pour limiter le Heimweh, la nostalgie de la terre natale des Alsaciens, le gouvernement avait multiplié les permissions pour les soldats afin qu’ils puissent voir leur famille en Haute-Vienne. Le jour de Noël 1939 est célébré sous la caresse d’un soleil brillant et qui n’est pas froid. Dans la salle des fêtes de l’école primaire supérieure, il y a grande affluence l’après- midi ; la salle est très vaste et remplie – deux mille personnes dont huit cents enfants. Après le discours des officiels, on joue des spectacles, des pièces de théâtre interprétées par les enfants, des monologues dans les deux langues, récités par les adultes. Et au milieu d’eux trône un sapin de lumière ; une première pour les Dorachons. Puis c’est la distribution de cadeaux aux enfants réfugiés, des paquets de vêtements, des tablettes de chocolat, des bonbons, des mandarines, un jeu de l’oie et d’autres jouets. Les deux groupes d’enfants du Dorat et de Wissembourg présentent le drapeau de la France. Et pour finir on chante « O Tannebaum et Stille Nacht11» à la grande émotion des personnes âgées. 11 Mon beau sapin et Douce nuit. 43

On fêtera Noël la semaine suivante à Oradour, avec des chants et des spectacles dans l’église de la commune. Ces animations n’ont pas vraiment de caractère confessionnel – ce qui compte, c’est la convivialité. Et peu importent les origines religieuses. Au Dorat, on ne sait pas ce qu’est un Juif, et ça n’a aucune importance. Les Alsaciens ont composé au Dorat des comptines pour l’occasion, tel que le Chant du réfugié : Hélas, il nous a fallu quitter Notre beau pays natal, Obligés de fuir au loin Comme des enfants sans toit. Ceux qui ont combattu à nos côtés Aujourd’hui se battent courageusement Aux frontières de notre cher pays occupé Comme soldats aux aurores rougeoyants. Nos enfants furent envoyés en Haute-Vienne Dans une pauvre contrée où ils vivent Tels des Tziganes dans la discrimination Sous prétexte, dit-on, qu’ils sont des Schwowe12! [ …] 12 Des Boches. 44

Nous tiendrons le temps qu’il faudra Car peu importe qui sont les fautifs Pour sûr, ce furent des gens de mauvaise foi Qui ont agi par rancune au mépris de la loi. Refrain : Notre chère Alsace reste loin, mais près de nos cœurs Même la lumière du soleil et l’éclat des étoiles Dans cette zone ne saurait remplacer notre pays natal. (écrit en février 1940 ; traduit de l’Alsacien par Guillaume Werner)13 Les semaines s’écoulent et on finit par se faire à cette vie spartiate, convaincu que la guerre ne durerait pas longtemps, ce que relaient les slogans affichés sur les murs : « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts », « La route du fer est barrée », « Par le droit et la force, nous vaincrons ». Puis l’hiver décide de s’installer, rigoureux, tel qu’on n’en avait jamais vu en Haute-Vienne. Il a commencé à faire très froid. On raconte que le lait gèle dans les bouteilles. La neige recouvre le paysage, « comme chez nous » se disent les Alsaciens. Le tableau n’est pas sans taches pour autant. Les incompréhensions sont mutuelles. 13 Guillaume Werner, Chansons d’évacués. Septembre 1939 l’Alsace évacuée, Les saisons d’Alsace, 2009, n°41, p 21. 45

On se plaint de la malpropreté et d’une certaine inhos- pitalité d’une part, et en retour, les hôtes reprochent un sans- gêne et l’oisiveté supposée des nouveaux arrivants, avec des phrases comme : – Après tout, ce n’est pas nous qui vous avons appelés. Mais ils n’avaient pas le choix, on les avait forcés à par- tir et tout laisser derrière eux. Leurs hôtes non plus n’avaient pas le choix, on les avait forcés à les recevoir et à partager le peu qu’ils avaient. Les Alsaciens sont parfois vus comme des « réfugiés volontaires », alors qu’ils se considèrent eux-mêmes comme des évacués de force. La barrière de la langue n’arrange rien. À Magnac-Laval et sans doute aussi au Dorat, on a l’impression, côté alsacien, que les habitants se sentent plus proches des réfugiés espa- gnols dont ils partagent une proximité linguistique avec le patois limousin, si éloigné de ce dialecte germanique qui fait assimiler les réfugiés alsaciens à des étrangers potentielle- ment malveillants. Les officiels de la mairie décident alors de s’adresser aux habitants, et leur discours vibrant contribuera à apaiser les esprits. L’entraide peut pleinement s’exercer, faite d’échanges de services, d’approvisionnement en nourri- ture et en bois pour se chauffer. Dans cette région, on avait l’habitude de dormir les portes ouvertes et les vols dans les vergers n’existaient pas. 46

Et si on reproche aux enfants alsaciens de chaparder les fruits sur les arbres ou sur les étalages, on les sollicite vo- lontiers pour de menus travaux en échange. La cohabitation se déroule avec ses difficultés, des suspicions de vols ou des restrictions d’eau mais elle s’installe petit-à-petit. Le fossé culturel est propice néanmoins aux rumeurs de cinquième colonne au profit des Allemands, parfois ali- mentées par des Wissembourgeois eux-mêmes. Ainsi, pour s’être reposée au pied d’un poteau télégraphique, l’épouse du fonctionnaire des impôts wissembourgeois connu pour sa conscience professionnelle, se retrouve soupçonnée d’intelligence avec l’ennemi. L’écoute de la radio, pour ceux qui en ont l’occasion, réserve quelques surprises. Ainsi le poste d’Andorre « Aqui radio Andorra », fait dire à certains : – C’est drôle, on n’aurait pas cru qu’il y avait un émet- teur clandestin au Dorat. À partir de janvier 1940, il faut bien se résoudre à organiser cet exil, plus long qu’escompté. Le pré au pied des remparts est défriché, le gazon retourné, la terre ensemencée par les grands-pères alsaciens ; et bientôt légumes et fleurs y poussent en abondance. Il prend le nom de « Jardin des Wis- sembourgeois ». Avec le temps, les relations se sont normali- sées. On se salue dans la rue et on se parle dans les commerces. Et le temps s’enfuit ainsi, régulier et monotone. 47

Le 10 mai 1940, Hitler investit la Hollande et envahit la France en passant par la Belgique qui capitule le 27 mai. La Wehrmacht s’engouffre par les Ardennes, où on ne les attendait pas, et les divisions françaises stationnées derrière la ligne Maginot arrivent trop tard. Ce n’est pas la ligne qui n’a pas tenu ; elle pouvait être sécurisée par un minimum de soldats. L’erreur de l’état-major français a été d’avoir conservé derrière la ligne Maginot trois armées françaises complètes, au détriment de troupes qui auraient été bien plus utiles face à la frontière belge moins bien fortifiée. À mesure de l’avance des troupes allemandes, arrive au Dorat un flot de réfugiés hollandais puis belges, puis français du Nord, pari- siens ou tourangeaux. Au moins 20 000 personnes viennent peupler la ville, sans compter les militaires. C’est au tour des Alsaciens de prêter main-forte aux Dorachons pour accueillir et héberger cette foule. Le choc n’est pas seulement culturel, il est démographique. Wissembourg est abandonné par les derniers éléments des troupes françaises le 14 mai 1940 et les Allemands pénètrent en ville le 18 mai. Le front perdure encore un peu à un kilomètre au sud jusqu’au 20 juin. Le 15 juin, les troupes allemandes franchissent le Rhin. Elles sont à Colmar deux jours plus tard, et le lendemain à Strasbourg. Puis à Lyon et jusqu’à Nantes. Le gouvernement français s’est replié à Bordeaux. Un nouveau cabinet se forme sous la présidence du maréchal Pétain qui signe l’armistice le 22 juin 1940. 48

Dans son allocution du 25 juin, il invite les réfugiés à retourner chez eux, conformément à la convention d’armis- tice qui prévoit l’organisation par la France du retour en Alsace des évacués, à l’exception notamment des Juifs, jugés indési- rables par le Gauleiter14 Wagner. On se doutait que les condi- tions de l’armistice allaient interdire aux Juifs de rentrer en Alsace, le Gauleiter Wagner avait déjà confisqué tous leurs biens. Tout se savait parce qu’il n’était pas rare chez les Alsaciens d’avoir un membre de la famille dans la Wehrmacht qui racontait, entre les lignes de lettres banales, un peu ce qui se passait. Le préfet de Haute-Vienne déclare, lui, que chacun est libre de partir ou des rester. Au cours de l’été 1940, les gens du Nord et les Parisiens repartent. Le 5 septembre, une affiche annonce que tous les Wissembourgeois qui souhaitent partir doivent se rendre à la gare. Le départ, annoncé par radio le 28 août se précise ra- pidement. Il répond autant au besoin des Alsaciens de retrou- ver un travail, leur terre à cultiver, leurs propriétés à entrete- nir et que les rumeurs de pillage inquiètent, qu’au souci des Limousins de disposer de leurs granges pour abriter les ré- coltes. La pression allemande est une autre raison… Le retour – à la mi-octobre pour les Wissembourgeois – s’organise plus efficacement que l’aller. Les affaires réunies devant les maisons sont transportées par les soldats vers les trains. 14 Gouverneur de district. 49

Après avoir pris congé de leurs locataires, les Wissem- bourgeois se dirigent vers la gare où ils attendent deux heures, avant d’être invités à monter dans les wagons, certains avec des volailles et des lapins dans de petites cages. Les habits et les sacoches sont suspendus aux murs des wagons. Les ba- gages du retour sont plus lourds qu’à l’aller. Les cœurs d’une certaine manière aussi. On regrette déjà un pays où on ne re- tournera plus de sitôt. Les fêtes partagées dans l’incertitude de la guerre et la joie de vivre ensemble, les frictions et la gé- nérosité, la méfiance et la fraternité retrouvée, tant de liens invisibles se sont tissés entre eux et les habitants de cette terre qui ne leur est maintenant plus inconnue… Le train s’ébranle vers 22 heures. Les voyageurs se pressent aux portières pour regarder Le Dorat une dernière fois jusqu’à ce que la petite ville disparaisse. Quelques esprits chagrins parmi les compatriotes qui restent sur place accusent néanmoins les partants : – Des sin ales Hitler (« Ce sont tous des hitlériens »). Même l’ordre de départ des trains exacerbe les jalou- sies : deux convois doivent quitter Le Dorat successive- ment, et les inscrits du deuxième convoi lancent dans le dos de ceux qui les précèdent, cette même accusation de proxi- mité avec l’ennemi... 50

Les trains font halte à Saint-Sulpice-Laurière. Le lendemain soir à Saint-Étienne, le matin suivant à Mâcon. Ce voyage du retour est entrepris dans les mêmes conditions que l’aller, avec la promiscuité inter-âges et inter-sexes, les seaux hygiéniques et l’atmosphère empestée. Le passage du train dans les paysages découverts de la Limagne, dépourvue de haies comme dans les champs alsaciens, est salué comme une délivrance : – Do Schaffe se au (« Ici ils travaillent aussi »). Sous-entendu « comme chez nous », oubliant un peu que la terre limousine était plus rebelle pour les céréales comme pour les animaux d’élevage. Sans compter aussi qu’on avait connu ce pays privé d’une partie de ses hommes valides partis à la guerre. Mais l’enthousiasme du retour à la terre natale s’émousse bien vite. Le train s’immobilise à la ligne de démarcation : il faut descendre, quitter la zone libre pour franchir le seuil de la zone occupée. Là, sur le quai, la Croix-Rouge allemande distribue du café, du lait chaud, de la soupe et du pain, tandis que des officiers, l’œil dur, inspectent chaque wagon, traquant les voyageurs juifs ou tziganes. 51

À Chalon-sur-Saône, les drapeaux à croix gammée flottent aux façades, et des chants nazis montent des quais comme une rumeur menaçante. Le lendemain, en Alsace – Sélestat d’abord, puis Strasbourg à dix heures précises, en- suite Haguenau et, enfin, Soultz-sous-Forêts, terminus du voyage – l’accueil glace les cœurs. Des hommes en uniforme hitlérien, le bras tendu, se tiennent sous des pancartes où les noms familiers s’écrivent en lettres gothiques. Les cars em- portent ensuite les voyageurs vers Wissembourg, à travers une campagne dévastée, toute jaune et rousse sous l’automne, en friche depuis un an, parsemée de villages meurtris. Le pays natal, qu’on rêvait de retrouver, est méconnaissable, comme frappé d’un long silence. Les autocars arrivent place du Marché à Wissembourg. On trouve une ville à l’abandon, les rues désertes jonchées de cadavres d’animaux, des boutiques pillées et de nombreuses maisons dévastées. La synagogue de la place des Carmes avait été méthodiquement saccagée par les nazis. Certains décideront de retourner coûte que coûte en Haute-Vienne. D’autres ne voient pas d’autre choix que de faire avec et rester chez eux, vaille que vaille, sous le joug nazi. D’autres entreront en résistance. Finalement, deux tiers des Wissembourgeois retourneront en Alsace à par- tir du 17 juillet 1940 – la même proportion que les 300 000 réfugiés alsaciens. 52

Parmi ceux qui avaient refusé de rentrer en Alsace, il y a des fonctionnaires, des employés d’entreprises éva- cuées, les jeunes gens ayant du travail et craignant de de- voir endosser l’uniforme du Reich, et évidemment les Juifs, et donc la famille Braun, qu’il faut maintenir à l’abri au Dorat, dans ce havre de paix et de tolérance, sur les berges placides du Courtoison. Très vite adoptés par la jeunesse locale, Gaston et Jean-Pierre sont de fringants jeunes hommes au cœur de la Seconde Guerre mondiale, à laquelle ils entendent prendre part. Si proches et si différents, ils vont voir leur destin bascu- ler simultanément et suivre deux trajectoires distinctes, où leur connaissance fine de la langue allemande va jouer un rôle déterminant. 53

02 Chapitre 2 L’engagement Gaston résistant Au Dorat, abstraction faite des Juifs, dont la position était évidente et insoupçonnable, les Alsaciens restés sur place se partagent toujours en deux camps s’accusant réciproque- ment de connivence avec l’Allemagne. Cela coûtera même la vie à un Wissembourgeois dans un sombre règlement de comptes. De véritables relations fraternelles finissent néanmoins par se nouer entre réfugiés et autochtones. 55

Pour les Wissembourgeois qui sont restés, les aides et les cartes d’alimentation n’étant plus en vigueur, il convient de subvenir à ses besoins par soi-même et notamment par le travail, ce qu’on avait déjà commencé à faire en occupant des emplois aux champs, dans l’administration ou dans les usines de la région. Les enfants jouent aux billes ou au foot sur la place. Les jeunes adultes se retrouvent entre eux et les liens se créent facilement. Pour gagner un peu sa vie, Gaston effec- tue des travaux de réparation de vélos au Dorat. Aussi natu- rellement qu’un poisson dans l’eau, il se mêle, tout comme son frère, à la jeunesse locale avec bonheur. Il y a en particu- lier Suzanne, qui devient sa petite amie. Mais l’espiègle et le risque-tout, s’en va souvent loin de la place Saint-Jean. Il part dans le maquis observer les parachutages alliés. « Au collège et avant, à l’école primaire, écrira-t-il, nous étions élevés dans une très haute idée de la France, généreuse et forte d’une armée invincible, gardienne des droits de l’homme etc etc... , et l’Allemagne à 150 mètres… ». Déjà tout petit, nourri aux revues d’histoire de la Première Guerre mondiale, Gaston pérorait devant son père qu’il n’hésiterait pas à prendre une arme et tirer sur les Allemands, ce que Maurice ne manquait pas de tempérer en lui rétorquant ironiquement : – Les Allemands aussi savent tenir un fusil. 56

Gaston obtient, le 24 août 1940, son brevet de prépa- ration militaire élémentaire. Alors âgé de 20 ans, et comme son frère l’année précédente, Gaston entre, début mars 1942 au camp des Chantiers de la jeunesse française – groupe- ment 1, groupe 8, service de l’Éducation technique15 – situé à Tronçais dans l’Allier.16 Il décrit dans son journal intime son arrivée à Urcay, le 17 mars 1942, avec deux autres cadets. Là, ils prennent un café et du chocolat. Ils poursuivent ensuite par un trajet de onze kilomètres à pied jusqu’à Tronçais, qu’ils rallient vers midi. Leur premier déjeuner, que Gaston qualifie de très bon et copieux, est pris au foyer. Il tiendra un carnet de sa période de « service militaire » à Tronçais, qui se passe entre gardes, visites d’usines à Ainay- le-Château, Dagouret, Rions, et une série de cours et divers stages qu’il agrémente par des travaux de bricolage, de mon- tages électriques et de réparations. Les chantiers de jeunesse, ce sont aussi des tensions entre appelés, des bagarres avec ceux qui font l’école des cadres, des règlements de comptes à l’égard des voleurs. Mais très vite Gaston s’ennuie. « Les seules armes que nous avions étaient des pelles et des pioches », écrira-t-il plus tard (page 282). 15 Les Chantiers de la jeunesse française ont été créés par le régime de Vichy entre 1940 et 1944, sous forme de stages de huit mois, en remplacement du service militaire supprimé par la convention d’armistice du 22 juin 1940. 16 Archives nationales. Cotes : 20130073/1-20130073/609, 19960369/1 ; Service Historique de la Défense Caen : AC21P716995, AC21P717005, SHD Vincennes : GR16P8832 ; GP16P88329. 57

Il candidate donc, par devancement d’appel, aux camps de jeunesse d’Afrique du Nord. Mais le commissaire Furioux, chef du groupement n°1, lui rétorque que les volontaires alsaciens n’y sont pas admis, car « ils passent tous du côté anglais, en Méditerranée ». Les demandes de devancement d’appel restent réservées aux Français de l’Allier. Il lui faudra patienter à Tronçais. Le 5 août 1942, c’est la fin anticipée pour lui aux chan- tiers de jeunesse où il opérait comme chef d’équipe. Sans doute un effet des lois antijuives de Vichy qui entravent les respon- sabilités pour les Juifs. Gaston retourne au Dorat le samedi. Il décide alors de rejoindre la ferme-école des Éclaireurs Israélites de France – E.I.F. – à Lautrec. Pour y avoir déjà séjour- né, encouragé notamment pas sa mère qui espérait le fidéli- ser à la religion, il connait bien cette sorte de ferme-kibboutz créée en novembre 1940 par Robert Gamzon, alias Castor soucieux, commissaire national des Éclaireurs Israélites de France, la branche juive du mouvement scout français, qu’il avait fondée à l’âge de 17 ans en 1923. Ce chantier rural de trente hectares, aménagé dans plusieurs bâtiments – dont la petite ferme de la Roucarié – dans le domaine du château des Ormes à Lautrec, accueillera plus de 150 jeunes Juifs français et étrangers, garçons et filles. Il est co-dirigé dans un premier temps par Denise – alias Pivert – l’épouse de Gamzon. 58

On y apprend le métier d’ouvrier agricole mais aussi une multitude d’autres matières, français, mathématiques, physique, philosophie ou biologie, dans ce lycée à ciel ouvert qui ne suit pas vraiment les règlements de l’Éducation Nationale, et où les Juifs de toutes les obédiences sont traités de manière égale. Dans son carnet, Gaston écrit : « Départ pour Lautrec le 14 août. Vers où ? » À l’intérieur du groupe à Lautrec, la vie est joyeuse et parfois exaltante. Pour les adolescents, apprendre ces nouveaux métiers agricoles, est un vrai défi. Il y a même de jeunes licenciés ès lettres labourant avec des bœufs cette terre un peu ingrate, en lançant des jurons en patois. On chante beaucoup, surtout le soir, des chants français, yiddish ou hébreux. À côté du maïs et du blé, la ferme cultive ses propres légumes, radis roses, salades, petits pois. Au titre de « Chantier de formation de jeunes », la ferme perçoit de la « monnaie- matière » pour s’approvisionner en fil de fer, clous, ou vis. Et en échange d’une partie de ces bons, elle achète des œufs, du pain et une sorte de saucisse dont le fabricant jure qu’il n’y met pas de porc car de toute façon, il est trop cher.17 Car on mange casher à Lautrec et tous les jours on mange maigre. On se dit qu’avec de l’imagination on arrive à des recettes prodigieuses : avec de la farine tamisée et quelques grammes de margarine on transforme des navets en beignets ; en coupant une miche de pain en fines lamelles on renouvelle la multiplication des pains. 17 Témoignage de Robert Gamzon. 59

Le chantier de Lautrec (page 283) sanctifie l’austérité de l’installation et la frugalité des repas. On mange le plus sou- vent des carottes à l’eau, des navets à l’eau, du maïs à l’eau... Dans le réfectoire, un journal mural intitulé Sois chic, permet à chacun des membres de la communauté de noter ses idées ou ses critiques. Le local est décoré de naïves enluminures cé- lébrant le travail aux champs, les saines joies de la nature et le cycle des fêtes traditionnelles.18 On se réunit parfois les sa- medis soir autour d’un électrophone distillant de la musique classique. Les cultivateurs doivent être cultivés… Même s’il n’est que très épisodiquement sur place, la personnalité de Robert Gamzon impressionne et fédère. Nul doute que cette rencontre conforte Gaston dans son futur engagement dans la résistance et son intérêt pour les appareils de transmission. Malgré la première dissolution des E.I.F. en novembre 194119 par Xavier Vallat, le commissaire général aux questions juives, Gamzon continue de diriger les E.I.F. pendant toute la période de l’Occupation. En août 1942, le très officiel Service social des jeunes va servir de cou- verture à une organisation clandestine issue des E.I.F.: la Sixième. Ce réseau tire son nom du fait que le Service social des jeunes est, en fait, la 6e section de la Direction Jeunesse de l’Union générale des israélites de France, dans laquelle les E.I.F. se sont réorganisés après leur dissolution. 18 André Maynadier (abbé), Le chantier rural des Ormes (1940 – 1944). Deuxième période : Automne 42 – Eté 44, Revue du Tarn, 2006, n°203, p. 455-467. 19 La seconde sera effective en janvier 1943 par Darquier de Pellepoix. 60

Le rôle de la Sixième est de secourir et protéger des enfants juifs. Ce sont aussi les actions de résistance pour les plus âgés, et qui se transformeront bientôt en lutte armée. En lien avec d’autres réseaux, s’organisent plusieurs branches d’activité : un service de constitution de faux documents – cartes d’identité, d’alimentation, certificats de naissance, de baptême – un service de détection des personnes à secou- rir, qui fournit papiers, argent et lieux de camouflage aux rescapés des rafles, et un service de placement chargé de trouver des abris pour les enfants juifs – dans des couvents, des écoles ou chez des particuliers. Le passage de frontières s’effectue en Suisse principalement, et dans les Pyrénées, plus difficiles d’accès physiquement.20 La Sixième en zone sud est divisée en régions – Toulouse, Lyon, Grenoble, Clermont- Ferrand, Limoges et Nice. À la tête de chaque région sont nom- més un responsable, un ou plusieurs adjoints, et des « assis- tantes sociales ». Tous ont pour mission de trouver un maximum de planques pour les jeunes qui, dès 15 ans et parfois même plus tôt, leur sont adressés pour être cachés et munis de faux papiers. Les responsables rendent visite régulièrement aux jeunes munis de faux-papiers d’identité que l’on avait placés chez des paysans des alentours, dans des familles sympa- thisantes ou dans des institutions religieuses, internats catholiques et protestants. Les « assistantes sociales » qui sont agréées sont plus particulièrement chargées de maintenir ce 20 En janvier 1943, 400 enfants ont déjà été placés par la Sixième en zone sud dont 15% dans les œuvres, c’est-à-dire dans des institutions scolaires et/ou religieuses. 61

lien avec les jeunes et de leur rendre visite le plus souvent pos- sible. Partout, il est important de leur donner le sentiment qu’en dépit de la séparation généralement brutale d’avec leurs parents, ils ne sont pas abandonnés.21 Gaston décide de mettre en œuvre sa résolution de petit garçon, déterminé à combattre l’ennemi. Il commence par s’engager dans la Résistance, sous l’autorité de Robert Gamzon. Gaston opère dans la Montagne Noire à l’extrémité sud du Massif central, où il ravitaille, du côté de Mazamet, une troupe d’une quinzaine de jeunes, en majorité des jeunes filles, pour la quasi-totalité des étrangers venus de la zone nord. Il organise des expéditions de parfois dix à quinze kilomètres en pleine montagne avec un sac à dos bourré de vivres. Son rôle consiste aussi à fournir aux clandestins de fausses cartes d’identité et des cachettes dans des familles d’accueil un peu partout – le plus souvent contre rémunération. Depuis Lautrec, Robert Gamzon l’envoie à la fin de l’été 1942 à Annemasse, en Haute-Savoie à la frontière franco-suisse, à la disposition d’un autre résistant fameux, Georges Loinger qui travaille pour l’O.S.E. – Œuvre de secours aux enfants. L’O.S.E. cachait et protégeait près de 1 500 enfants juifs répartis dans quatorze maisons. 21 Juifs en résistance. Mémorial de la shoah. 62

Mais, à partir de l’été 1942, face aux menaces grandis- santes et après l’invasion de la zone libre par les Allemands, le regroupement d’enfants dans des maisons devenait trop dangereux. Georges Loinger était de la réunion des respon- sables des maisons de l’O.S.E. organisée par le Dr Joseph Weill22 à Lyon, qui leur révèle, appuyé par les informations fournies par le directeur général du Congrès juif mondial, Gerhart Riegner, la destination des convois partant de Drancy : «Tous les Juifs des pays occupés ou contrôlés par l’Allemagne devraient, après déportation et concentration dans l’Est, être exterminés d’un coup afin de résoudre, une fois pour toutes, la question juive en Europe. » En prévision de l’intensification des rafles, les mai- sons d’enfants de l’O.S.E. devaient donc être dispersées et les enfants, envoyés à l’étranger, à l’abri de la déportation. Il s’agissait dès lors d’organiser la filière d’exfiltration. Georges Loinger qui avait été chargé d’établir une filière de passage d’enfants en Suisse, s’était installé à Annemasse. 22 Joseph Weill était le fils du grand rabbin de Colmar et un médecin qui traversait souvent la frontière et constatait ce qui se passait en Allemagne. Ami de la famille Loinger, il s’est établi à Genève en mars 1943, pour y créer l’O.S.E. C’est lui qui conseille au jeune Loinger de se préparer au pire à venir et de former la jeunesse juive. Loinger, très sportif- il s’entraînait à traverser le Rhin à la nage -, abandonne alors ses études d’ingénieur et se tourne vers l’enseignement de l’éducation physique puis participe à la création du premier lycée juif, l’école Maïmonide, à Boulogne-Billancourt. 63

Des convois de douze à vingt-cinq enfants quittent ainsi Lyon deux ou trois fois par semaine pour Annemasse, où, grâce à l’aide du maire Jean Deffaugt23, ils sont reçus, en attendant leur passage, dans un centre d’accueil dans les lo- caux de l’ancienne gendarmerie, qui hébergera près de 12 000 Français venus de la zone occupée. Les premiers temps, Georges Loinger avait pris l’habitude d’emmener les enfants jouer au football à quelques mètres de la frontière. Le ballon déviait en zone suisse et les enfants qui passaient le chercher y restaient. Des paysans qui avaient repéré le manège avaient prévenu Georges Loinger qu’il pouvait être aperçu par les patrouilles. Loinger s’est alors résolu à faire appel à des passeurs souvent rémunérés. Là, le rôle de Gaston consiste à trouver des moyens de faire passer des personnes, essentiellement mineures, de France en Suisse. Il va régulièrement à Lyon, pour rendre compte au responsable local, y prendre ses ordres et de l’argent pour payer ses frais – contrairement à d’autres passeurs, Gaston ne se fait pas payer – et chercher les réfugiés par groupes de six à dix personnes. Les enfants sont le plus sou- vent hébergés pour la nuit au centre d’accueil d’Annemasse, avant d’être pris en charge. 23 Pour son action en faveur des réfugiés, il sera reconnu « Juste parmi les Nations » en 1968. 64

Gaston a ainsi fait passer plus d’une trentaine d’enfants et de jeunes de moins de 20 ans, par ses propres moyens ou avec la complicité de passeurs qu’il paie généra- lement entre deux cent cinquante et trois cents francs par per- sonne. Les rendez-vous ont lieu le plus souvent à la tombée de la nuit, quelque part du côté de L’Hermance, le cours d’eau qui marque la frontière bordée de fils de fer. Il faut accompa- gner les enfants jusqu’au moment où le passeur ne souhaite plus être suivi, ce qui prend environ une heure. Tous les passeurs ne sont pas fiables, certains convoitant « l’argent des Juifs », aussi Gaston préfère-t-il organiser ses propres passages. Il tient un carnet-agenda où il note certains rendez-vous, en évitant toute mention compromettante (page 284). Il bénéficie heureusement de contacts privilégiés, en particulier un garde des sections de sécurité, Célestin Depenwiller, qu’il avait connu au Dorat. Depenwiller lui communiquait, autant qu’il le pouvait, l’horaire et la composition des rondes. Les lieux de passage que Gaston utilise sont soit, la nuit, le ci- metière route de Genève, soit en plein jour, le pont-frontière près de la route qui longe la Suisse. Son stratagème est conçu pour de jeunes couples pouvant se faire passer pour des amou- reux en balade. Quant aux groupes d’enfants, on les imagine avançant en silence, la peur au ventre, les plus petits cram- ponnés à la main des plus grands dans la crainte de provoquer les aboiements des chiens de patrouille. 65

Et l’on devine l’angoisse de Gaston, demeuré seul de son côté de la frontière, scrutant la nuit avec une attention fiévreuse, priant pour que rien ne trouble le silence, ni cris, ni aboiements, signe qu’ils avaient échappé à la traque et qu’ils étaient, peut-être, sauvés. Gaston organise aussi des passages à partir de Thonon- les-Bains, et il transmet des séries de courriers vers la Suisse. Il a poussé le culot à se laisser photographier avec ses « cama- rades » gardes-frontière, en octobre ou novembre 1942 à Annemasse près de l’hôtel du Midi – près du restaurant Schwechler – conscient que, si les trois autres personnages de la photo avaient su à quelle activité il se livrait, ils auraient été bien moins amicaux (page 285). Au moment de l’entrée des troupes allemandes en zone sud, le 11 novembre 1942, Gaston se trouve à Lyon avec une mallette de documents contenant des faux papiers et des cartes d’alimentation à l’attention de personnes cachées en différents endroits, à Grenoble, La Bourboule, Clermont- Ferrand etc… Sa distribution terminée, il se rend à Montpellier pour faire établir de nouvelles cartes d’identité et d’alimenta- tion. En dépit des risques accrus, Gaston revient à Annemasse où il loge dans une chambre, route de Ville-la-Grand, où il se fait passer pour un vacancier. À peu près au même moment, Le Dorat voit, pour l’une des rares fois, les troupes allemandes investir la localité. Les habitants sont rassemblés sur la place de la Fontaine24 pour vérifier leurs papiers. Maurice, le père, 24 Aujourd’hui Place Charles de Gaulle 66

et le reste de la petite famille, réussissent à ne pas être repé- rés en rejoignant discrètement le groupe de ceux qui avaient déjà été contrôlés. Fin décembre, Georges Loinger donne ordre à Gaston de quitter Annemasse, la région lui étant devenue trop dan- gereuse. Les policiers y fourmillent car plusieurs réseaux de résistance s’entrecoupent dans cette petite ville idéalement située à trente et un kilomètres de Genève, et Gaston s’était déjà fait arrêter et fouiller plusieurs fois. Après une dernière mission à Annemasse, il retourne à Limoges se mettre au vert, car plusieurs de ses camarades avaient été pris par la Gestapo, et, du côté de Lautrec, le chantier avait été évacué. Il loge 22 rue Pétiniaud-Beaupeyrat, chez son frère venu travailler à Limoges, et trouve lui-même du travail à la miroiterie Marly, sous le nom de Guy Darsis, une des nombreuses iden- tités qu’il a prises – il y a aussi Guy D’Arcy, Guy Darsisat, Luc Rony, Le Puritainet. Les faux-papiers de Jean-Pierre De novembre 1939 à juillet 1941, Jean-Pierre est insti- tuteur intérimaire à Bussière-Poitevine (page 286), puis il fait son service obligatoire à l’École des cadres des Chantiers de jeu- nesse de juillet 1941 à février 1942, à Tronçais. 67

Dans un train entre Le Dorat et Limoges, il fait la connais- sance de Jacqueline, une jeune femme qui étudie à l’École normale de Limoges. Lui est athée, elle aussi. Dans la famille de Jacqueline, des paysans sans terre, nés catholiques, on était indifférent, voire irrévérencieux dans le rapport à la religion. Un peu au désespoir de Cécile, Jean-Pierre et Jacqueline entre- prennent de se fiancer. Cependant, les événements portent aussi Jean-Pierre vers d’autres horizons. Il ambitionne d’intégrer la Marine française. Mais il refuse une clause de son contrat l’engageant à ne jamais monter en grade. De par le statut des Juifs instau- ré par le régime de Vichy, ceux-ci ne peuvent accéder aux fonc- tions d’officiers et sous-officiers des armées de terre, de mer et de l’air ; ils ne peuvent être membres des corps de contrôle ou des corps et cadres civils des départements de la guerre, de la marine et de l’air.25 Jean-Pierre se tourne alors vers l’Angleterre où il se verrait bien piloter dans la Royal Air Force. Mais il n’en aura pas le temps. Ses documents d’identité étant balafrés par la men- tion « Juif », il lui faut d’abord se munir de faux papiers auprès de Gaston. Jean-Pierre trouve du travail comme employé de bureau au Secours national de Limoges. Son frère, qui a été embauché dans une miroiterie et habite alors avec lui, lui fait faire des faux papiers à Annecy, grâce à la complicité d’un compatriote alsacien travaillant à la préfecture. 25 Loi du 2 juin 1941 Remplace la loi du 03-10-1940 portant statut des Juifs, JORF du 14 juin 1941. 68

Ainsi naît « Jean Lefort », que l’administration du Se- cours national reconnaît et paie dès janvier 1943. Le Service du ravitaillement général de Limoges lui délivre même une carte d’alimentation à ce nom. Tout semble tenir, fragilement, dans cette fiction minutieusement tissée. Mais le 19 février 1943, la trame se déchire : Jean-Pierre est repéré : – Toi, tu es un Braun ! C’est un fonctionnaire de mairie qui le connaissait du Dorat, constatant l’incohérence de l’identité sur ses papiers, qui le dénonce aux Renseignements généraux. Jean-Pierre est interpellé chez ses parents au Dorat par les gendarmes qui le connaissaient pourtant bien. C’est sur- tout Gaston que la Gestapo traque réellement. Mais Jean-Pierre ne fournit aucune indication, laissant à Gaston le temps de fuir. Gaston, qui a eu vent de l’arrestation de son frère, songe un instant à se livrer. Mais cette idée de sacrifice se brise vite contre une évidence froide : en se rendant, il ne sauverait certainement personne. Il choisit donc l’ombre et prend le chemin de la clandestinité. Gaston quitte immédiatement Limoges pour se réfugier chez Georges Loinger, à Vieilleville dans la Creuse, où il reste quelques jours. Puis il se rend à Toulouse et à Foix en Ariège, où l’office de placement agricole lui octroie un emploi dans le domaine de Bordeblanque à Canté. 69

Jean-Pierre paiera cher ses faux papiers et ce mutisme. Il est conduit au « centre de séjour surveillé » – en fait, un vé- ritable camp d’internement aux conditions de vie précaires – de Saint-Paul-d’Eyjeaux en Haute-Vienne, le 11 mars 194326 au milieu de plus de quatre cents autres internés (page 287). Il est licencié par son employeur et condamné à deux mois de prison avec sursis par le tribunal correctionnel, le 24 mai 1943.27 Mais au Dorat, on n’est pas près de revoir Jean-Pierre. En octobre 1943, Jean-Pierre est envoyé dans le centre de Saint-Sulpice-la-Pointe dans le Tarn, un camp « d’indésirables » décidé le 16 octobre 1940 par le ministre de l’Intérieur (page 288). C’est le principal camp de politiques et « terroristes » français, stratégiquement placé à 1 kilomètre de la gare, carrefour de lignes vers Toulouse, Montauban, Albi et Castres, à trente kilomètres de Toulouse et à cinquante kilomètres de Montauban, Castres et Albi. Le camp se trouve tout proche des premières maisons de Saint-Sulpice, dont il est cependant séparé par un ravin encaissé et protégé par des barbelés et quelques miradors. Il comprend 20 bara- quements en bois longs de 27 mètres et larges de 7 mètres. 26 Centre, ouvert en 1940, qui accueillait des hommes de tous âges considérés comme « indésirables » par le gouvernement de Philippe Pétain : communistes, Juifs, francs-maçons, anarchistes. 27 Laurent Thiery, Le livre des 9000 déportés de France à Mittelbau-Dora, Cherche Midi, 2020, p. 308. 70

Ces baraques, divisées en quatre et construites sur des plots en ciment en raison de l’humidité du sol, comportent une double cloison de bois mais dont les interstices laissent pas- ser le froid, notamment par le plancher. Elles sont couvertes de carton bitumé dont le remplacement par des tuiles était devenu indispensable. Elles sont prévues pour 96 places sur des lits superposés à deux étages accotés deux à deux. Au centre de la baraque, des tables sont installées, autour desquelles on peut se réunir. A leur tête, un chef choisi parmi les internés et approuvé par le chef de camp. À côté des baraquements se trouvent deux maga- sins, une bibliothèque et des lavabos. Il y a aussi une « cour d’honneur », bordée par les cuisines et un réfectoire, un petit entrepôt, un magasin et l’administration. Les sanitaires sont assez rudimentaires.28 À son arrivée au camp, le prisonnier est fouillé. Il conserve ses vêtements, tout objet de valeur étant déposé à la Banque de France. La vie s’organise tant que faire se peut au rythme des départs et des arrivées. Saint-Sulpice est un camp où l’on ne fait que passer : 80 % des internés quittent le centre au bout de moins d’un an, du fait de transfèrements vers d’autres lieux de détention, de libérations ou d’évasions. Jean-Pierre y restera dix mois. Mais ce ne sera qu’un avant- goût de ce qui l’attend… 28 Denis Peschanski, Les camps français d’internement (1938-1946), 2009/02/18, p. 952 [facsimile hors ill. & cart., 2000, Thèse de doctorat d’État en Histoire, direction Antoine Prost, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, n°3, 948 p., bibliogr. p. 898-948, index.. Num. national de thèse 2000PA010665]. 71

Les gardes sont souvent des hommes jeunes qui eux-mêmes ne restent pas plus de quelques mois au service du camp. La nourriture est spartiate. De l’eau chaude colorée est disponible, en principe trois fois par jour. À midi et le soir, la soupe est le plus souvent à base de légumes et d’eau. Vingt-cinq jardiniers volontaires cultivent des salades, petits pois, choux, pommes de terre et tomates dans les 3 000 m² de vergers et de jardins potagers. Une porcherie améliore l’ordinaire et fournit les prisonniers en viande une fois par semaine. La journée commence et se termine par l’appel, au cours duquel les internés sont rassemblés par baraque en colonne par trois dans la cour d’honneur, face au mât du pavillon sur un socle en ciment où sont peints les écussons des grandes villes de province et entourés de fleurs. Après l’appel, un peloton de gardiens présente les armes et le garde- à-vous est sonné. Les internés peuvent, s’ils le veulent, se livrer à des tra- vaux de terrassement et d’aménagement du camp. De rares prisonniers, les moins politiquement marqués, peuvent quit- ter temporairement le camp, toujours escortés par des surveil- lants armés, pour travailler contre rétribution à l’extérieur. On s’efforce aussi de maintenir une certaine vie intellectuelle, avec la mise en place de cours de français, de mathématiques ou sur des sujets politiques. Une bibliothèque considérable avait été aménagée. 72

La musique et le sport occupent aussi une place im- portante. Des courses de relais sont même organisées.29 Jean-Pierre y fait la connaissance de Boris Taslitzky30 et participe aux réunions de la cellule communiste à laquelle le peintre-résistant appartient. Au sein de cette organisation, Jean-Pierre contribue à quelques évasions. Sa taille et un déguisement approprié le font passer de manière crédible pour un gardien, et, muni d’une clé appropriée, il permet ainsi à certains de ses camarades de s’échapper. Jean-Pierre peut parfois recevoir la visite de ses proches. C’est le cas en particulier de sa sœur, Ève, dont il a appris en tombant par hasard sur un journal local, qu’elle avait été reçue à son bac de Philo. Ève, par ailleurs se livre aussi à quelques missions de résistance. Elle est chargée de transmettre à vélo des messages de Lautrec vers Toulouse. Elle profite de son allure inoffensive d’adolescente en jupe plissée, gilet blanc et socquettes. 29 Germain Michel, Mémorial de la déportation : Haute-Savoie, 1940-1945, Montmélian, la Fontaine de Siloé. 1999, p. 51-52. 30 Boris Taslitzky est un peintre engagé, né à Paris. Il a peint sept fresques très œcuméniques à l’intérieur du camp de Saint-Sulpice, ce qui lui valut le nom de « Maître de Saint-Sulpice » de la part d’Aragon. Il réalisa aussi dans le camp de Buchenwald 101 dessins témoins de l’univers concentrationnaire (« Si je vais en enfer, j’y ferai des croquis. D’ailleurs, j’ai l’expérience, j’y suis déjà allé et j’y ai dessiné !… », dira-t-il plus tard). Boris et Jean-Pierre continueront de se voir après la guerre. Taslitzky réalisa même un grand portrait (1 mètre de côtés) de Jean-Pierre au crayon. Malheureusement, l’œuvre a disparu dans un incendie accidentel. 73

Jean-Pierre reçoit parfois aussi la visite de Jacqueline sa fiancée, qui lui apporte dans son petit panier des produits du jardin et de la basse-cour qui ont échappé aux réquisitions des Allemands. La mère de Jacqueline était célèbre pour son pâté de lapin. Entre-temps Gaston est parti à Toulouse où il intègre les Compagnons de France à Colommiers jusqu’à début juin 1943 où il est employé à la briquèterie-tuilerie. Le périple de Gaston Déterminé à rejoindre les Forces françaises libres, et après trois tentatives infructueuses, Gaston parvient, le 27 juin 1943 à passer seul en Espagne via Mauleon. Il franchit à pied les hautes Pyrénées – « par le col de Gugurtha, tel que baptisé par les locaux », écrira-t-il31 – avec l’inconscience de la jeunesse et deux kilogrammes de sucre. À peine les pentes dévalées, il est arrêté par les carabiniers de ce pays collabora- tionniste mais non-belligérant. 31 Il s’agit probablement d’un passage clandestin vers Benasque – en réalité une variante du port de Vénasque, l’un des cols frontaliers utilisés par les réseaux d’évasion pendant la Seconde Guerre mondiale. 74

Après un interrogatoire par le commissaire de police de Bénasque dans la province de Huesca, que Gaston qualifie- ra de très cordial – même s’il se voit confisquer quelques af- faires et les trois livres de sucre qui lui restaient – il bénéficie d’une journée de liberté surveillée où il peut aller chez un coiffeur, goûter dans un restaurant à une nourriture qu’il ne pensait plus pouvoir exister, et dormir tranquillement après tant de mois. Le tout, aux frais du commissaire lui-même, un homme qui parle un français impeccable et avec lequel il a conversé de longues heures. Il est retenu deux jours à Bénasque et, pendant six mois il est balloté de prison en prison. D’abord à Crau – les 28 et 29 juin – puis à Barbastro, pendant un mois, à quatre-vingt dans une cellule, et à Saragosse – trois semaines. Le mardi 20 juillet 1943, à 8h30 du matin, Gaston est débar- qué d’un wagon à bestiaux dans le Depósito de concentración de Miranda, un camp d’internement aux limites du Pays- basque et de la Castille, à trente-cinq kilomètres au sud-ouest de Vitoria, dans la banlieue de la ville de Miranda de Ebro, sur un vaste plateau entouré de montagnes à quatre cent cin- quante mètres d’altitude, en amont du confluent du rio Bayas et du fleuve Ebro. Il va y passer quatre mois de captivité. Il re- çoit un bol de riz pour son tout premier repas depuis la veille. Miranda est un important nœud ferroviaire du nord de l’Espagne et une petite ville entourée de montagnes, où la température est torride en été et glaciale en hiver. 75

Le camp fait 400 mètres par 300. À l’ouest, en direction de la ville, se trouve le portail d’entrée, surmonté de l’aigle espagnol. Sur le côté nord, s’étire la ligne de chemin de fer qui va vers Bilbao. Sur le fond du camp, à l’est, coule le rio Bayas, verdâtre et peu rapide qui descend des montagnes. Le camp est entouré d’un mur de pierre blanche haut de 1,5 mètre environ, hérissé de deux rangées de fils de fer barbelés der- rière lesquelles se dressent, tous les cinquante mètres, des miradors où veille un soldat armé dans une guérite de pierre à calotte ronde. Lui-même est là souvent par mesure discipli- naire. Immédiatement après le portail d’entrée, se trouvent les locaux de la garnison militaire. Plus loin, il y a un vaste espace de rassemblement avec une tribune et un mât au som- met duquel flotte la bandera, le drapeau national espagnol. De part et d’autre d’une vaste allée surnommée par dérision « les Champs Élysées », il y a, à gauche, jouxtant la ligne de chemin de fer, vingt-huit baraques d’internement parfaite- ment alignées sur deux lignes parallèles, perpendiculairement à l’allée centrale. À droite, sont disposées parallèlement à l’allée centrale les baraques pour les services, atelier, infirmerie, magasins, salon de coiffure, et les douches. Au fond, à proximité du rio Bayas il y a dans l’angle droit, les latrines collectives particulièrement insalubres, et dans l’angle gauche, un château d’eau en construction. Derrière s’étale une seconde allée, dite « promenade des Anglais » et dont l’accès est souvent interdit. Et au fond du camp, se trouve au milieu, le bâtiment des cuisines, avec de grands chaudrons de fonte chauffés au bois. 76

Les baraques sont des constructions maçonnées et cré- pies à la chaux, d’une vingtaine de mètres de long et six mètres de large. Si elles ont un aspect extérieur assez propre, on ne peut en dire autant de l’intérieur… Chacune comporte un passage central en terre battue qui ouvre au nord et au sud. De chaque côté de ce passage, s’élève une structure en bois de quatre mètres de haut, comportant deux niveaux séparés par un plancher. Tous les trois mètres, un solide poteau en bois soutient l’échafaudage. Un plancher isole du sol. Les poteaux délimitent des espaces virtuels qui longtemps avaient été cloi- sonnés par des matériaux de fortune, des cartons, des planches et des couvertures, délimitant des logettes superposées profondes de deux mètres, larges de trois mètres et hautes de deux mètres. Sous la pression de la Croix-Rouge, des travaux récents ont permis de cimenter le sol en terre battue et plâtrer les parois des logettes qui constituaient des nids à parasites. Chaque logette est occupée par deux à cinq per- sonnes. Le couchage est fait d’un sac de toile rempli de paille, qui est directement déposé sur le plancher ou, le plus souvent, transformé en hamac à l’aide de fils de fer. Gaston est au milieu de 2 500 détenus, dont 2 200 Français, dans un camp prévu pour 1 500 prisonniers, avec des fluctuations hebdomadaires selon les arrivées et les départs. L’âge des internés se situe entre 20 et 40 ans, à majo- rité entre 20 et 30 ans. La direction du camp est assurée par le lieutenant-colonel Luis Molina qui ne montre pas de sentiments francophobes. Mais les conditions de détention n’en sont pas moins très mauvaises (page 289). 77

Après avoir été fiché, mesuré et pesé, Gaston reçoit deux couvertures en mauvais état, une assiette, une cuillère et la paillasse pour son couchage. Les cabo de vara – « chefs de baraque » – tiennent l’état des entrées, des sorties, des déplacements et des emplacements de chaque détenu. Tous les matins, le réveil s’effectue dans un concert de hurlements et d’injonctions. À 8h30, c’est le salut à la bandera au son de l’hymne espagnol, au garde-à-vous, le bras droit tendu. C’est aussi le nom de ce vaste espace, à l’entrée du camp, aménagé face à une espèce de ridicule autel, où prend place un officier pour cette cérémonie bi-journalière du lever des couleurs, sur fond de la musique d’un orchestre de prisonniers habillés en soldats espagnols. Sur le côté de cette place se trouve une petite chapelle de bois décorée par les prisonniers polonais. C’est ensuite l’heure de l’appel, où la bêtise des cabos espagnols, incapables de faire une addition – quand cette vexation n’est pas volontaire – peut faire durer le processus des heures. Puis, comme chaque interné, Gaston reçoit une chose brunâtre présentée comme du café, sans en avoir ni l’odeur ni le goût, assortie d’une boule de cent grammes de pain pour la journée. À midi, il reçoit quelques crudités, et un œuf une fois par semaine. Le midi comme le soir, est distribué le rancho, un brouet composé le plus souvent de pommes de terre – patatas – d’un peu de pois chiches – garbanzos – par- fois de riz et de légumes – carottes, choux – de beaucoup d’eau, d’huile d’olive non raffinée et peu digeste pour les Français, 78

dans lequel flottent quelques morceaux de viande ou de poisson longuement bouillis. La pitance, agrémentée parfois d’un fruit, est servie, aux internés rassemblés en ligne, à la perolle, une sorte de grosse gamelle d’un mètre de diamètre, haute de 30 centimètres, munie de deux poignées permettant son transport par les prisonniers. Les repas se prennent de- bout. À chaque fois, c’est alors la course – les premiers servis raflent les légumes et la viande qui flottent, les autres se contentent de la flotte… Mais la seule vue du rancho suffit souvent à tempérer les appétits les plus féroces. Un demi-litre de vin peut être versé aux travailleurs volontaires. La ration quotidienne espagnole est complétée par un colis hebdomadaire envoyé par la Croix-Rouge d’Alger, qui comporte une ou deux boîtes de sardines ou de thon, un demi-litre de farine de blé, un quart de sucre et 175 grammes de margarine. Par la Croix-Rouge, les détenus reçoivent chaque semaine 20 pesetas qui leur permettent d’acheter quelques compléments à la cantine du camp. En assistant à la messe dominicale, on peut recevoir une petite gratification à l’issue de la célébration sous la forme d’un gâteau et d’une orange. Il faut attendre de longues heures pour s’approvision- ner en eau de boisson malgré l’entrée en fonction d’un camion-citerne et d’une deuxième fontaine près du lavoir au bout de l’allée centrale. L’eau coule quatre heures dans la matinée et autant dans l’après-midi. 79

La situation sanitaire générale du camp, et en particu- lier des latrines, est écœurante et source de nombreuses maladies, y compris via l’eau des fontaines polluée par les immondices qui s’accumulent sur le sol. Dans le camp sévit la « mirandite », qui désigne tous les syndromes diarrhéiques et dysentériques qui atteignent pour ainsi dire tout le monde.32 Beaucoup d’hommes sont d’une saleté repoussante. La situa- tion sanitaire générale du camp s’est aggravée par le manque de récipients prévus pour recevoir les détritus de toutes sortes qui sont jetés directement par les fenêtres et qui atterrissent dans les passages entre les baraques. En principe, le matin, des détenus payés pour ce travail devaient les rassembler en tas au coin des baraques, où un camion les prenait plus tard dans la journée, mais le ramassage était des plus aléatoires. Les parasites, rats, souris, puces, poux – vecteur du typhus – gale, punaises et mouches y pullulent. Même en mettant les pieds de leur lit dans des récipients remplis de crésyl, on ne peut éviter les punaises qui se laissent tomber du plafond et attaquent à la nuit tombante. Les gens les plus propres arrivent à éviter les poux de tête qui sont assez rares mais ceux du pubis, les morpions, sont particulièrement fréquents. La journée, c’est le règne du marché noir et de la dé- brouille. Les nuits sont froides et rendues insupportables par les punaises, et, toutes les heures, par les brames – « Alerta ! » – meuglés par les gardes qui se répondent de poste en poste 32 Denis Peschanski, Les camps français d’internement (1938-1946), 2009/02/18, p. 952 [facsimile hors ill. & cart., 2000, Thèse de doctorat d’État en Histoire, direction Antoine Prost, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, n°3, 948 p., bibliogr. p. 898-948, index.. Num. national de thèse 2000PA010665]. (Ibid 27) 80

pour se maintenir éveillés.33 Un travail forcé stupide – le transport de pierres dans des paniers d’osier – est parfois im- posé à des prisonniers vêtus de tenues militaires de toile, en loques, et malmenés par les soldats de garde armés de ba- guettes de fusils métalliques. Les coups sont monnaie cou- rante, et Gaston n’y échappe pas. Un coup de crosse au visage lui vaudra six dents cassées. Les jours s’égrènent, un à un, dans ce camp où la pous- sière fait place à la boue liquide gelée, mais où la vie s’étiole, même pour les maigres arbres qui n’ont plus de feuilles depuis longtemps. Un médecin militaire espagnol vient le matin à l’infirmerie et prend les décisions médico-administratives, relayées par six infirmiers. Il décide aussi des évacuations sur l’hôpital de Vitoria qui ne sont pas rares, et même de l’opportunité d’examens radiologiques à Miranda. Parallèle- ment à ce service de santé sommaire, les Français se sont or- ganisé un service de santé non officiel, composé de médecins et d’étudiants en médecine, de pharmaciens, de dentistes, d’infirmiers – de métier ou volontaires – ainsi que de vétéri- naires, qui assurent les consultations et les soins des inter- nés français. 33 Jacques Dupé, Témoignage : En 1943, deux « évadés de France » pour échapper au STO, 26/09/2013 (voir site Histoire-généalogie.com) 81

Ce service est également chargé de la surveillance sanitaire du camp et des cas d’urgence en l’absence du médecin espa- gnol. Un médecin ou un étudiant en médecine est chargé du service d’hygiène, à la tâche immense et les moyens très limi- tés, le dépistage des galeux, leur isolement – mais qui n’est pas respecté – ainsi que la répression de la vente des denrées alimentaires clandestines introduites dans le camp par des trafiquants. Ces aliments, souillés par des mains sales sont une des sources de maladies. La «mirandite», à laquelle Gaston n’a pas échappé, a suscité la création d’un service spécial tenu par deux étudiants en médecine chargés de trier les malades et de référer au médecin-chef les cas les plus graves. Une phar- macie française a aussi été créée. Elle ravitaille en médica- ments les internés sur présentation d’un bon signé par un mé- decin. Par manque de matériel, les dentistes n’ont qu’un rôle restreint. L’infirmerie est vaste et bien aérée mais limitée à 45 lits. Les cas les plus graves sont évacués sur l’hôpital mili- taire de Vitoria. Les médicaments sont fournis essentiellement par la Croix-Rouge américaine aux frais du gouvernement français d’Alger d’après une liste établie chaque mois. Les demandes n’étant pas toujours satisfaites et les prévisions souvent dépassées, il reste la solution de s’adresser à l’une des pharmacies de Miranda par l’intermédiaire d’un infirmier espagnol, les frais étant couverts par les fonds de la Croix- Rouge française. Une épidémie de typhoïde frappe en octobre 1943. Le samedi 9 à la cérémonie du soir de la bandera, quatre internés se sont évanouis brusquement. On les examine à la 82

lueur d’une torche improvisée, car le camp n’a pas d’électrici- té. En quinze jours, 40 malades sont évacués. Deux des ma- lades après quelques réticences finissent par avouer qu’ils consommaient l’eau des douches, pour éviter une longue at- tente à la fontaine. Le médecin espagnol ne jugera pas utile de la faire analyser. Des mesures sanitaires sont néanmoins immédiatement prises, avec l’obligation pour tout homme de répandre du chlorure de chaux sur les selles et de se tremper les mains à la sortie de la baraque dans une solution antisep- tique de chlorure de chaux, obligation contrôlée de jour comme de nuit par une garde permanente de volontaires. L’employé des douches qui avait complaisamment laissé les détenus remplir leurs bidons d’eau des douches est désormais rempla- cé par un infirmier français. Tous les internés sont rapidement vaccinés. Très curieusement, la seule eau potable du camp est déclarée impropre à la consommation, hormis celle très limi- tée du camion-citerne. Lors d’une inspection du camp, les écri- teaux d’interdiction sont enlevés le temps de la visite, pour être replacés sitôt après son départ. Trois semaines après les premiers cas de typhoïde, l’épidémie est tout de même en pleine régression. Quelques cas réapparaissent en novembre, ne faisant finalement qu’un seul mort.34 34 Sur les 25 000 Français qui sont entrés en Espagne, dont 18 000 pour l’année 1943, on estime que 11 000 sont passés par Miranda. L’Association des évadés d’Espagne recense 130 morts dont 50 à Miranda parmi les Français. Le passage des Pyrénées fut beaucoup plus meurtrier. Sur les 2 120 capturés du côté français de la frontière par les Allemands et la police française, 669 sont morts en déportation en Allemagne. Il a été dénombré 320 morts au passage des Pyrénées, soit tués par les patrouilles allemandes soit morts accidentellement. 83

Avec les premiers froids, viennent les affections respiratoires, dont la tuberculose qui a touché au moins 40 Français et représenté 3 des 5 cas de mortalité enregistrés parmi eux. Un sanatorium pour les Français évadés par l’Espagne avait été envisagé mais l’accélération des évacua- tions vers l’Afrique du Nord française résoudra le problème.35 Régulièrement en effet, des prisonniers sont libérés, parfois semble-t-il contre des sacs de farine négociés par la Croix-Rouge. La veille, le cabo avait averti Gaston d’un « mañana !36 », lancé avec cette désinvolture coutumière. Gaston est à son tour relâché, le 12 décembre 1943. Les « évadés de France » sont attendus par le délégué de la Croix-Rouge française du gouvernement d’Alger, puis ils sont convoyés à Madrid en chemin de fer et, après quelques jours dans la capitale, ils repartent pour Malaga le 13 décembre, où ils sont hébergés dans les arènes de la ville. Le 14 décembre, Gaston embarque avec 2 000 autres Français sur un des deux vieux bateaux, le Sidi Brahim, aux côtés du Gouverneur Général Lépine. 35 Louis-Armand Héraut, Miranda de Ebro État sanitaire du camp de concentration à l’automne 1943, Histoire des sciences Médicales – 2008, T. XLII - n° 2, p. 205-214. 36 Demain matin. 84

03 Chapitre 3 Destins contraires Les navires débarquent le 16 décembre 1943 à Casablanca. Entre partisans du général Giraud, soutenu par les Américains, et ceux de de Gaulle, voire entre partisans du régime de Pétain, on considérait parfois les « évadés » comme des voyous et de Gaulle comme un déserteur. Pour Gaston, le choix est clair. L’armée, qu’il qualifie d’assez vichyste, l’envoie à 11 heures du matin au camp de Médiouna, à environ dix kilomètres au sud-est de Casablanca. Alors qu’il doit être affecté à la 1re disciplinaire à Colomb Béchar, Gaston s’enfuit après seulement trois heures, et entame un périple de trois semaines par des moyens de transport divers, y compris des trains de marchandises. 87

Il transite du 18 au 26 décembre à travers le Maroc, puis l’Algérie – du 27 décembre au 4 janvier 1944 – vers la Tunisie jusqu’à Nabeul, où il rejoint, le 5 janvier, la 1re D.F.L. – première division française libre37– pour s’engager dans les forces combattantes. Nabeul est la capitale du cap Bon, situé après le port de Tunis où la côte tunisienne s’incurve en un large doigt pointé en direction de la Sicile. C’est une presqu’île d’agrumes, de jasmin et d’oranges. La Division est une vraie famille où l’on entend parler une vingtaine de langues, où toutes les couleurs et toutes les religions se rejoignent der- rière l’idée de libérer la France. Le 6 janvier 1944, Gaston est affecté au bataillon des transmissions de la 1re D.F.L.38 Les Transmissions sont le « système nerveux » de la 1re D.F.L.39 Partout où il a fallu donner des ordres, envoyer des comptes rendus. Partout où des hommes ont combattu, progressé, stationné, il y avait là des transmissions. La première unité de transmissions est à l’origine composée de volontaires engagés dans la « Légion du général de Gaulle » dès le 1er juillet 1940. Elle a opéré en Afrique, au Gabon, en Érythrée, en Palestine, en Syrie, en Lybie, en tant que 1re Compagnie de transmissions de la 1re Division légère française libre. 37 Elle prend officiellement le nom de « 1re division motorisée d’infanterie » (1re D.M.I. ; 20 septembre 1943), mais, jusqu’à la fin de la guerre, on continuera de l’appeler : « 1re D.F.L. » 38 Rebaptisée 1re division motorisée d’infanterie le 1er août 1943 et 1re division de marche d’infanterie le 1er mai 1944. 39 Gaston Piette (Colonel), Les Transmissions de la 1re division Française Libre depuis juin 1940 jusqu’à la victoire, Revue de la France Libre, 1956, n°93, p. 12-17. 88

En février 1943, la 1re D.F.L. voit officiellement le jour, réunissant la 1re – dite « Brigade d’Orient » – et la 2e brigade venue de Syrie. Le 1er bataillon de transmission divisionnaire – 1er B.T.D. – est ainsi créé. La Division rejoint Tripoli et s’engage en Tunisie. Sous les ordres du général Brosset Saint- Hillier, la 1re D.F.L s’organise en division motorisée d’infante- rie, recomplétée en hommes et en matériel. L’armement, les véhicules, les matériels de toutes armes, y compris ceux des Transmissions, sont remplacés par des matériels américains. Le 1er B.T.D. est constitué pour la plupart de volontaires d’Afrique du Nord ou évadés de France, qui veulent servir sous le signe de la Croix de Lorraine. Il est organisé en trois compa- gnies, une compagnie d’exploitation, une unité d’infanterie et une compagnie des services qui assure l’administration des deux premières, l’approvisionnement et l’entretien du ma- tériel technique et des véhicules. C’est celle à laquelle appar- tient Gaston. Un entraînement intensif est organisé tout l’hiver sous l’impulsion du chef d’état-major, le général Brosset, un offi- cier bouillonnant et très proche de ses hommes. La D.F.L. est une ruche dont le travail quotidien est tourné vers les débarquements qui se profilent.40 Gaston se familiarise rapidement avec le matériel américain qui, cependant, arrive trop lentement et ne sera pas au complet au moment de l’em- barquement vers l’Italie. L’entraînement ne sera achevé qu’une fois en mer. 40 Guy Crissin (Capitaine de vaisseau (H)), La 1re DFL d’El Alamein à Naples. Vice-président de la 1re DFL. Revue de la France Libre, 2013, n°48, p. 15. 89

La campagne d’Italie Les unités sont rassemblées entre le 23 et le 27 avril 1944 sous la pluie et dans la boue du camp de Sidi-Ahmed, près de Bizerte. Le 21 avril, Brosset et son aide de camp Prunet s’étaient rendus à quelques kilomètres au nord de Naples, au QG de Juin, dans le château de Sessa Aurunca. Le 24, Brosset avait repris l’avion pour Tunis pour assister à la fin des em- barquements de sa division. Gaston embarque le 27 avril et accoste à Naples le 3 mai. Les paquebots ancrent dans la baie sous une pluie torrentielle, sur un quai désert dont les maisons sont ruinées. Les hommes détrempés attendent leur départ pour leur bivouac éloigné de plus d’une vingtaine de kilomètres dans le nord-ouest de Naples. La Division se regroupe dans la région montagneuse et pittoresque d’Avelino entre arbres fruitiers et oliviers. Immédiatement, les Allemands lancent sur la D.F.L. des tracts par avions : « Les montagnes et les vallées ensoleillées d’Italie désirent vous voir ». « Venez en Italie, la mort vous y attend » et encore « La route de Rome est pavée de crânes ». L’aventure commence pour la D.F.L., elle va combattre côte à côte avec l’Armée d’Afrique et sous commandement français. Pendant trois jours, à Albanova, Gaston met au point son équipement, effectue ses réglages radios, le plus discrète- ment possible pour préserver la confidentialité des opéra- tions, et le 1er B.T.D. répartit le câble téléphonique, distribue les derniers matériels, tandis que ses équipes de construction de lignes participent déjà à l’organisation des liaisons téléphoniques. 90

La mission de la 1re D.F.L. dans cette campagne d’Italie est d’abord de prendre part aux assauts lancés contre la ligne défensive Gustav. Le 10 mai à 23 heures, un formidable bom- bardement donne le signal. Dans le tonnerre assourdissant de l’artillerie, dont l’écho se répercute sur les montagnes, Gaston est à son poste. Il se demande si les liaisons radios seront ef- ficaces dans ces massifs montagneux, si les lignes télépho- niques qui courent le long des sentiers rocailleux résisteront au passage des hommes et des véhicules. La sonnerie du cen- tral téléphonique, et les voix grésillantes qui parviennent dans ses écouteurs, le rassurent. Et les équipes de réparation, qui sont échelonnées sur les parcours des circuits, se chargeront si nécessaire d’intervenir. La 4e brigade progresse lentement du côté de Girofano. Le contact est perdu avec le PC de la D.F.L. mais on s’arrange pour se connecter au poste portatif de l’artillerie divisionnaire, qui fonctionne en ondes courtes à modulation de fréquence. Le 13 mai, Girofano est pris. Puis San Andrea. La ligne Gustav est rompue. Le premier objectif est atteint. La liaison est établie par radio avec les Canadiens qui attaquent Montecassino. Il faut s’appuyer sur un enche- vêtrement de câbles hâtivement déroulés sur les chemins bordés de champs de mines, gênés par la circulation des engins. On pose, élève, répare sans repos les lignes télépho- niques entre les PC qui changent d’emplacement jusqu’à trois fois par jour. Les hommes sont épuisés. 91

Après la prise de Pontecorvo au prix de cinq jours d’intenses combats, l’avance reprend sur des routes très étroites, encombrées de matériel abandonné, parmi les décombres et les ruines fumantes, dans une poussière épaisse et étouffante qui se colle aux visages en sueur, et sculpte des masques hallucinants. Après avoir troué la ligne Hitler aux Monte Calvo le 18 mai 1944, Monte Santa Maria et Monte Morone le 20 mai, la D.F.L. s’empare des faubourgs de Pontecorvo. Le 30 mai, le bataillon fait halte à Castro-del-Volsci, une petite localité perchée tout au sommet d’un énorme piton. Le 4 juin, l’avancée reprend et le bataillon se regroupe après soixante- dix kilomètres couverts en une seule étape à Zagarello, un vieux château féodal. Du 10 au 13 juin, elle s’engage dans les combats de Montefiascone. C’est ici que le bataillon de Transmissions subit une violente attaque aérienne sur le plateau Nord, dans la nuit du 11 juin. Gaston décrit l’épisode dans un compte-rendu publié plus tard par la revue de la 1re D.F.L. : « La section Transmission dépannage (camion dépan- nage Sergent-chef Marcel Raynaud) et quelques autres sections étaient cantonnées sur un plateau à la sortie nord de la petite ville ; terrain grand comme quatre terrains de foot- ball, entouré de tous côtés par des pentes raides garnies par des ronces épaisses, de plusieurs mètres de haut, valant tous les barbelés. Le seul accès était un chemin empierré, dans un 92

coin du champ, avec les ruines d’une vieille maison, à laquelle le chemin, autrefois, conduisait. Le second ou troisième jour, le front étant à une dizaine de kilomètres, tout le monde s’était installé le plus confortable- ment possible et tout était relativement calme. Tout à coup, dans la nuit, vers une heure du matin, le ciel était clair ; j’entendis, sans y prêter attention, le bruit d’un Fieseler-Storch ; il venait dans notre direction, assez-haut, et plantait des fusées parachutes à environ 800-1000 mètres de haut. L’une d’elle s’est allumée juste au-dessus du terrain. Le temps de réaliser et les premières bombes anti-personnel tombaient ; puis quatre vagues de quatre chasseurs chacune, d’après ce que j’ai vu, straffaient le campement, ailes dans ailes, à basse altitude (environ 30 m) avec leurs mitrailleuses. Nous étions tous à plat ventre, pour limiter les dégâts, ce qui n’a pas empêché des dizaines de morts et de blessés. À environ quatre mètres devant moi, le lieutenant Ensuque eut le bras gauche à moitié arraché par une balle. Sous le coup, il se leva et se mit à courir, mais pas loin car, quelques secondes après, la vague suivante arrivait et une balle lui fit sauter une partie de la tête : il fit encore quelques mètres et tomba mort. Voyant cela, plus les cris des blessés, je me suis levé, profitant d’une accalmie, pour essayer de rejoindre le seul abri possible, la ruine avec sa cave, à l’autre bout du terrain. J’y suis arrivé, avec d’autres. 93

Dans la cave, nous avons trouvé un capitaine aumônier, un Père Blanc, qui nous a dit : « je veux des volontaires pour secou- rir les copains ». Pas de volontaires. « Alors, s’il n’y a pas de vo- lontaires, suivez-moi, c’est un ordre ! ».Il est sorti et tous l’ont suivi. Bombardement et straffing n’ont pas excédé quelques minutes. Les morts et les blessés se comptaient par dizaines (environ 50 à 60). La note cocasse, nous la devons à notre camarade du camion- atelier Georges Guliana. Aimant son « confort », il avait « orga- nisé » un sommier-matelas qu’il avait installé sous sa tente. Dans le même raid, il avait récupéré une robe de mariée plus quelques bouteilles. Le soir, il avait vidé les bouteilles, mis la robe de mariée et dormait dans sa tente, sur son sommier, au point qu’il n’a rien entendu : ni avions, ni bombes, ni mitraillages. Le plus étonné ce fut lui-même quand on l’a secoué : on le croyait mort car sa tente était criblée de balles, mais lui, pas une égratignure ! … Récit fait par celui qui y était. Gaston Braun Section dépannage du 1er B.T.D.41 41 Gaston Braun, Un épisode de la Campagne d’Italie en juillet 1944 à Montefiascone, par Gaston Braun (Transmissions) Mémoire de la 1re D.F.L. 1994. 94

Les deux vagues aériennes successives ont fait de gros dégâts. Parmi les morts et les blessés, le capitaine Hauet, qui commande le 1er B.T.D., un éclat logé derrière la colonne vertébrale. Il y a aussi cet infirmier qui se pose lui-même un garrot sur la cuisse, enjoignant au médecin de s’occuper plutôt des autres. Au poste radio du PC, l’opérateur est retrouvé mort dans son appareil. Et tant d’autres. La progression de la 1re D.F.L. doit reprendre néanmoins avec la prise de Radicofani et du Monte Calcinaio, totalisant 1 000 prisonniers dont 15 officiers42. La Division maintient son offensive sur deux axes dans un pays accidenté et face à une résistance opiniâtre. À travers les monts et les ravins, les Transmissions se heurtent à d’innombrables difficultés et des routes coupées en plusieurs endroits par les bombardements. Le général Brosset règle lui-même les mouvements depuis sa Jeep radio pilotée par le lieutenant Jean-Pierre Aumont, l’acteur déjà célèbre à l’époque.43 Le 21 juin, après la prise de Radiocofani, parfois la radio dans une main et la mitraillette dans l’autre, Gaston et la 1re D.F.L. sont parvenus à Piaggio-Villanova, son objectif. 42 Citation à l’ordre de l’armée (1re Division motrice d’Infanterie), Croix de Guerre avec Palme. C. De Gaulle 27/01/45. 43 L’acteur avait quitté son exil californien pour s’engager dans la 1re D.F.L. 95

Gaston est nommé première classe, le 1er juillet 1944. La campagne d’Italie le mène jusqu’à Naples – où il profite d’une journée de permission le 17 juillet – et à Rome où il peut jouir de moments de détente bienvenus : avec quelques cama- rades, il profite allègrement d’une magnifique cave remplie d’excellentes meules de fromage et de fines bouteilles de vin qu’il ouvre sans modération. Finalement, la 1re D.F.L. est relevée du front italien et se regroupe pour regagner Brindisi et Tarente, d’où elle parti- ra pour sa prochaine importante mission, le 13 août. Gaston embarque ainsi à Tarente pour participer à l’opération Anvil.44 Entre deux mondes Quelques semaines après le Débarquement de Normandie, à Saint-Sulpice-la-Pointe où végète Jean-Pierre, les nouvelles d’une prochaine libération du camp par le maquis sont trans- mises par certains gardes. Mais le 28 juillet 1944, le chef du camp reçoit un télégramme de l’intendant régional de police lui ordonnant le transfert de tous les prisonniers vers Toulouse. Les Allemands préparent leur retraite et font vider les centres de séjour surveillé et les prisons de la région, pour former un ultime convoi de déportation. 44 À l’origine appelée Anvil (« enclume » en anglais), l’opération a été renommée Dragoon par Winston Churchill qui était hostile à ce débarquement (il déclara y avoir été « contraint », dragooned en anglais). 96

Le dimanche 30 juillet 1944, trois semaines avant la libération de Toulouse, Jean-Pierre se réveille pour l’appel. Il découvre que le camp est entouré de soldats allemands. Une mitrailleuse est postée sur le château d’eau. Les gendarmes sous la pression de l’occupant rassemblent les détenus sur la place d’appel avec leurs affaires personnelles. Les SS les accueillent à la porte du camp, ordonnant un alignement en colonne par quatre. C’est ainsi que les 623 internés – dont Jean-Pierre et Boris Taslitzky – sont conduits sans ménage- ment en direction de la petite gare voisine. À cet instant, Jean- Pierre et ses camarades s’exécutent docilement car personne ne soupçonne ce qu’il adviendra d’eux. Sous le soleil d’été, des wagons de fer et de bois rouge grenat, dont certains sont déjà pleins, attendent les détenus sur une voie de garage. On les fourgue à coups de crosse par 100-150 dans des voitures sur lesquelles était écrit « Hommes 40, chevaux en long 8 ». Ils partent sans connaître leur destination. Certains croient savoir qu’on les déporte en Allemagne et ont eu le temps de se munir d’autant de nourriture que possible. Mais très vite, tout le monde est saisi par la chaleur. Dans les wagons, il n’y a pas de place pour s’asseoir, on tente de le faire à tour de rôle dans les coins. De la paille tapisse som- mairement le sol et au centre, une seule tinette, une sorte de petit tonneau d’une cinquantaine de litres pour recueillir les besoins. 97

Toutes les issues étant closes, l’air devient vite irrespi- rable, les camarades se tassant par manque d’espace, il faut se débattre pour essayer de se dégager et respirer un peu. Et la soif et la faim accompagneront leur chaotique voyage entre deux mondes45/46. À la gare de Toulouse-Raynal. Ils sont rejoints par de nombreux réfugiés espagnols, des personnes extraites de la prison Saint-Michel à Toulouse et du camp de Noé en Haute- Garonne, ainsi que des Juifs internés par familles entières à la caserne Caffarelli.47 On leur fait comprendre qu’il n’y aura aucune chance d’entreprendre la moindre évasion et que toute tentative serait sévèrement réprimée. On a entassé ainsi, dans des wagons à bestiaux, 1088 hommes et 103 femmes et enfants, dont deux enfants juifs de 6 mois. 45 Thomas Fontaine, Déporter : politiques de déportation et répression en France occupée : 1940-1944. Thèse, 2013. 46 « Entre deux mondes » : C’est l’expression utilisée par le résistant, déporté, écrivain et homme politique français David Rousset, décrivant le convoi de déportation qui le conduit de Compiègne à Buchenwald. Elle traduit la césure dans le parcours des déportés entre deux univers, celui de l’internement et celui des camps nazis. Voir Déporter : politiques de déportation et répression en France occupée : 1940-1944. Thèse Thomas Fontaine, 2013. 47 Fondation pour la Mémoire de la Déportation. Livre mémorial des déportés de France, Paris, Tiresias, T. II, 2004, p. 1356-1357 98

Après avoir sifflé, le train s’ébranle et le convoi n° I.252 entame alors un périple effroyable de 6 jours et 6 nuits.48 Les services policiers nazis ont donc pris la décision, du fait de la situation militaire et ferroviaire, que le train prendrait direc- tement le chemin des camps du Reich, sans transfert préalable en région parisienne. Dans le wagon surpeuplé, il est impossible d’atteindre la tinette tant les cent corps sont serrés à en être soudés. De toute façon elle déborde très vite, éclaboussant ceux qui se trouvent à proximité. Les estomacs se tordent à en vomir. Les déjections de toutes sortes partent souvent sur les autres, ou à travers son pantalon, s’écoulant sur le plancher où elles sont piétinées. La chaleur et la soif sont des tortures. La sueur avait mouillé la paille jetée sur le sol des wagons, la transfor- mant en fumier qui empeste l’urine et l’excrément. 48 Recoupement de divers témoignages et publications : Eloge prononcée par M. Guy Chataigné, compagnon de déportation lors de la remise de la Croix de Chevalier de la Légion d’Honneur à Jacques Dupuis. La Résistance en Gironde. Maurice Luya (Témoignage dans le Bulletin municipal de la commune de Faverges de la Tour. Janvier 2014. / Naima Daira Témoignage en deux parties Lyon Bondy Blog 26 mai 2008. Témoignage en deux parties de l’ancien résistant Maurice Luya. 1re partie : la résistance. / Témoignage Louis Brun Académie de Reims. Le transport de Compiègne à Buchenwald. Témoignage mis en ligne par Jean-Pierre Husson. Jean Philippe Lanres, Discours hommage à Boris Taslitzky 29 avril 2017 (Site internet du PCF). Robert Cahen, Le Serment 1986 n°185 1986 et 1987 n°188 (Association Française de Buchenwald-Dora). Raymond Farat (Mémoire de la déportation dans l’Ain 1939-1945). Léon Roffino, Léon Bugnard (Fondation pour la mémoire de la Déportation). 99

Quand on parvient à s’accroupir, on sent, sur sa nuque, tomber goutte à goutte la sueur brûlante de celui qui reste debout derrière soi. S’asseoir, par moments, n’est qu’un répit illusoire : le roulement du train, les heurts métalliques des roues sur les rails martyrisent les chairs déjà meurtries par les jours passés en camp de rétention. L’air se raréfie, poisseux, étouffant. Certains s’effondrent, d’autres délirent. Des wagons montent des cris, des appels, des hurlements arrachés à la gorge des hommes. On tente, dans ce chaos, de s’organiser, d’imaginer un ordre dérisoire : que chacun, à son tour, puisse approcher les parois, poser ses lèvres contre le métal froid, chercher un souffle à travers les fentes ou les deux petites lucarnes du haut, obstruées de barbelés. L’air qui s’y glisse a le goût du fer et de la poussière. Les plus faibles chancellent, s’affaissent, puis sont piétinés. Dans un dernier réflexe, ils griffent les jambes de leurs compagnons alourdis par la fa- tigue, avant de s’immobiliser et mourir, étouffés dans la masse haletante des corps. Le train roule de manière décousue. Parfois normale- ment pendant un certain temps, souvent au ralenti et même avec des arrêts en rase campagne. Les soldats descendent de leur poste de vigie sur l’un des wagons à ciel ouvert, et ils inspectent régulièrement les wagons en frappant à coups de crosse pour vérifier la solidité des planches. 100

Les étapes consistent essentiellement à recevoir de nouveaux détenus, à Sète, Montpellier, Nîmes, Avignon, Orange, Valence, et la vallée du Rhône. Les voies sont désorganisées, les matériels ferroviaires et les viaducs sabotés, ralentissant le convoi, l’obligeant même à des changements de direction, les nuits s’ajoutant aux jours et avec eux, le supplice de la soif qui brûle la gorge et dessèche la langue, dans cette odeur écœurante à en devenir fou. Certains délirent, s’étranglent mutuellement. Et pour soigner les blessés, on ne dispose que de mouchoirs imbibés d’urine. À Lyon Perrache, les portes s’ouvrent et tout le monde peut enfin descendre. Une toilette sommaire est ordonnée, à même les quais, à l’écart des civils protégés par une bar- rière de soldats en armes. Là, on s’efforce de boire plus qu’on ne se lave, juste avant de devoir remonter sous les coups et l’aboiement des ordres. Et le train redémarre pour de nouvelles étapes. Parfois la population civile ravitaille en cachette les wagons qui sont à sa portée.49 À Dijon, la Croix-Rouge fait passer de la nourriture. Le train repart puis les freins crissent quelques kilomètres plus loin. Des pas se rapprochent, les serrures claquent et les portes coulissent. Il faut descendre des wagons. Des gars qui avaient tenté de s’évader sont fusillés devant leurs camarades. 49 Jean Kervévan. Mémoire de guerre. 101

Puis on fait remonter tout le monde et le train repart. Lors d’un nouvel arrêt, les SS font descendre un déporté, qui avait sombré dans la folie et chantait à tue-tête. Ils le désha- billent et le jettent dans le wagon à charbon avec d’autres pu- nis. Le train peuplé de fantômes repart et quitte le départe- ment de la Côte-d’Or, le 3 août. A la faveur des interstices entre les planches disjointes des wagons ou par le minuscule fenes- tron où l’on se relaie pour récupérer un peu d’air, ils discernent quelques plaques qui leur signalent des localités de Haute- Marne. Une alerte aérienne sur ce nœud ferroviaire force le train à une immobilisation angoissante entre deux wa- gons citernes et un train militaire qui transporte des canons et des munitions. Jean-Pierre a bien des velléités de fuite mais les me- naces d’implacable vengeance sont dissuasives. Quelques éva- sions ont tout de même lieu avant la gare de Chaumont où le train a fait halte. Au moins 10 hommes ont réussi à s’enfuir dans la nuit du 3 août. Les soldats n’hésitent pas à fusiller des hommes au hasard en représailles, et un autre malheureux pour avoir chanté L’Internationale dans son wagon. Le convoi transite ensuite à Lunéville, en Meurthe-et- Moselle. Il doit s’arrêter souvent pour refaire le plein dans son réservoir d’eau, qui a tendance à fuiter, peut-être aidé en cela par les cheminots. Il arrive à la frontière du IIIe Reich le 4 août 1944 à midi. Dans la nuit, Jean-Pierre se sait en Allemagne, on distingue le nom de Mainz – Mayence. La chaleur accablante achève ceux qui gémissaient encore. Et les morts s’ajoutent aux fous, et avec eux une nouvelle gradation dans l’odeur. 102

La nuit du dimanche 6 août, le train s’immobilise en gare de Weimar. Le wagon des femmes et des enfants est dé- taché et poursuit sa route vers Ravensbrück.50 Sur la route, on aperçoit au premier carrefour un mât totem, surmonté d’une flèche pointant le Lager – le « camp » – et d’un panneau sur lequel sont peintes des silhouettes caricaturales d’un Juif, d’un moine, d’un bourgeois et d’un ouvrier poussées dans cette direction par des SS. Le convoi repart pour quelques kilomètres et s’immobilise enfin. Puis c’est le bruit de ferraille des portes qui s’ouvrent et des hommes qui se jettent dehors, sur le ballast, poursuivis et frappés par les soldats. Brusquement la porte du wagon de Jean-Pierre s’ouvre à son tour. De l’air enfin pour s’extraire de cette bauge ! Mais Jean-Pierre est très vite ramené à la réalité. Épuisé et déshydraté, il faut néan- moins rapidement réagir et sauter sous des hurlements ve- nus de tous côtés et les vociférations des chiens. Tandis qu’il se précipite en bas du wagon, les SS y pénètrent afin de le vider à coups de cravache. Les malades, les cadavres et tous ceux qui ne peuvent se traîner, sont jetés, brutalement, aux pieds des chiens qui se chargent de réveiller les léthargiques. Abrutis par les coups de pied, de crosse et de cravaches, il faut s’aligner, parfois en caleçon ou presque nus, quatre par quatre au bout des voies, en se protégeant des coups comme on peut. Beaucoup n’ont plus la force de remettre leurs vêtements ou d’enfiler les manches des chemises ou des vestes, et ils n’ont pour seul baluchon, que ce qu’ils ont pu saisir à la hâte avant la descente. 50 Banque de données multimédia - Fondation pour la Mémoire de la Déportation. 103

Le convoi est sur un quai sans issue, bordé tout du long de lampes électriques derrière lesquelles Jean-Pierre peut aper- cevoir une multitude de lumières d’une sorte de petite ville. Des soldats comptent les hommes. Il manque beau- coup de prisonniers, les morts qu’on avait déposés sur les côtés dans les wagons et ceux qui n’ont pu survivre aux dernières heures. Mais les gardes ne s’en préoccupent pas trop. Ils semblent avoir l’habitude…51 Le groupe s’ébranle sous les fouets vengeurs pour une marche de 1 500 mètres. Jean-Pierre distingue au sortir de la forêt, le pourtour de ce qui est claire- ment un camp qui semble immense, encerclé de barbelés, éclairés tous les 10 mètres par une énorme ampoule électrique. Tous les 100 mètres environ, se dresse un mirador. Un cou- rant à haute tension passe sûrement dans les fils car, de temps en temps, un écriteau en allemand avertit du danger de mort quiconque s’en approche. Ce camp, manifestement fortement gardé, et donc sa destination. La masse hébétée en guenilles franchit un porche en fer forgé flanqué de deux petits corps de garde, et sur le mur est peinte une silhouette masculine, en chapeau mou, derrière laquelle on entrevoit un revolver et une inscription en alle- mand que Jean-Pierre traduit facilement : « Juste ou injuste, c’est pour ta patrie ». Et sur la grille de la porte d’entrée d’une devise machiavélique : « Jedem das seine » – À chacun son dû. 51 André Rogerie (Général), Vivre c’est vaincre, Maulévrier, Hérault, 1988, p106. 104

En passant cette sinistre entrée, il faut saluer devant des officiers « gris », chaussés de grandes bottes, et qui distribuent des coups de cravache. La porte du camp ouvre sur une deu- xième enceinte. Un aigle hitlérien taillé dans la pierre se dresse entre deux grilles latérales. Derrière ces grilles, un second mât totem tourné vers une usine montre un geôlier brandissant une matraque derrière quatre silhouettes rayées. On longe une grande allée en béton, bordée, à droite, de baraques servant de bureaux et, à gauche, des habitations des com- mandants et de leurs dépendances. À leur porte principale, deux canons français de 75 veillent. Presque en face, un troi- sième mât totem, représentant un ours et d’autres animaux sauvages, indique la direction d’un petit zoo. Les hommes doivent se regrouper par cinquante sur une place. Jean-Pierre scrute autour de lui, espère apercevoir d’autres prisonniers français déjà là depuis quelque temps. Mais il ne voit que les soldats allemands et des hommes qui doivent être cependant des prisonniers car ils portent sur la poitrine et sur la jambe droite du pantalon un triangle rouge et un numéro. Ils sont habillés : culotte de cheval, bottes, veste chaude et sur la tête un calot noir tout rond comme on en voit dans la marine allemande. 105

Une soupe ou de l’eau tant espérées sont illusoires. Il est une heure du matin ; et il faut attendre une partie de la nuit, debout devant un grand bâtiment en béton. On ne prend pas encore conscience de l’horreur absolue à venir mais elle se laisse deviner dans les sortes d’ombres, vêtues de haillons rayés, qui se traînent, grimaçantes et gémissantes, plus loin. La terreur gagne le groupe, sourde et aveugle. Un Français, dans son habit de bagnard trop grand pour lui, et dont le pantalon est maintenu grâce à une ficelle de fortune, émerge de cette cour des miracles où se parlent des dizaines de langues. Il vient à eux leur expliquer qu’ici c’est le camp de concentration de Buchenwald et qu’il va vite falloir se débarrasser de ses effets personnels sous peine de sévères châtiments : – Si vous avez des bijoux, des objets quelconques, lancez-les-nous, on vous les rendra lorsque vous serez passés de notre côté ! 106

04 Chapitre 4 Libération - Annihilation Aux premières heures du mardi 15 août, des messages mystérieux parcourent les ondes à destination des chefs de la clandestinité : « Nancy a le torticolis. » « Gaby va se coucher dans l’herbe. » Par cette tiède nuit de Provence, une gigantesque armée composée de soldats américains, français, canadiens, ainsi que de corps marocains et algériens, s’approche des côtes de Méditerranée. Toutes les flottes alliées stationnées jusqu’alors dans les divers ports méditerranéens, 1200 navires chargés au maximum, arrivées au large des plages de Cavalaire, de Saint-Maxime et de Saint-Raphaël, attendent l’heure H, pour déverser sur cinquante kilomètres de sable et de rochers 300 000 soldats anxieux, mais pour la plupart heureux de reprendre pied sur le sol natal, remplis tous d’une ferveur quasi-mystique, du 2e classe au général. 109

« C’est alors, écrit Gaston, une vision hallucinante : partout autour de nous, nous ne distinguions que des navires, des centaines de navires, qui, jusqu’à l’infini, nous cachaient l’horizon. » Le 15 au matin, la première vague débarque, compo- sée en grande partie de soldats américains guidés par des officiers français connaissant la région. Puis c’est le tonnerre de la DCA contre des avions ennemis dont les bombes ne font pas de victimes sur la plage de débarquement des premiers soldats de la D.F.L. Dans la nuit du 16 août, c’est au tour de Gaston de débarquer sur la plage de la baie de Cavalaire. Tard dans l’après-midi, le matériel lourd est acheminé sur place. Après avoir pénétré dans la plaine de Crau, Gaston et ses camarades sont pris sous le feu des batteries de 88 mm allemandes qui les collent au fossé pendant un bon moment. Enfin, un convoi se forme pour avancer sur Hyères. Après plusieurs heures de progression difficile, une tête de pont est installée sur les hauteurs de Hyères. Pour les soldats français, c’est la première nuit sur le sol natal depuis plusieurs années. Le bataillon s’installe dans un camp de vignes. Le 20, commence l’attaque de la position avancée de Toulon. Gaston y accomplira un fait d’armes plein d’ingénio- sité et de malice, profitant de sa connaissance parfaite de la langue allemande, technique et littéraire.52 52 Georges Guliana, Lorsque Gaston Braun (Transmissions) permit la reddition de 1000 prisonniers allemands dans les combats pour la Libération de Toulon 110

« Après le débarquement à Cavalaire, lors d’une pa- trouille sur les hauteurs d’Hyères, nous avons récupéré le poste émetteur-récepteur d’un observateur ennemi tué. Nous avons ramené ce poste dans le camion-dépannage où j’étais dépanneur. Un après-midi, je l’ai vérifié, réglé et, tout en dépannant un poste SCR 400 ou 420 (liaison artillerie), j’ai écouté le réseau allemand. D’origine alsacienne, je parle et écris couramment l’allemand et l’anglais. J’ai réussi, par écoute, à reconstituer le réseau Richard I.D.A. du comman- dement ennemi de Toulon : Richard I.D.A., Richard Fritz, Richard Karl etc... Le poste radio réparé, j’ai suivi le trafic entre l’avion d’observation français - pseudo Vautour - et le com- mandant d’une batterie qui faisait du tir de contre-batterie mais ne trouvait pas son objectif. Écoutant en même temps le poste allemand, dont l’officier commandant rendait compte à ses supérieurs du mauvais réglage du tir français, j’ai pu donner les coordonnées exactes au capitaine artilleur (capitaine Dument ou Dumas, ou un nom approchant) malgré une certaine hostilité du Piper Cub Vautour qui voulait savoir qui rentrait dans son réseau, demande que je n’ai pu satisfaire évidemment. Malgré une certaine mauvaise volonté du capitaine artilleur (fort com- préhensible), il a tiré deux obus selon mes coordonnées, tir à la suite duquel l’officier allemand a demandé lui aussi un tir de contre-batterie disant que les obus ennemis tom- baient à 150 mètres à sa droite : « Die Schweine schiessen Résumé d’un épisode de la bataille de Toulon (Août 1944) à la demande de Georges Guliana pour transmission au général Saint Hillier, Mémoire de la 1re D.F.L., 1994 111

150 meter rechts vor uns = les cochons tirent à 150 mètres devant nous à droite ». Reliaison avec le capitaine artilleur - de plus en plus renâclant - qui a consenti à sacrifier une salve sur les nouvelles donnes, sur ma demande pressante et l’assurance que ce serait confirmé par le 2e Bureau de la 1re D.F.L. Sitôt la salve arrivée, hurlement du Vautour : « C’est un vrai nid de fourmis », en même temps que le cri de rage du Commandant allemand : « Sie haben zwei Geschütze getroffen = ils ont touché deux pièces. » Confirmation de ma part au capitaine français qui entamait un tir de destruc- tion, et silence complet côté ennemi : PC hors d’usage. Peu de temps après cela, avec l’aide et les renseignements fournis par un capitaine du 2e bureau - nom oublié - l’exploitation continuait avec une autre batterie qui tirait sur mes indications sur leurs propres positions. Réglant un poste à nous sur la fréquence du commandant allemand de Toulon (le Major Widmann) dès que celui-ci voulait émettre, […] les ordres allemands passaient très mal, surtout que le Major Widmann était enfermé dans son Q.G. sans liaison directe. Bref, le résultat, toujours avec les données fournies par le capitaine du 2e Bureau plus celles fournies par les autres émetteurs du réseau allemand qui ne savaient plus ce qui était vrai ou faux, le résultat fut une pagaille mémorable dans les liaisons ennemies. Cela dura près de deux jours et s’acheva bêtement quand un de nos hommes dans un moment d’euphorie alcoolique, prit mon micro et beugla dedans : « bande de c..., vous n’avez encore rien compris ». Inutile de dire que ce fut la fin ! 112

Heureusement, environ deux heures avant cela, j’avais lan- cé un ordre du jour, soi-disant au nom du Major Widmann, enjoignant aux troupes de la Wehrmacht placées sous ses ordres de se rendre pour éviter des pertes inutiles, toute retraite possible étant coupée par l’avance alliée. » Il écrit le 22 octobre 1944 à ses parents les termes exacts qu’il avait utilisés : « Je leur ai lancé une de ces proclamations à faire rou- gir Napoléon lui-même. J’avais surpris le nom du colonel fritz qui commandait la région de Toulon en écoutant leur rap- port. Voici la proclamation : Ich befehle allen deutschen Truppen und allen Truppen der Wehrmacht die im auferhalb Toulon kämpfen dass sie sich sofort ergeben. Ich kann ihnen weder Mann noch proviant zu kommen lassenn da alle wege abgeschnitten sind. Der Kampf ist zweck - und aussichtslos geworden und um unnötige Opfer zu vermeiden, befehle ich alles Material zu vernichten und sich zu ergeben. Jede Station die mich hört soll weiter zurück”.53 Suivait l’indicatif du Oberst Widmann. » 53 J’ordonne à toutes les troupes allemandes et à toutes les troupes de la Wehrmacht qui combattent à l’extérieur de Toulon de se rendre immédiatement. Je ne peux pas leur envoyer d’hommes ni de vivres car toutes les routes sont coupées. Le combat est devenu inutile et sans espoir et, pour éviter des victimes inutiles, j’ordonne de détruire tout le matériel et de se rendre. Toute station qui m’entend doit continuer à reculer. 113

Cinq jours d’une panique indescriptible provoquée par le culot de ce jeune soldat de la brigade de Transmission de la 1re D.F.L., et qui se soldent par plusieurs batteries détruites et un grand nombre de prisonniers. « Les uns, écrit Gaston à ses parents, parce qu’ils avaient cru ce que leur disait leur Major (ou supposé tel), les autres, heureux d’avoir une raison ou une excuse pour se rendre. […] Comme vous voyez, ma connaissance de l’allemand m’a bien servi et aux copains aussi. Ce n’est pas tous les jours qu’on prend une batterie ennemie avec un micro et pas tous les jours que je suis colonel dans l’armée allemande. Car je brouillais le vrai colonel et je donnais des ordres plus utiles pour nous que les siens. Le pauvre vieux, il devait râler sec. Mais pour aujourd’hui, je termine. Gaston alias Oberst Widmann. » À la fin de cet épisode, où il a permis à lui seul de faire plus de 1000 prisonniers sur les 17 000 de la bataille de Toulon, Gaston a une liaison radio directe avec le Colonel – Oberst – Widmann. Celui-ci, anti-nazi, avait eu ses deux fils tués en Russie. À la question de Gaston, « pourquoi conti- nuez-vous à vous battre ? », Widmann eut cette réponse ma- gnifique : – Ich bin ein deutscher Offizier und werde mein Pflicht bis zum bitteren Ende tun (« Je suis un officier allemand et je ferai mon devoir jusqu’à son amère dénouement »). 114

Widmann se résoudra finalement à la reddition le 26 août. Gaston profite d’une permission pour se procurer une Jeep et traverser les lignes jusqu’au Dorat. Il ne rencontre fort heureusement aucune patrouille allemande et parvient jusqu’à ses parents, auprès desquels il reste une petite heure avant de repartir pour Toulon… Le débarquement est désormais accompli, mais la guerre est encore loin d’être gagnée. Le 28, Marseille est libérée par l’armée française et les F.F.I., et dès le début du mois de septembre, c’est la remontée vers Lyon par la vallée du Rhône, où la Wehrmacht oppose encore une vive résistance. Néanmoins, à Lyon, la progression alliée est telle que le ravitaillement peine à suivre, laissant à la Wehrmacht la possibilité d’organiser son repli plus au nord. La 1re D.F.L. concourt à la libération de Lyon, le 3 sep- tembre, et à la prise d’Autun. Elle poursuit sa progression vers le ballon d’Alsace.54 54 Citation à l’ordre de l’armée (1re Division motrice d’Infanterie), Croix de Guerre avec Palme. C. De Gaulle 27 janvier 1945. 115

Buchenwald L’incorporation s’inscrit dans un rituel de déshumani- sation maintes fois rejoué. Les coups de crosse martèlent le rythme, les hurlements déchirent l’air, les chiens mordent à la moindre hésitation. Tout cela se déroule sous un ciel indif- férent, au milieu d’une pelouse soigneusement tondue, bordée de massifs fleuris et des coquettes maisons des SS. La barbarie s’y exerce avec méthode. Pour tout bagage, Jean-Pierre ne possède que quelques vêtements, un nécessaire de toilette, quelques lettres et deux photographies de sa fiancée, Jacqueline, fragments d’une vie d’avant qu’il tente désespérément de préserver. Durant cette première nuit qui marque son arrivée à Buchenwald, et après cette longue attente sur la place, le groupe est aligné par deux, bagages à la main. Jean-Pierre et ses camarades sont alors conduits dans les sous-sols de cet immense bâtiment en béton. Il y a douze ou quatorze édifices semblables de quatre à six étages dans ce grand camp. C’est au tour de Jean-Pierre de défiler dans une salle bien éclairée devant un sous-officier de la section politique qui dresse une fiche sur laquelle, outre les dates de l’état civil et le signalement, il inscrit le nom du service qui l’a envoyé au camp, la situation militaire, les peines subies précédem- ment ainsi que la catégorie de prisonniers dans laquelle on le verse. Puis il est photographié et ses empreintes digitales prises. Il faut ensuite que le prisonnier se déshabille et remette montre 116

et tout objet personnel à des employés qui les placent dans des sacs. Malheur à celui qui cacherait dans sa bouche ou ail- leurs, une alliance ou un quelconque bijou… Puis Jean-Pierre doit ensuite partir en courant, toujours en file indienne, le long d’un long couloir qui monte. On le pousse à grands coups de pieds vers une salle où opèrent une dizaine d’hommes, les tondeurs – Frisör55–, des prisonniers eux-mêmes. En cinq minutes, un Frisör ricanant, muni d’une tondeuse électrique aux lames ébréchées s’occupe de raser Jean-Pierre couché sur une planche à claire-voie jambes écartées. Il s’attaque sans précautions à son crâne, son pubis et ses aisselles. Les cheveux et les poils échouent sur le ciment. C’est la mise au jour d’une silhouette méconnaissable, humi- liée et ensanglantée. Traumatisé, dépouillé de tout, de sa vie antérieure, de sa dignité, il lui faut maintenant, toujours en courant, suivre de nouveau le grand couloir qui monte à la douche. C’est une vaste pièce carrée, avec des grandes pommes d’arrosoir au plafond. Dans un angle face à la porte d’entrée, une baignoire en béton remplie d’une eau noire de la crasse et du sang de ceux qui l’ont précédé et d’un désinfectant très acide, le crésyl. Il faut courir vers cette baignoire en béton, sauter dedans, tête comprise, y rester quelques secondes, faute de quoi, les colosses tondus qui se tiennent de chaque côté se font un malin plaisir à asséner de grands coups de matraque sur la tête pour le maintenir sous l’eau souvent jusqu’à suffocation. 55 Traduction allemande de « coiffeur ». 117

Jean-Pierre se relève et, rejoignant un groupe de cinquante, il passe à la douche. Les jets d’eau sont rendus sadiquement tantôt trop glacés, tantôt trop chauds, mais, complètement déshydraté par le voyage, on s’efforce d’en profiter pour boire autant que possible. On doit ensuite se sécher, une serviette pour dix. En montant, on traverse un air chaud suffocant qui sèche. Des plantons, en rangée à gauche et à droite, trempent de gros pinceaux à badigeonner dans des seaux remplis d’un produit jaunâtre très piquant pour les peaux scarifiées, et qu’ils passent sous les bras, la tête et les jambes. Celui qui marque la moindre hésitation en reçoit un coup dans la figure, et en particulier dans les yeux. Puis, il faut monter un escalier en file indienne, tou- jours nu. Le défilé progresse devant une suite de comptoirs, chacun tenu par un homme rasé, jetant, sans essayage préalable, une chemise, un caleçon, une culotte, une veste et une casquette. – Si tout est à ta taille, tant mieux ! Sinon tant pis. Si le pantalon est trop grand, tu n’as qu’à le tenir. On lui remet une paire de claquettes faite d’une simple semelle de bois avec une toile fixée aux extrémités. L’accoutrement est ridicule et dépareillé. Pour certains, les jambes du panta- lon arrivent à mi-mollet ; pour d’autres, on marche dessus.56 56 Jules Busson, La descente aux enfers, Le Serment 1979, n° 126, p. 10-12. 118

La chemise est un patchwork de fragments disparates, sans col, une manche plus longue que l’autre. Le caleçon et la veste rayés bleu et blanc, s’ils sont bien désinfectés, n’en sont pas moins crasseux. Coiffés de leur carré d’étoffe sale et cousu sur deux côtés, les hommes en arrivent même à se moquer les uns des autres. Les premiers trocs s’organisent, compliqués par l’empressement de rudes kapos. Chacun reçoit également une gamelle, une cuillère, et une couverture. Puis il faut passer devant un bureau parsemé de tables avec des machines à écrire et des plantons habillés de vête- ments disparates marqués de grandes croix faites à la pein- ture. Un SS, debout sur une table, une schlague à la main, fait un discours ponctué de cris et de menaces, clamant que tous autant qu’ils sont, ils ne sont que des ennemis du « Grand Reich », qu’ils leurs faudra travailler dur, qu’ils sont entrés ici par la porte et n’en ressortiront plus. Puis, devant la table il faut énumérer nom, prénoms, date et lieu de naissance, adresse, profession, nom, prénoms des parents, leur résidence actuelle, épouse, enfants, frères, sœurs, motifs de l’arrestation... Et Jean-Pierre se voit remettre deux chiffons sur les- quels sont inscrits un numéro de matricule, le 69742, qu’il faut retenir par cœur en allemand, et un triangle marqué d’un F. Il faudra les coudre sur la veste et sur le pantalon. Un triangle rouge veut dire : prisonnier politique, un triangle vert signi- fie droit commun. Le jaune est réservé aux Juifs, le violet aux objecteurs de conscience, le rose aux homosexuels et aux « dé- pravés », et le noir aux saboteurs. Ils ne sont désormais plus 119

dignes de porter un nom. Mais, comme la plupart des Français arrivés à Buchenwald, quelles que soient les raisons qui les y ont amenés, Jean-Pierre n’est donc pas interné en tant que Juif – sa religion n’est pas mentionnée sur sa fiche d’internement par l’administration nazie57 – mais en tant que politique, sans quoi il aurait pu rapidement prendre le chemin des fours crématoires ou, au mieux, être affecté aux travaux les plus pénibles (page 290). Après une heure à peine de ce parcours rondement mené, les numéros sont maintenant alignés dans la cour en rang par trois. Après le discours d’un kapo, faussement soucieux de leur santé, exhortant, sous la menace de sa matraque, à respecter une hygiène rigoureuse ne tolérant sur chacun la moindre vermine, la troupe s’avance au pas, trébuchant sur les cailloux, traînant les sabots qui font déjà mal aux pieds nus, vers un portail en barbelés puis jusqu’à la porte d’un block où il faut encore attendre avant de s’y installer. On est dans le camp de quarantaine, appelé le « Petit Camp », un complexe d’une trentaine de baraques en bois et en pierre, sur un versant en pente. Cinq tentes militaires vont être rajoutées ce mois-là, pour faire face à l’afflux de dépor- tés, surtout des enfants, des vieillards et des malades. Ceux qui ne peuvent intégrer de block doivent vivre autour par n’importe quel temps. 57 Akte von Braun, Jean-Pierre, geboren am 14.02.1921, Arolsen Archives, 01010503 001.054.415. doc 56053326 à 5605333 120

En se bousculant un peu, le groupe de Jean-Pierre pé- nètre dans son nouveau logement, un bâtiment en planches. Il traverse une salle où sont alignées des tables où se prennent les repas, puis il arrive dans le dortoir. C’est une suite de lits à trois ou quatre étages, étroits et serrés les uns contre les autres. Pour entrer, il doit montrer sa petite bande de toile sur laquelle est noté son numéro. Harassés, les hommes se couchent tout habillés, deux par lit. Malgré des myriades de puces qui viennent immédia- tement les dévorer, ils s’endorment. Pas pour longtemps, néan- moins, car dès 4 heures, il faut se lever précipitamment, à coups de sifflets, en vue de l’appel, dans le block, alignés par cinq. L’aube ne s’est pas encore pointée. Et Jean-Pierre entend soudain, à l’extérieur, un air rythmé par une grosse caisse, pareil à une musique de cirque. Sa vie de concentrationnaire commence ainsi sous le signe du non-sens et d’une obsession organisationnelle ridicule. Au même moment, le soldat Gaston appareille à Tarente pour se lancer dans le débarquement de Provence. 121

L’organisation du camp Huit ans plus tôt, à l’automne 1936, Göring avait décidé la construction d’un camp d’internement sur un terrain à sept kilomètres au nord de Weimar pour y détenir initialement 8 000 personnes ainsi qu’un bataillon de 1 300 SS. Après de longues tractations, la municipalité a cédé un ancien domaine princier, l’Ettersberg, une colline boisée, peu propice à l’urbanisation. Le 27 juillet 1937, le jour où Himmler baptisait le camp « Buchenwald » – la municipalité ayant protesté contre l’attribution du nom « Ettersberg » trop lié à la culture et au romantisme allemand – les premiers prisonniers politiques étaient arrivés pour défricher la colline hérissée essentiellement de hêtres – ce qui explique le nom du camp signifiant littéralement « forêt » (Wald) de « hêtres » (Buchen). Fin 1937, il y a 2 912 détenus, tous allemands. Des commu- nistes, des Témoins de Jéhovah, des prisonniers de droit commun, des « indésirables ». En 1938, après l’annexion de l’Autriche, on y interne des antifascistes et des Juifs autri- chiens, souvent des intellectuels – médecins, avocats, artistes. Au lendemain de la Nuit de Cristal (novembre 1938), arrivent les premiers Juifs allemands. Buchenwald devient un vaste complexe de camps de travail avec de nombreux camps satellites et d’annexes. Au fur et à mesure des conquêtes de la Wehrmacht, de plus en plus d’étrangers y sont acheminés – Tchèques, puis Slovaques, Polonais, Russes. 122

Arrivent ensuite les ressortissants des pays occupés de l’Ouest européen, Hollandais puis Belges, Luxembourgeois, et enfin, Français et Italiens – majoritairement transférés à Dora. Fin 1939, viennent les soupçonnés de communisme et d’antinazisme, puis à partir d’octobre 1941, les prisonniers de guerre soviétiques. Le camp a dû s’adapter à cet afflux en passant de 60 à 600 hectares. Peu à peu, avait surgi une véri- table « Ville-camp » avec ses édifices en brique et ses rues. Une route reliant le camp à Weimar a été aménagée, la « route du sang », dont la construction, à elle seule, coûta la vie à plus de 10 000 détenus. Buchenwald était ainsi progressivement devenu un camp de travail, de répression, et d’élimination.58 Il s’agissait de mettre à la disposition de l’économie de guerre une main d’œuvre quasiment gratuite. Des usines – Gustloff ou Mibau-Siemens – se sont installées dans l’en- ceinte du camp et une grande partie des détenus est répartie dans des dizaines de Kommandos extérieurs, parfois très éloi- gnés de Buchenwald, où d’autres usines doivent tourner à plein. C’est dans ces conditions qu’arrivent à Buchenwald des milliers de Français à partir de 1943. Le camp proprement dit est installé à l’orée de la forêt sur une pente assez inclinée qui domine une immense étendue jusqu’à Iéna. 58 Pierre Durand, L’histoire complexe de Buchenwald, Association Buchenwald Dora et Kommandos, 123

Il est pratiquement divisé en deux parties par tout un labyrinthe de fils de fer barbelés et ces réseaux compliqués communiquent entre eux et avec les services annexes par de multiples leviers en bois actionnés seulement par les kapos pour y faire pénétrer ou sortir le bétail humain. La zone du camp comprend la place d’appel, 60 blocks en dur ou en bois, quelques ateliers, les cuisines et un crématorium. Ce site comporte donc le « Grand Camp » et le « Petit Camp ». Il est clôturé par des kilomètres de fils de fer barbelés électriques à 350 volts. À son arrivée, le prisonnier est interné dans le Petit Camp dit « camp de quarantaine », installé sur une partie de la place d’appel, longue de 200 m. Le Petit Camp porte son nom dès octobre 1939. Il se compose alors de quatre grandes tentes et un block en dur, sans poêle, ni paillasse, ni armoires, ni couvertures dans lesquels s’entassent 1 700 prisonniers essentiellement polonais et autrichiens. Au milieu est instal- lée la « roseraie », une cage, elle-même entourée de barbelés et qui servait à enfermer les francs-tireurs polonais. En 1942, au moment où commence l’internement massif de déportés étrangers, le Petit Camp compte dix-sept baraques, au sein d’une clôture barbelée. Les hommes s’entassent à six ou huit sur une couchette ; ils sont 1 500 à 2 000 par baraque, l’aération et la lumière font cruellement défaut, et il n’y a pas d’écoulement des eaux. Les latrines, hauts-lieux des trafics et exactions en tout genre, sont dehors. 124

Rapidement, les conditions sanitaires y deviennent épouvantables. À l’intérieur du Petit Camp, la roseraie est un enclos entouré de barbelés où l’on abandonne les prisonniers promis à une lente agonie. Jusqu’en 1940, les corps des morts sont acheminés vers les fours crématoires de Weimar et d’Iéna. Puis, pour des raisons dites « pratiques », on dote le camp d’un crématoire ambulant, bientôt remplacé par une installation fixe, achevée en 1941. Le crématoire est agran- di l’année suivante avec des fours plus puissants. Ce lieu d’effacement devient aussi un lieu d’exécution. On y étrangle, on y fusille, on y pend. Quarante-huit crochets sont scellés dans les murs d’une salle, à quelques mètres seulement des fours, comme pour abolir jusqu’à la distance entre la mort et sa cendre. On ne connaît pas le chiffre exact des victimes par exécution. Rien qu’entre le 28 mars 1944 et le 30 janvier 1945, 1 100 personnes ont été pendues dans le crématorium de Buchenwald. On continuera jusqu’au dernier jour de pendre dans la cave du crématoire et dans les cellules du Bunker, un lieu de détention et de torture situé dans une aile du bâtiment d’entrée. On y trouve aussi le block 50, réservé à des « expé- riences médicales » sur des centaines de cobayes humains, et le block 61, véritable station d’abattage. Dans la zone SS qui comprend la Kommandantur et le quartier des officiers et gardiens SS – ils sont environ 300 – sont construits les bâtiments administratifs, la villa du com- mandant, les coquettes villas des officiers et les casernements des gardiens, disposés en demi-cercle. 125

Contrastant avec le secteur concentrationnaire, on y trouve aussi des installations de loisirs – un jardin zoologique, des serres, parcs et manèges – les potagers, une ferme, et les élevages de volailles et de porcs. Ce domaine est propret et bien tenu. On y trouve même un hôpital, un cinéma et le Sonderbau, la « maison de tolérance », conçue initialement dans l’esprit des SS pour corrompre les détenus politiques, dont l’influence grandissait dans le camp, les espionner et les détourner de la politique. Le bordel est un chalet entouré de barbelés, situé à une trentaine de mètres de la limite du Petit Camp. Il emploie une vingtaine de jeunes femmes, la plupart blondes, qui se livrent chaque matin sur le terrain de sports attenant au chalet, à des exercices de culture physique sous la direction d’un moniteur. Le soir, les SS et leurs collabora- teurs, jusqu’aux kapos, certains droits communs et même des Prominenten – les « personnalités » – pourvus de tickets déli- vrés par un service spécial, peuvent leur rendre visite. S’ajoutent les usines d’armement DAW – Deutsche Ausrüstungswerke Gmbh – pour la production d’armes légères et Gustloff, entrée en service début 1944, où 3 000 détenus se relaient et y travaillent jour et nuit à la production de 55 000 fusils par an – ainsi que la Mibau, qui emploie à la même époque 1 500 détenus pour la fabrication de gyros- copes pour les fusées A4, les célèbres V2. 126

Les usines sont desservies par une gare construite en 1943, et qui sert aussi à l’acheminement des détenus.59 C’est à Buchenwald que le plus grand nombre de Français ont été déportés. Ils sont 26 000 sur l’ensemble des 85 000 déportés de France entre 1940 et 1944.60 La majorité d’entre eux est acheminée en quinze convois du 15 juin 1943 au 3 octobre 1944. En juillet 1944, 2 000 Français étaient arrivés de Compiègne. À l’arrivée de Jean-Pierre, le camp est ainsi déjà surpeuplé avec plus de 31 000 prisonniers. Les SS avaient improvisé pour eux un « camp provisoire » de tentes sans lits, sans couvertures, sans écoulement d’eau, sans latrines, que la direction interne du camp aménagera quelque peu61. D’autres prisonniers sont contraints de dormir en plein air. Le Petit Camp, où Jean-Pierre doit effectuer sa quaran- taine, apparaît extrêmement sale. Les puces et les poux y grouillent, rendant bien ironique la « désinfection » à laquelle il avait été soumis. 59 Nazisme : le camp de concentration de Buchenwald (2ième guerre mondiale 1939-1945, BS Editions 60 Vanina Brière, Les Français déportés à Buchenwald : exemple du convoi du 12 mai 1944. Bulletin trimestriel de la Fondation Auschwitz, 2004, n° 85, p. 77-103. 61 Pierre Durand, Marcel Paul, Association Française Buchenwald-Dora et Kommandos, Les Français à Buchenwald et à Dora, Sociales, 1982, p.145 et suivantes. 127

Contrairement au Grand Camp, fait de nombreuses baraques et bien tenu, où la discipline règne, le Petit Camp n’est qu’un cloaque, une jungle humaine, un mouroir pour ceux, incapables de travailler dans les Kommandos et que la faim, la maladie ou la faiblesse ont déjà condamnés. À Auschwitz, ces malheureux auraient été gazés dès leur arri- vée. Ici, on les laisse simplement mourir, les uns après les autres, dans une lente décomposition collective. Ils passent leurs journées dehors, hagards, sans tâche, sans but, atten- dant la mort comme on attend la nuit.62 Les deux fours créma- toires du camp, surmontés d’une grande cheminée ne peuvent plus absorber la masse de cadavres. Bientôt, la cour se remplit de corps, entassés pêle-mêle, avant d’être jetés dans une vaste fosse ouverte à l’extérieur du camp, un charnier à ciel ouvert, où la mort finit par manquer de place. L’organisation du camp est complexe. À Buchenwald, le commandant lui-même désigne parmi les détenus les Lagerälteste – doyens – responsables du camp, tous allemands – il y en a eu 4 en tout – soit détenus de droit commun – affu- blés d’un triangle vert – soit prisonniers politiques – triangle rouge. Le pouvoir à l’intérieur du camp est passé progressive- ment des « Verts » aux « Rouges », organisant une forme de résistance et des règles internes privilégiant leurs camarades. 62 Jacques L’hoste, Matricule 185950, Paris, FeniXX réédition numérique (Kerdoré 1992), 2020, p. 137-167. 128

Les autres fonctions internes au camp sont celles du Kontrolleur, du Blockälstester – « chef de block » – du Pfleger au Revier – « l’infirmerie » – du Blockschreiber – « secrétaire des chefs de block » – du Stubendienst – « responsable d’une chambrée » – et du Dolmetscher – « interprète ». Sur les lieux de travail, le kapo dirige un groupe de travailleurs ; le Vorarbeiter est l’adjoint des kapos, et le Kalfaktor est l’homme à tout faire d’un Blockälstester ou d’un kapo. Autres détenus nantis d’une fonction, le Lagerschützer et le Lagerschutz sont les « policiers » du camp, pour la plupart, allemands, russes ou polonais; le Torhüter est le « gardien des portes ». Tous ces détenus sont la classe privilégiée à l’intérieur des barbelés. Ils disposent d’un véritable pouvoir de vie et de mort sur les autres dépor- tés et bénéficient de conditions de nourriture et d’hygiène moins sévères. Les SS ne pénètrent dans le camp que pour les appels, les contrôles et les inspections des blocks. Ils se déchargent donc de l’organisation intérieure sur les internés eux-mêmes. Le système nazi fait en sorte que les contactsdirects entre les esclaves et leurs maitres soient ré- duits au minimum. 129

Le Grand Camp rassemble, au milieu de cette masse, une forme d’élite des détenus : des Allemands arrivés avant la guerre – communistes, socialistes, syndicalistes – des responsables de haut niveau de la Résistance dans leurs pays d’origine, des personnalités du monde politique, universitaire, culturel, scientifique, de toutes nationalités, des grands indus- triels – côté français : Léon Blum, Marcel Bloch-Dassault, Marcel Michelin, Édouard Daladier, Paul Reynaud, Georges Mandel – hébergés au milieu des bois, face aux casernes des SS, dans une baraque d’isolement, ou baraque E, entourée d’une palissade de trois mètres de haut, est gardée par douze SS. Dans cette population sont recrutés les Prominenten – « éminents » – pratiquement tous « triangles rouges » en 1945. Ceux-ci dirigent de fait, et confidentiellement le camp, en occupant les fonctions vitales à l’Arbeitsstatistik – bureau du travail – au « Büro » du chef de camp, ainsi qu’au secréta- riat du Revier et du médecin-chef. Ces Prominenten n’ont rien à voir avec les kapos et leurs auxiliaires, presque tous « triangles verts » qui sont, eux, totalement compromis avec les SS. S’ajoute le personnel du bureau de travail, du block d’habillement – Effektenkammer – des cuisines, etc. L’infirmerie – le Revier – située dans la partie basse boisée du camp, est dirigée par un médecin SS dont relèvent le Premier médecin interné – Erste-Lagerarzt –, des médecins et des infirmiers. Aucune décision importante n’est prise pour un malade sans l’avis du médecin SS. 130

Tout ce personnel est recruté en principe au sein de toutes les nationalités. Tandis que la plupart des internatio- naux arborent le triangle rouge des internés politiques, les Allemands peuvent avoir été condamnés pour des motifs très divers – certains portent un triangle noir avec un K pour les criminels de guerre. À Buchenwald comme ailleurs, dans cette structure sociale où les privilégiés oppriment les non-privilégiés, il y a entre les différentes catégories de condam- nés des rivalités d’influence. La quarantaine est une période d’isolement sensée éviter la propagation d’éventuelles épidémies. Sa véritable fonction est cependant toute autre. La quarantaine est isolée du grand camp par un réseau de barbelés, limitant aussi les communications avec ceux du camp principal. Et les nouveaux déportés s’entassent par milliers auprès des plus malades dans des conditions d’insalubrité inimaginables. On compte envi- ron 200 morts par jour. La faim rabaisse les déportés au rang de bêtes. D’affreuses batailles se déroulent, allant parfois jusqu’à la mort, pour une miette ou une épluchure. Les nou- veaux arrivants comprennent très vite l’enfer qui les attend et le conditionnement auquel ils vont être soumis. À l’issue de la quarantaine, les déportés les plus aptes sont transférés dans le Grand Camp ou dans les Kommandos annexes. Les autres, invalides ou inaptes au travail, sont maintenus dans le Petit Camp, les condamnant à une épouvantable fin. 131

Jean-Pierre séjourne sans doute au block 52, une longue baraque de bois d’une quarantaine de mètres de long sur 8 à 10 de large, et dans laquelle on est entassé sur trois niveaux disposés dans le sens de la longueur de chaque côté d’un pas- sage assez large. On aurait dit l’immense cale d’une galère an- tique, où s’entassent 800 personnes, 22 nationalités à se par- tager les lits et à tenter de se comprendre. Les kapos essentiellement polonais et russes, battent tout le monde et obligent à effectuer des tâches inutiles. La quarantaine, c’est la période de sauvagerie à l’état pur, où les brimades, les travaux forcés alternent avec les hurlements et parfois les exécutions sommaires quand on ne laisse tout simplement pas la mort prendre tranquillement les agonisants. La quarantaine Les couchettes, larges d’environ 60 centimètres, sont équipées de paillasses bourrées avec des copeaux de bois. On se cale la tête sur un oreiller improvisé à partir des habits enroulés autour des chaussures. Chacun ne dispose, pour s’allonger, que d’un espace de 30 centimètres forçant à se coucher tous dans le même sens, les membres enchevêtrés les uns dans les autres. Et au milieu de la nuit, au signal donné, tous doivent se retourner de manière coordonnée. Le supplice de cette immobilité est renforcé par l’inconfort de la couche et par la multitude de puces qu’une telle promiscuité ne peut manquer de faire proliférer. Le chef de baraque est un prisonnier allemand. 132

Grâce à sa parfaite connaissance de la langue alle- mande, Jean-Pierre capte très vite les codes et les règles du camp. Avec cependant la multiplicité des nationalités, des Polonais, des Russes, Buchenwald, c’est chacun pour soi, les prisonniers politiques et les prisonniers de guerre sont mélan- gés aux criminels et aux voleurs raflés par les Allemands. Chez les Russes, on distingue deux groupes : les soldats soviétiques dans un block, disciplinés et dignes, et les civils dont beaucoup étaient des voleurs et en ont gardé les habitudes. Les Français sont mal perçus par les autres nationali- tés. Ils sont tenus pour responsables de la politique de Munich qui a sacrifié la Tchécoslovaquie, ils n’ont pas réagi à l’annexion de l’Autriche, et ils n’ont pas défendu l’Espagne contre Franco ni même la Pologne. Ils ont livré leur propre pays à Hitler en à peine un mois et soutiennent l’occupant par leur politique de collaboration. Et la propagande nazie les présente comme des paresseux et des combinards. Le réveil a lieu, comme tous les jours, à 4 heures ; il est d’une brutalité extrême, et malheur à celui qui ne saute pas du lit au premier aboiement « Aufstehen ! (debout !) ». Les pré- posés au service du pseudo-café ont été tirés de leur couchette au moins vingt minutes avant. Au saut du « lit », chacun doit ranger ses affaires puis prendre la direction des lavabos à deux cents mètres de là, sous le harcèlement brutal des chefs de block et des Stubendienst. Il faut faire la queue par n’importe quel temps avant d’entrer en silence. 133

Les matons se font un malin plaisir à pinailler parce que l’un ne se serait pas lavé la tête, l’autre n’aurait pas reti- ré sa chemise, expulsant tout le monde avant que chacun ait pu se laver convenablement, au prétexte que les autres cama- rades attendent. Une partie des lavabos reste néanmoins accessible dans la journée et il est possible de se décrasser, pour peu que l’on possède une serviette et du savon. Partout dans le camp, il y a, parmi tant d’autres, ces inscriptions : « Ein Laus, dein Tod ! (« Un pou, ta mort ! ») ». Mais tout le monde en est couvert…63 Après la toilette, on se dépêche de retourner au block où la distribution de casse-croûte a commencé. Au jeûne for- cé du convoi succède une nourriture malsaine et insuffisante : un demi-litre de soupe distribuée à des heures irrégulières, tantôt le matin, tantôt le soir, une tranche – 250 grammes – de pain noir accompagnée de margo, un bâton de 20 grammes de « tafel-margarine » ou d’une cuillerée de mélasse, amélio- rée quelquefois de raves crues et, suivant le jour, une cuillerée à café de marmelade, de fromage blanc ou d’un rond de saucisson. La viande, quand il y en a, provient fréquemment de bêtes malades, et est souvent dans un tel état de décom- position avant d’arriver dans la gamelle des déportés, qu’elle n’est surtout pas donnée aux animaux. Les 150 chiens de Buchenwald sont bien mieux nourris.64 63 Robert Cahen, Souvenirs de déportation – Robert Cahen se souvient, Le Serment 1986, n°185, p 12. 64 Michel Germain, Memorial de la déportation. Haute-Savoie (1940-1945), La Fontaine de Siloe, 1999, p. 51-52. 134

Si l’attente aux lavabos n’est pas trop longue, on a donc le temps de commencer à consommer cette maigre pitance avant de courir au premier appel qui a lieu à 5 heures pile devant le block. La nourriture occasionne ainsi souvent des bousculades, où les coups sont échangés. Et il faut avaler vite, en pleine chaleur de ce mois d’août, entassés les uns sur les autres. Cette soupe immonde, c’est l’amertume de la captivité qu’ils boivent à petites gorgées. L’appel principal du Grand Camp se déroule sur la place principale, en haut du camp, derrière la grille. La durée de cet appel conditionne celle du Petit Camp qui doit attendre son tour. Dans le Grand Camp, l’appel du matin est assez court, car les Kommandos doivent partir au travail. Il n’en est pas de même pour l’appel du soir, car les Kommandos de nuit sont déjà partis. Ainsi, les géôliers ont tout loisir d’ordonner des ap- pels de deux heures, ce qui est monnaie courante mais ils peuvent durer parfois six heures. Chaque block doit s’y rendre regroupé et déjà compté. Même les morts de la nuit doivent être présents à l’appel. Leurs camarades doivent les tenir de- bout pendant qu’un SS vérifie le comptage de ces cadavres que les nazis nomment désormais les « Stück » (les « pièces »). Des dizaines de milliers d’hommes se tiennent là, figés dans une attente sans fin, sous le fouet du vent, la morsure de la neige ou l’ardeur implacable du soleil. Pendant que les SS les comptent à l’unité près et jusqu’à ce que le compte soit exact, il faut rester sans bouger ni dire un mot. 135

Après l’appel du matin, vient le retour au block. Immédiatement, le chef de baraque allemand, qui se dit antinazi et qui est interné depuis plusieurs années, se rue sur un détenu et lui administre, sans aucune raison particulière, une violente correction jusqu’à en être lui-même à bout de souffle. Personne n’y échappera. Le Petit Camp a « quartier libre » jusqu’à la soupe du midi, puis à nouveau jusqu’à l’appel du soir à 18 heures s’il ne se prolonge pas… Puis le dé- tenu rentre se coucher. Cependant, ces temps « libres » comportent des res- trictions et de nombreuses exceptions. Il faut normalement rester au block après l’appel, mais les gardiens des chambres devant laver et nettoyer le local, tout le monde est mis à la porte jusqu’à midi si l’envie leur en prend, par n’importe quel temps. Parfois, un appel prolongé les empêche de rentrer. Parfois il faut se rendre à une visite de contrôle des poux ou au bureau du travail : cela consiste à aller dans le Grand Camp, en rangs, flanqués d’un ou deux gardiens sous la conduite du chef de block. Le dimanche après-midi, l’appel est avancé à 13 heures et la soupe distribuée aussitôt après. On peut plus librement visiter les copains du Petit et parfois même du Grand Camp et organiser quelques soirées récréatives, à condi- tion toutefois que leur programme détaillé ait été soumis préalablement aux autorités. Il ne faut y faire allusion ni à la politique, ni à la guerre, ni à la religion.65 65 Henri Mainguy, Mes souvenirs de captivité 1943-1945, 1990. 136

De ce point de vue, cette vie-là n’est pas très éloignée de celle de Saint-Sulpice, hormis évidemment la proximité permanente de la mort en haillons qui rôde partout. Les journées et la période de quarantaine peuvent du- rer plus ou moins longtemps. Le prisonnier doit s’accoutumer à la vie et à la discipline du camp, subir contrôle sur contrôle, interrogatoire sur interrogatoire, sous le prétexte fallacieux d’affiner son affectation ultérieure. En vérité, tout vise à bri- ser les volontés, à soumettre les corps et les esprits – un dres- sage méthodique où les plus faibles, impitoyablement, sont voués à disparaître. Après une première nuit qui se passe sans fait notable. Des camarades du block ayant quelques notions de couture fixent sur les vestes des nouveaux arrivants, à la hauteur de la poche supérieure gauche, leur numéro de matricule sur- monté du petit triangle d’étoffe – rouge portant la lettre F pour Jean-Pierre. C’est ainsi que très rapidement chacun comprend que les internés sont classés par catégorie par antécédent et par nationalité. Et chacun de se familiariser avec la topogra- phie du camp et des principaux bâtiments. Les clôtures semblent infranchissables tant elles sont hautes. Elles sont constituées de plusieurs rangées de barbelés électrifiés et surveillées en permanence, de l’extérieur et du haut des nombreux miradors qui les jalonnent, par des SS dotés d’armes automatiques. Des chiens complètent ce dispositif qui est renforcé la nuit par de puissants projecteurs. 137

Le Petit Camp, qui est séparé du Grand Camp par de hauts barbelés ajourés en quelques points de chicanes sévè- rement gardées, contient alors 7 000 à 8 000 individus de tous âges et de toutes origines, vivant dans une atmosphère de tour de Babel. On y parle toutes les langues et le moindre objet – bouton, épingle de nourrice, aiguille, boîte en fer blanc – prend ici une valeur exacerbée. Les échanges donnent lieu à de longs palabres qui se terminent souvent par de véritables batailles à l’issue desquelles les moins astucieux et les moins forts se retrouvent dépouillés et rossés. Les premiers jours paraissent interminables, entre les appels et l’épouillage qui se fait au-dehors. Les parasites se logent dans les coutures, et à peine délogés, d’autres repren- nent la place. Il est possible de se promener dans une espèce d’allée, surnommée « le boulevard », bordée d’autres baraques et de fils de fer barbelés. Les détenus se croisent et se livrent à toutes sortes de trocs : des objets, souvent volés, contre un morceau de pain, parfois volé lui-aussi. Jean-Pierre y aperçoit des camarades qui se baladent deux à deux, tenant chacun par le bout, un mouchoir, une chemise ou une serviette. Il finit par comprendre que c’est le meilleur moyen pour faire sécher son linge. Un pull-over, bricolé de morceaux de vieilles étoffes de laine coûte fort cher : plusieurs morceaux de pain et de margarine. Mais l’article le plus difficile à se procurer, c’est le papier pour les latrines. Elles se trouvent dans une baraque immense, creusée sur toute sa longueur d’une grande tranchée de 1,50 mètre de large, équipée sur les côtés d’une barre en bois sur laquelle on vient s’asseoir. Un horaire strict est à respecter. 138

Quiconque s’y rend sans permission risque d’être précipité par le surveillant dans la fosse nauséabonde. La ba- raque est accessible des deux côtés du camp séparés de barbe- lés. C’est dans cette espèce de forum improvisé que circulent, d’une langue à l’autre, les rumeurs et les nouvelles des opéra- tions alliées. Le moment des repas est toujours très violent. Les deux détenus de corvée arrivent, épuisés, après avoir trimbalé leur autoclave de 50 kilogrammes qu’il faut porter à deux, chacun par une poignée, et qu’il a fallu trainer sur les centaines de mètres de chemin caillouteux qui sépare la cuisine du block 52. Ce premier jour, les deux de corvées se sont d’ailleurs brûlés cruellement après avoir failli renverser leur marmite. Et c’est la bagarre pour la distribution. L’homme de salle – le Stubendienst – est chargé de ce rôle, et naturellement, il se réserve à chaque fois le meilleur. Car dans cette soupe qui n’est encore pas trop mauvaise il y a quelques bouts de viande qu’il écarte systématiquement à chaque fois qu’il plonge sa louche. De tous côtés, on se bouscule, on s’injurie et lorsqu’on est enfin servi, on se jette littéralement sur cette pâture faite d’orge, un quignon de pain, un morceau de saucisse et une minuscule portion de margarine synthétique. La soupe est de consistance variable, tantôt limpide, surtout les premières rations, ou plus consistante en fin de bidon. On se hâte de manger, suant à grosses gouttes dans cette atmosphère surchauffée, recroquevillé dans sa niche, la tête penchée au-dessus de son Schussels – son bol. Chacun est prévenu que le vol du moindre morceau de pain ne sera pas toléré et sera puni de mort. D’ailleurs, tout se vole ici. Un moment d’inattention et on ne retrouve plus rien. 139

Une nuit, les détenus sont réveillés par le kapo : on appelle un homme qui sort aussitôt du block. Le lendemain on apprend que la veille il avait écrit une longue lettre à l’Obersturmfüher – le chef supérieur du camp – dans laquelle il se plaignait d’être avec des communistes avec qui il disait n’avoir rien de commun, et il sollicitait l’honneur d’être incorporé dans la musique du camp. Cette doléance devait naturellement être remise au chef du block – un communiste allemand. Son auteur a été exécuté à coups de barre de fer après que sa lettre a été interceptée. Au bout de quelques jours, les nouveaux détenus sont rassemblés pour être soumis à ce que les SS appellent « une réadaptation au travail ». La formation consiste, en dehors des périodes de quartier libre, en une série de corvées. Arrivés sur cette place d’appel, les aboiements des SS et de leurs chiens les attendent. Et sur leurs ordres traduits par des interprètes, rôle qu’a joué Jean-Pierre, il faut se ranger impeccablement par cinq, apprendre à marcher au pas en frappant des pieds et à se découvrir dans un ensemble parfait en faisant claquer le béret sur la cuisse droite. Cela dure des heures jusqu’à ce que les manœuvres soient bien comprises. Le numéro de matricule est à apprendre par cœur en allemand, ce qui n’est évidemment pas un problème pour Jean-Pierre qui est parfai- tement bilingue. La séance est répétée le lendemain avec encore des cris et des coups. Jean-Pierre et ses camarades, après un nouveau comp- tage, sortent du camp, toujours en rang cinq par cinq. Puis, à pas lent, la colonne traverse un petit bois. 140

Plus elle approche, plus elle entend l’aboiement des commandements. Au bout de quelques centaines de mètres, elle débouche sur une immense carrière à ciel ouvert, où une multitude d’autres esclaves du Grand Camp travaillent en per- manence. La carrière est très profonde. Pour descendre tout en bas, il faut emprunter un passage étroit le long de la paroi, formé de pierres irrégulières et aux niveaux inégaux. Le tra- vail consiste à fournir de grosses caillasses destinées à la confec- tion des routes ou les fondations des bâtiments. Après extrac- tion à l’explosif, la dislocation des blocs s’effectue à la pioche dans des conditions inhumaines et sous la brutalité des kapos et des Vorarbeiters. Il n’est pas facile de se saisir d’une pierre pour ces groupes d’au moins 200 numéros qui s’échinent en même temps. Puis il faut remonter cette pente raide et terri- blement dure, les yeux rivés sur chaque pas, surtout par temps de pluie avec les claquettes aux pieds. Sur les pitons et aux points les plus bas, des SS en armes et quelques maîtres-chiens montent la garde. Sous les vociférations des gardiens, les for- çats doivent maintenir une cadence soutenue, la pierre sur l’épaule, sans aucune possibilité de pause. Chaque secousse de la pierre est une meurtrissure pour les épaules. Certains s’affaissent en chemin ou sont même poussés par les kapos et tombent en hurlant au fond du cratère. Et malheur à celui qui prend une roche insuffisamment grosse. En haut de l’escalier, un kapo examine sa taille, et si elle ne lui convient pas, il renvoie le malheureux en chercher une autre sous une avalanche de coups. 141

Pour les punis, il faut aussi charger les pierres sur des wagonnets qu’il faut tirer, péniblement le long de cette pente si forte. Il faut ensuite porter les pierres au camp, où l’on est à nouveau compté, pour les déposer à l’endroit désigné, auprès des maçons, internés eux-mêmes, occupés à construire les as- sises de nouveaux blocks ou en vue de l’aménagement de routes. L’aller-retour prend une heure à peu près, et est répé- té deux fois encore avant de revenir au Block chercher la soupe tant attendue mais insuffisamment calorique. Il y a parfois aussi les corvées de bois, des fagots qu’il faut porter sur un assez long parcours. Mais la plus pénible des épreuves – à laquelle Jean-Pierre n’a peut-être pas été astreint car les Français du block 52 sont peu nom- breux à effectuer ce travail, une dizaine tout au plus – c’est le ScheissKommando. Les déjections des latrines, reçues dans des fosses alimentées d’un filet d’eau et sur les murets desquelles il faut s’asseoir en rang et dos à dos pour faire ses besoins, parviennent, par un système de canalisations souterraines, dans des bassins installés dans la partie basse du camp. Collectées ainsi dans des bacs peu profonds, elles s’évaporent sous l’action de l’air et du soleil, laissant une croûte qu’il faut récolter à l’aide de pelles et étendre sur des aires à proximité. Une fois quasi sèches, il faut les transporter sur des civières vers les jardins, où on les entasse dans des sacs qui sont ensuite chargés sur des camions. Cette équipe spéciale est habituellement composée d’une cinquantaine de dé- tenus de nationalités différentes, auxquels on fait subir les pires brimades. 142

Le travail s’effectue dans une atmosphère pestilen- tielle imprégnant les vêtements et entouré de mouches et de moustiques. Et il ne se passe pas de jour sans que les SS et les kapos n’aient la fantaisie de pousser les bagnards dans cette eau nauséabonde. Le retour de ce misérable Kommando est particulièrement déprimant. Après l’appel du soir, le plus souvent interminable, les cinquante malheureux sont con- traints par les Stubendienst de rester dehors et d’attendre le milieu de la nuit ou le petit jour avant d’entrer dans la cham- brée. Ils avancent, titubants, exsangues, traînant derrière eux une odeur insoutenable que l’eau rare, à peine suffisante pour rincer un vêtement ou laver un visage, ne parvient jamais à dissiper.66 Seuls les travailleurs du Grand Camp ont le droit de se présenter à l’infirmerie hôpital – le Revier. Le médecin ou un infirmier passent dans le block une fois par semaine pour des soins sommaires : le bleu de méthylène pour les angines, l’aspirine pour les migraines et la teinture d’iode pour les rhumes. Sans soin, presque sans nourriture, exposés aux affres des appels interminables en pleine chaleur ou sous la pluie, confinés dans un espace réduit et surpeuplé, ainsi s’opère la sélection perverse entre forts et faibles. Infirmes et grands malades peuvent quand même res- ter au block pendant l’appel, à condition de satisfaire le seul juge de paix, le thermomètre et une fièvre d’au moins 39°C. 66 Témoignage Fernand Gadéa, interné à Buchenwald en août 1944. 143

Ce n’est qu’après au minimum quinze ou vingt jours de cet avilissement, que les détenus du Petit Camp se voient affectés aux Kommandos de travail. Le chêne de Goethe Situé sur la place d’appel, à proximité du lavoir, de la cuisine, du magasin général du camp et du crématorium qui exhale nuit et jour la fumée des morts, un chêne séculaire semble lui aussi dans la souffrance. Pour édifier le camp de Buchenwald en 1937, les nazis avaient fait déboiser une par- tie de la colline d’Ettersberg, près de Weimar, ce haut-lieu du classicisme allemand où ont vécu Schiller et Goethe. Avant, les troncs se dressaient ici tranquillement comme des colonnes gothiques et leurs feuillages entrelacés comme une voûte. Des baraquements, le block où on entraîne les chiens contre des mannequins au pyjama rayé, le crématoire et les immondes latrines ont pris la place des arbres. Mais les nazis ont épar- gné ce gros chêne à l’ombre duquel, dit la légende, Goethe en promenade, avait l’habitude d’y faire une pause et de discu- ter tranquillement avec son fidèle secrétaire Eckermann. C’est aussi sous ce chêne que Goethe aurait écrit sa « nuit de Walpurgis » dans Faust, et qu’il aurait gravé dans l’écorce ses initiales encore visibles tout en haut du tronc. Une autre légende disait que lorsque cet arbre tomberait, l’Empire allemand s’écroulerait. Les déportés le surnomment die Goethe-Eiche (« le chêne de Goethe ») et ils le maudissent ; on pendait les prisonniers au chêne de Goethe. Les chiens, aussi féroces que 144

leurs maîtres, avaient écorché le tronc dans leur tentatives frénétiques d’atteindre les extrémités pendantes. À l’été 1942, ses feuilles clairsemées étaient déjà tombées, et l’année sui- vante elles ne sont plus apparues. Le grand arbre s’est dessé- ché dans cette enceinte où plus rien ne vit, pas même l’herbe. Mais, même dénudé, il apparaît comme un être de beauté au milieu de l’horreur, l’intrication du bien et du mal absolu. Pour les prisonniers, ce squelette décharné et honteux était deve- nu un symbole. Dépouillé et rachitique, il restait debout. Respecté autant par les SS que par les déportés, il personni- fiait cette Allemagne empreinte de tolérance et de raffine- ment intellectuel mais viciée par le nazisme. Métaphore de l’absurdité concentrationnaire, l’arbre voyait passer tous les matins les colonnes de déportés loqueteux en partance vers leur Kommando, et tous les soirs le retour de ceux qui avaient survécu à l’épuisante journée de labeur67, au son d’un orchestre composé des meilleurs virtuoses sélectionnés parmi les pri- sonniers et habillés ridiculement de bleu ciel avec des brande- bourgs et des culottes rouges comme dans les cirques. Les hommes vides suivent mécaniquement le rythme de la fanfare – cette même fanfare qui joue aussi lors des exécu- tions capitales. 67 Sa présence marque durablement les esprits et sera au cœur de bien des expressions artistiques et des témoignages de nombreux déportés, comme dans l’œuvre littéraire de Jorge Semprun (Quel beau dimanche, Paris, Tallandier, 1980). 145

Ils défilent sous l’air de la Marche de Badonviller – l’air préféré de Hitler – et d’autres refrains militaires. La musique, comme un châtiment. On doit marcher au pas et se donner le bras, et lorsqu’on passe devant le poste de garde SS on doit re- tirer sa coiffure à toute vitesse sous peine d’être matraqué, parfois à mort. Lorsqu’on s’arrête pour permettre aux Kommandos précédents d’être comptés en passant la porte, on doit conti- nuer à marquer le pas. Vingt-quatre août 1944. Jean-Pierre, est toujours en quarantaine dans le Petit Camp. On apprend la libération de Paris, sans trop savoir si c’est vrai. Il est près de midi en ce jour de grand soleil et de chaleur. Les sirènes hurlent sur la colline, comme presque tous les jours à la même heure ; des vagues de bombardiers avaient l’habitude de passer très haut dans le ciel. Les SS s’agitent en vociférant, et tous les ouvriers se re- trouvent dehors dans le bois entourant les usines d’armement, et ceux du camp doivent rester dans leur baraque. Personne n’est vraiment troublé puisque ce n’était pas la première alerte. Le fredonnement des avions et des batteries anti-aériennes se rapproche cependant avec insistance. Immobiles et silencieux, SS et détenus guettent le ciel au-dessus des arbres qui frémissent à l’approche de l’orage. 12h15… Un avion se détache et décrit dans le ciel un bel anneau de fumée juste au-dessus des usines. Certains pri- sonniers courent se cacher sous les arbres mais les cordons serrés de sentinelles n’hésitent pas à les mitrailler. 146

L’essaim destructeur d’une trentaine d’avions alliés effectue une immense ronde bien au-dessus du cercle, à en- viron 4 000 à 5 000 mètres. Puis il se met à plonger et lâcher ses chapelets de bombes. Puis, un souffle, qui se mue en vibra- tions métalliques, en coups de foudre et en tremblements de terre, s’ébranle dans un vacarme assourdissant. En un quart d’heure, plusieurs centaines de bombes sont lâchées en quatre à cinq vagues successives sur l’usine, la gare et les casernes. Une pénombre opaque de puissants tourbillons de fumée et de poussière enveloppe la colline. Les hommes parqués dans les bois tentent de fuir le volcan en furie mais les balles affo- lées sifflent et des hommes, louvoyant, s’effondrent dans leur élan… L’aviation alliée vise les bâtiments de l’usine Gustloff, les casernes SS et différents locaux administratifs. Une mul- titude de bombes incendiaires sèment la destruction, et la mort est partout au milieu d’appels à l’aide dans toutes les langues du monde. D’épaisses arabesques rouge-sang s’échappent des murs de l’usine. La terre et le ciel se déchirent. La gare, ses voies, son matériel ne sont qu’un enchevêtrement et, au- dessous, la forêt semble ensevelir ses morts sous un linceul de fumée68 (page 291). La Gustloff-Werke, située juste à côté du camp, est dé- truite à l’exception de deux bâtiments : le bâtiment 13 – où la production de pièces pour les fameuses fusées V2 aurait dû commencer – et celui des outils. Les frappes ont épargné les baraques du camp, sauf un bâtiment que les Alliés ont pris à tort pour le centre radio. 68 Marcel Rabjeau, Panique !, Le Serment, 1982, n° 149, p. 16-17. 147

Touchée par une bombe au phosphore, une partie du magasin d’effets de l’entrepôt a pris feu. De là, le brasier s’est propagé au lavoir, et, rampant sur le toit, il a sauté sur le chêne de Goethe. À la sonnerie de fin d’alerte, Jean-Pierre peut sortir du block. Comme ses camarades, il voit « le toit du lavoir en flammes, les silhouettes des pompiers du camp sur les échelles, les lances à incendie défectueuses au travail… le squelette im- puissant du chêne avec sa cime en feu… le crépitement du feu, les étincelles qui volent, les branches brûlées du chêne qui tombent69». Les prisonniers forment une longue chaîne de seaux d’eau. Ils sauvent le lavoir mais pas l’arbre qui se tord et se courbe dans le feu, comme si le monstre agonisant, symbole du Reich nazi, s’effondrait sur lui-même. Les secours s’organisent dans un désordre indescrip- tible, au milieu des cris des kapos et des SS affolés. Des bombes incendiaires étaient tombées aussi dans le petit bois de sapins où les gardiens avaient rassemblé les travailleurs des deux usines, engendrant un véritable carnage. […]. Chacun tente de venir au secours des blessés. À dos d’homme ou sur des civières de fortune, faites de branches d’arbres hâtivement coupées, on les transporte vers le Revier et la maison de joie transformée en hôpital, immédiatement débordé. 69 Prisonnier n° 4935. À propos du chêne de Goethe dans le camp de Buchenwald, Neue Zürcher Zeitung. 2006, 4 novembre, Traduit du polonais par Wojciech Simson (Zurich). 148

On lave les plaies à l’eau, on pose des garrots de for- tune à l’aide de ficelles ou de fils électriques. Les plaies sont tamponnées avec des chiffons et des papiers. Des amputa- tions sont pratiquées à cru. Certains bungalows du Falkenhof, situés en dehors du camp, dans lesquels étaient installés les internés de marque, ont également été touchés par le bom- bardement. C’est dans l’un de ceux-ci que la princesse Mafalda, épouse du prince de Hesse, fille du roi d’Italie, est blessée à mort. Les pavillons des officiers et des sous-officiers SS avaient été pulvérisés, les casernes en grande partie démolies. La grande machine de guerre se trouve réduite à un enchevêtrement de fer tordu. Mais partout gisent des lambeaux de chair, du sang, des cadavres qui n’avaient pas encore été retirés. L’état-major SS du camp finit par se ressaisir et la reprise en main des internés intervient dans la soirée. Le lendemain et les jours qui suivront, les détenus seront chargés des travaux de déblaiement. Le bombardement a fait des centaines de morts et de disparus – en particulier les détenus qui travaillaient dans l’usine et d’autres, écrasés par les éboulements de la carrière – et plus de 2 000 blessés parmi les déportés et au moins 145 SS tués et plusieurs centaines blessés.70 70 David A. Hacket, The Buchenwald Report, Boulder/San Francisco, Westview Press, 1997, p. 305. On évoque aussi un bilan officiel de 450 détenus tués, 2005 blessés, 161 militaires allemands tués, 450 blessés, 16 civils allemands, travaillant dans les usines, tués, 40 blessés (Pierre Durand, Les Français à Buchenwald et à Dora, Paris, Sociales, 1982, p. 145 et suivantes). Il est probable que ces chiffres aient été sous-estimés par le commandant du camp. 149

Les fours crématoires fonctionnent sans discontinuer jour et nuit, les flammes et la fumée montent à des hauteurs incroyables et avec elles leur odeur insoutenable de chair brûlée. Et l’on voit les esclaves et leurs bourreaux se mêler aux nuages. Le chêne a brûlé toute la nuit et il n’est plus que comme une allumette géante carbonisée. Les SS doivent se résoudre à l’abattre, pour ne laisser que la souche de deux mètres de diamètre, et parmi les déportés, l’espoir feutré que la prophétie se réalise (page 292). Loin de cet enfer, Gaston et la 1re D.F.L. s’apprêtent à célébrer la libération de Toulon. Les déportés du convoi de Toulouse sont rapidement orientés vers des destinations différentes, mais le plus souvent pour des Kommandos de creusement identiques. Dès le 22 août, plus de 250 d’entre eux avaient été transférés au Kommando de Weferlingen, au nord-ouest de Magdebourg, où ils doivent aménager d’anciennes galeries de potasse pour y installer une usine souterraine. Le 14 septembre, au moins 200 autres partent pour le Kommando de Plömnitz-Leau, une ancienne mine de sel où doit être installée une produc- tion de munitions. 150

D’autres partent pour Witten-Annen, dans la Ruhr, à quelques kilomètres de Bochum, où sont fabriquées des pièces de blindage et au chantier de Langenstein, ouvert depuis avril, où des galeries étaient creusées dans les collines du Thekenberg pour enterrer une usine Junkers.71 Le 21 septembre, Jean-Pierre entend son numéro désigné au milieu d’autres lors d’un appel. Il est convoqué dans un block spécial où on le photographie et relève son numéro de matricule et son identité. Puis il retourne au camp, avant de rejoindre, sous l’escorte des SS, un transport qui se prépare. Les appelés montent dans des wagons à bestiaux sous la garde de soldats qui montent avec eux. Sur le trajet, Jean-Pierre aperçoit quelques villages avant d’arriver en bordure d’un camp. Leur destination est le Kommando « Thyra-Werke » – autre nom de code « Heinrich » – une usine souterraine fabriquant des pièces pour avion, dans le petit camp annexe de Rottleberode.72 71 Ibid 46 72 Livre Mémorial. Transport parti de Toulouse le 30 juillet 1944 (I.252.), Fondation pour la Mémoire de la Déportation, bddm.org 151

La libération de l’Alsace En France, les forces de libération gagnent du terrain. L’ennemi s’est échappé à la faveur des difficultés d’approvi- sionnement en carburant qui ne parvient pas à suivre le rythme de progression de la 1re D.F.L. vers le nord. Le contact ne peut être repris que le 1er septembre, par la 45e division américaine sur les avancées de Belfort, que la Wehrmacht a le temps d’organiser, en lisière du massif forestier couvrant la ville à l’ouest, entre le Rahin, un torrent au nord-ouest, et la route Villersexel-Héricourt au sud-est.73 En cet automne 1944, l’offensive alliée s’essouffle. Début octobre, la route de Belfort paraît définitivement barrée. Il pleut. Déjà il fait froid, ce que les tirailleurs africains supportent très mal. Du 17 septembre au 17 novembre : 21 jours de pluie, cinq de neige, presque un jour sur deux. Et les munitions manquent. Les équipements d’hiver sont encore sur les plages de Provence et dès la fin du mois de septembre, des cas de gelures aux pieds sont signa- lés à l’état-major. Il est urgent de relever une partie des troupes coloniales menacées par les rigueurs de l’hiver continental. Ces soldats viennent du Cameroun, de l’Afrique équatoriale française, de Djibouti, d’Afrique du Nord ; le plus gros contingent est Sénégalais – plus de 9 000 hommes. Dans l’Alsace annexée, le système administratif et les lois allemandes avaient été mis en place, en violation formelle des clauses de l’armistice du 22 juin 1940. 73 Fondation de la France Libre, La 1re D.F.L. dans les Vosges, (extrait de Revue de la France Libre, 1955, n° 79), 2013, 5 février. 152

Ils imposaient aussi l’introduction de la législation allemande et l’incorporation de force dans le service du tra- vail dès 1941 et dans les jeunesses hitlériennes. À partir d’août 1942, les hommes ont été incorporés de force dans la Wehrmacht et en 1944, dans la Waffen-SS, un crime contre l’humanité.74 74 Au printemps 1941 fut introduit le Reichsarbeitsdienst (service paramilitaire du travail du Reich) obligatoire pour les hommes et les femmes de 18 à 25 ans. Parallèlement, la propagande officielle invitait les volontaires à rejoindre les rangs de l’armée allemande, Wehrmacht ou Waffen-SS. Comme les volontaires ne dépassèrent pas le millier, à partir d’août 1942, plus de 103 000 Alsaciens et 31 000 Mosellans et Luxembourgeois nés entre 1908 et 1926, se retrouvèrent incorporés de force, arrachés à leurs familles et obligés de servir dans une armée étrangère. Menacés de représailles envers leurs familles s’ils n’obéissaient pas, la plupart d’entre eux furent affectés dans la Wehrmacht. Ceux qui tentaient de fuir furent sévèrement sanctionnés, parfois, internés dans le camp de Schirmeck (45 000 d’entre eux) et parfois exécutés. La désertion qui n’était possible qu’en passant par la frontière Suisse entraînait la confiscation de l’ensemble des biens des évadés et la déportation de leur famille (27 000 civils). Douze mille jeunes gens prirent néanmoins la fuite. La grande majorité de ces « malgré-nous « furent envoyée sur les fronts de l’Est. Certains s’évadèrent, d’autres rejoignirent les lignes soviétiques et tout comme ceux faits prisonniers après avoir subi interrogatoires, internements et transits épuisants, les Alsaciens et Mosellans furent regroupés dans des camps spécifiques, notamment, dès 1943, celui de Tambov, à 400 kilomètres au sud-est de Moscou. En septembre 1945, plus de 11 000 français y furent internés dans des conditions extrêmes de travail forcé, d’éducation politique et de ration alimentaire insuffisante. Nombreux y moururent ou en revinrent après 10 ans d’internement. On estime que 24 000 « malgré-nous » sont morts au front, 16 000 en captivité dont environ un quart au camp de Tambov. « Mon grand-père français a été fait prisonnier par les Prussiens en 1870 ; mon père allemand a été fait prisonnier par les Français en 1918 ; moi, français, j’ai été fait prisonnier par les Allemands en juin 1940, puis enrôlé de force dans la Wehrmacht en 1943, j’ai été fait prisonnier par les Russes en 1945. Voyez-vous, Monsieur, nous avons un sens de l’histoire très particulier. Nous sommes toujours du mauvais côté de l’histoire, systématiquement : les guerres, nous les avons toujours terminées dans l’uniforme du prisonnier, c’est notre seul uniforme permanent. » (Mémoires d’un mineur lorrain, recueillies par Jean Hurstel). Voir : Geneviève Herberich-Marx, Freddy Raphaël. Les incorporés de force alsaciens. Déni, convocation et provocation de la mémoire. Vingtième Siècle. Revue d’histoire, n° 6, 1985, p. 83-102 et Services Historiques de la Défense, cotes AC 21 P 209813 à AC 21P 24120. 153

Pour décourager les réfractaires et les déserteurs, les nazis ont instauré la Sippenhaft, qui fait porter la responsabi- lité d’un individu à sa famille entière. Les déserteurs prenaient ainsi le risque de voir toute leur famille déportée dans des camps de travail. Ce sont les « malgré nous » qui, lors de la débâcle de l’armée allemande sur le front est, seront faits prisonniers par les Soviétiques et envoyés dans l’effroyable camp de travaux forcés de Tambov.75 Les noms des rues, des familles et les prénoms avaient été germanisés, les associa- tions existantes – scoutismes, sportives, humanitaires…– sup- primées et remplacées par les organisations dépendantes du parti national-socialiste des travailleurs allemand – NSDAP. Le français et tout ce qui touche à la France avait été interdit. Dans une véritable purification ethnique, les « indésirables », 50 000 personnes au total, avaient été expulsés : Juifs, popu- lations originaires d’Afrique du Nord, Tziganes, les franco- philes, les cadres, les communistes et les Français arrivés après le 11 novembre 1918 dont les biens ont été mis sous séquestre. Pour ceux qui restent, les noms francisés doivent être germa- nisés, tout ce qui rappelle la France, livres, documents administratifs, devait être détruit. Les fonctionnaires alsaciens – policier, instituteurs…– avaient été envoyés en stage en Allemagne pour être « rééduqués ». Un Camp de sûreté de Vorbruck-Schirmeck au centre de l’Alsace avait été créé pour rééduquer les récalcitrants et à quelques kilomètres, le camp de concentration de Natzweiler-Struthof avait été établi, le seul sur le territoire français. 75 Sur les 130 000 Alsaciens et Mosellans incorporés de force, 42 500 y laisseront la vie ou seront portés disparus. 154

La résistance alsacienne s’était organisée. Elle a pris une forme différente de celle du reste de la France car la plu- part des hommes en âge de porter les armes s’étaient soit éva- dés de la région, n’étaient pas rentrés de l’évacuation de 1939 ou, à partir d’août 1942, ont été incorporés de force dans la Wehrmacht. Les femmes sont très actives dans les filières d’évasion constituées dès 1940. La première organisation à voir le jour, a été la Septième colonne d’Alsace – réseau Martial – qui ne sera jamais détruite par les Allemands et constituée d’unités de combats – les Groupes mobiles d’Alsace – avec les Alsaciens-Mosellans réfugiés en zone libre ou en Suisse. D’autres organisations d’envergure ont vu le jour, comme le réseau Kléber. Les jeunes, souvent mineurs, comme ceux du Front de la jeunesse alsacienne, de la Légion C 40, de la Main noire et de la Feuille de Lierre, se sont organisés spontanément pour lutter contre la germanisation et la nazi- fication de la région.76 76 Il y eut toute une nébuleuse de mouvements de résistance, tel le « Front de la Jeunesse alsacienne » créé par Alphonse Adam et le curé de Schiltigheim qui seront fusillés et le réseau « 7e colonne d’Alsace » de Paul Dungler, membre de l’Action française, qui deviendra le « réseau Martial ». D’abord lié à Vichy, son activité essentiellement de renseignements s’en affranchit pour se porter vers la lutte pour la libération nationale. La « Main noire » était composée d’une trentaine de jeunes. Le réseau a été démantelé le 18 juillet 1941 et 20 de ses membres exécutés, à la suite de l’échec d’un attentat à la bombe contre le Gauleiter Wagner le 8 mai 1941 par Marcel Weinum de Strasbourg, âgé de 17 ans. Quant à la résistance communiste, elle est issue essentiellement des cheminots ou des mines de potasse dans le Haut Rhin. Sa figure emblématique, le cheminot Georges Wodli, est mort sous la torture. D’autres communistes ont été exécutés à la hache à Stuttgart pour actes de résistance et plus de 300 ont été internés dans le camp de Schirmeck. 155

Le 19 novembre arrive l’ordre d’attaquer Champigny et Giromagny. Le général Brosset est partout, stimulant les unités engagées, avec l’ardeur qui a fait sa marque. Le 20 au matin, il envoie le message suivant : « La droite de la 1re Armée française vient d’atteindre le Rhin au sud de Mulhouse… Dans les jours qui suivront on compte sur vous, les plus vieilles et les plus jeunes troupes de la nouvelle Armée française, pour enlever Giromagny et atteindre le Rhin au nord de Mulhouse ». Ce sera là son dernier message. Dans une embardée, le géné- ral est précipité dans les eaux tumultueuses du Rahin, grossi par les pluies et le dégel. Au PC de Ronchamp, envahi par les eaux des inondations, arrive Jean-Pierre Aumont, trempé et transit, qui a pu se dégager de la Jeep juste avant qu’elle ne soit complètement submergée. On ne retrouvera que 2 jours plus tard le corps sans vie du chef emporté par le cou- rant. Le colonel Garbay doit prendre le commandement.77 Certes la radio a conservé le contact avec les unités, mais les lignes téléphoniques sont coupées, renversées par des camions, et les câbles sectionnés par les chars dans la boue gluante. Toutes les équipes embourbées sous la pluie, peine- ront dans la nuit, travaillant parfois dans plus d’un mètre d’eau dans un terrain détrempé et infesté de mines. Après plusieurs heures, les liaisons avec l’ensemble des brigades sont rétablies et ce n’est que le 22, après la prise de Giromagny, que les équipes peuvent enfin se reconstituer. 77 Yves Gras, La 1re DFL Les Français Libres au combat, Paris, Presses de la Cité, 1983, p. 16. 156

On imagine l’émotion et la fierté qui le saisissent lorsque Gaston revient pour la première fois sur sa terre natale. Les batailles sont féroces et il s’émeut de constater que « ce sont souvent les tirailleurs qui sont envoyés à la boucherie en pre- mière ligne ». Les Allemands tentent à tout prix de percer les lignes très étendues des unités françaises. Mais, ils se heurtent à une résistance acharnée menée par les F.F.I. d’Alsace, la Brigade indépendante d’Alsace-Lorraine ainsi que diverses autres unités. Le 21 novembre 1944, Mulhouse est libérée. Mais la défense allemande se concentre sur Colmar. Le même jour, la ville de Saverne est libérée grâce à une prise à revers effectuée par les chars de la 2e division blindée – 2e D.B. – du général Leclerc, appartenant à la 7e Armée américaine, qui ont pu emprunter les chemins forestiers des cols, bien renseignés par les résistants du Groupe mobile Alsace. Dans la foulée, le général Leclerc lance un raid éclair sur Strasbourg qui est reconquise le 23 au matin avec l’aide des F.F.I. de la Wantzenau. Après avoir enlevé Serven, Dolleron, Rougemont-le-Château, la D.F.L. quitte le front d’Alsace pour se porter dans la région de Bordeaux à Royan-Pointe de Graves le 14 décembre. Le 16 décembre, à 5h30 du matin, Hitler déclenche l’opération Wacht am Rhein, la bataille des Ardennes, sous la direction du Generalfeldmarchall von Rundstedt. L’objectif est de reprendre le port d’Anvers par lequel transitent la majori- té des approvisionnements destinés aux armées alliées. 157

Le secteur des Ardennes belges était très peu défendu, alors que les Allemands engagent de gros moyens, 10 divi- sions blindées et 200 000 hommes. Les forces du général Patton engagées en Sarre doivent stopper leurs opérations et se déporter dans les Ardennes. La portion de territoire alle- mand conquise ainsi que les villages lorrains libérés sont aban- donnés et un no man’s land se crée, vite réoccupé par les Allemands. La D.F.L. doit remonter au plus vite en Alsace pour relever la 2e D.B. qui avait pris Strasbourg et avait dû se porter sur ce nouveau front. Le froid est intense, jusqu’à -20°C. Les pertes ont été sensibles dans les Vosges, et la 1re D.F.L., qui comptait 18 000 hommes à son arrivée en Italie, n’aligne plus maintenant que 13 000 combattants, avec un matériel à bout de souffle.78 Wacht am Rhein échoue néanmoins, notamment par manque de carburant pour les chars et devant la supériorité aérienne des Alliés, favorisée par le retour de bonnes condi- tions météorologiques. L’offensive qui avait causé une brèche de cent kilomètres de large et de profondeur dans le front américain jusqu’au sud de Sedan, est stoppée le 28 décembre 1944. 78 Bernard Saint-Hillier, La 1re DFL pendant la campagne d’Italie, Fondation Charles de Gaulle, 2024, 6 mai 6? 158

Anticipant cet échec, Hitler a planifié une attaque de diversion afin de soulager son armée dans les Ardennes dès le 22 décembre 1944. L’étirement du front contrôlé par la 7e Armée américaine et la météo à nouveau exécrable fragi- lisent le front allié. Le but de Hitler est de reprendre le col de Saverne, encercler la 7e Armée et opérer une jonction avec les forces de la poche de Colmar. C’est l’opération Nordwind (« vent du Nord »), conçue dans le plus grand secret. Les plans et les ordres sont compartimentés, les incorporés de force d’Alsace et de Moselle sont retirés du front. Seuls les officiers généraux, les commandants de division et leurs aides connaissent les détails du plan. Le 31 décembre 1944 à 23h30, la Wehrmacht lance son offensive sur 75 kilomètres, entre Sarrebrück en Allemagne et Strasbourg, pour se réapproprier la Basse-Alsace, reprendre Strasbourg, et détruire la 7e Armée active sur l’est des Vosges. L’imminence d’une offensive était néanmoins soupçonnée par le service de renseignements américain dès le 26 décembre. Le 27 décembre, Eisenhower annule les ordres pour la réduc- tion de la poche de Colmar, et la 2e D.B. du général Leclerc est mise à disposition de la 7e Armée américaine du général Patch. Les Allemands de la 19e Armée s’opposent au nord de l’Alsace à la 7e Armée américaine et au sud de Strasbourg à la 1re Armée française qui opère sous les ordres du général de Lattre de Tassigny, et à laquelle appartient la 1ère D.F.L. 159

Il tarde au revanchard Gaston, auréolé de ses faits d’armes audacieux, de remonter le cours du Rhin et de la Lauter jusqu’aux confins de l’Outre-Forêt, berceau de sa famille. Et tandis qu’il rêve de défiler bientôt dans un Wissembourg qu’il aura libéré, son frère, à des centaines de kilomètres de là, lutte pour simplement rester en vie dans la folie concentration- naire. Là où l’un imagine les cloches triomphantes, les drapeaux et les visages radieux, l’autre essaie juste de se main- tenir à flot. Jean-Pierre à Thyra-Werke (page 293). Rottleberode fait partie d’un vaste complexe régional de plus d’une centaine de camps, alimentant en travailleurs forcés l’usine de Thyra et le camp de Mittelbau-Dora. Ce réseau de camps et d’installations souterraines a été voulu par Goering pour y abriter l’industrie aéronautique allemande. Il sera en permanence renforcé, y compris dans les dernières semaines de la guerre. La plupart des prisonniers du camp de concentration doivent travailler sur de nombreux chantiers ; seul un dixième est employé aux usines souterraines. Le chantier du camp avait été ouvert le 13 mars 1944 dans une grotte naturelle de gypse près du village de Rottleberode à quinze kilomètres à l’est de Nordhausen. Ce Kommando travaille à la fois à la fabrication de moteurs d’avions pour le compte des usines Junkers Flugzeug und Motorenwerke, et pour le projet des armes secrètes, dont les V2 – l’usine est creusée à Mittelbau-Dora dans deux tunnels parallèles 160

sinusoïdaux, assez larges pour recevoir une double voie fer- rée, et reliés entre eux par quarante-six tunnels transverses. Rottleberode est un Kommando de Buchenwald jusqu’au 28 octobre 1944, date à laquelle il passe sous la tutelle du camp de Dora. Les lieux ont l’infrastructure habituelle des camps : les baraquements pour les SS, les miradors de quelques mètres de haut, les barbelés et une clôture électrifiée. On y trouve une baraque abritant les chiens des SS – ils sont 10 à Rottleberode79– ainsi que la Schreibstube – les bureaux administratifs de la SS, installés dans la maison réquisitionnée de la famille Schuck qui dirigeait l’usine de porcelaine et de produits chimiques manufacturés à partir du minerai extrait sur le site – où tra- vaillent également quelques détenus. Le long des barbelés et de la voie ferrée coule un ruisseau qui vient de la montagne. Les prisonniers, principalement polonais, soviétiques et français, sont logés dans un bâtiment de trois étages de l’usine. Le rez-de-chaussée sert d’espace de rangement ainsi que de salle de bains et de cuisine. Les dortoirs des prisonniers sont situés au premier et deuxième étage. À l’arrière, le bâtiment, séparé par une cour, borde une paroi rocheuse escarpée d’en- viron 15 à 20 mètres de haut. Au sommet de la paroi rocheuse se dresse une tour de guet d’une dizaine de mètres de haut, munie d’un projecteur, et fermée tout autour par une vitre.80 79 Source Association Buchenwald-Dora. 80 Michael Zerjadkdtke, Die Heimkehle und das KZ Heinrich, Bod - Books on Demand, 2025, p. 38. 161

Arrivé dans l’enceinte du camp, le groupe est rassem- blé sur la place d’appel, une cour d’une cinquantaine de mètres de long, pour une inspection et une vérification des numéros. Puis il doit attendre, immobile, un long moment. Enfin, l’ordre est donné de se diriger vers l’entrée du bâtiment de trois étages. Le groupe doit emprunter un large escalier en bois situé à gauche de l’entrée. Arrivé au deuxième étage sous le toit, il est accueilli par un kapo, responsable du dortoir, l’un des quatre blocks distincts, d’une capacité de 200 à 300 hommes chacun. Le kapo, un droit commun allemand, s’adressant aux Français, leur dit qu’il avait travaillé chez Renault pendant plusieurs années. Il indique leur couche à chacun. Les lits ju- meaux sont tous occupés par les travailleurs de nuits mais l’ordre de se lever leur est intimé par le kapo, dans un claque- ment de fouet pour accélérer leur réveil. L’encadrement du camp est composé essentiellement de vétérans de la Luftwaffe qui avaient été versés au service de la garde des camps de concentration en 1944. Le plus âgé d’entre eux, Frantz Putz, a 58 ans. Le plus jeune, Walter Triebner, en a 40. Quasiment toutes les fonctions internes reviennent au petit groupe de détenus allemands. Le Lagerältester (le « doyen du camp ») Hubert Hagen, est un prisonnier politique de 49 ans. Deux autres prisonniers allemands assurent une surveillance de fer : Walter Ulbricht, étiqueté « associal » et arrivé ici en mars, est le greffier du camp, chargé de tenir le registre ; il est rejoint en décembre 1944 par Karl Paul Semmler, un kapo de Mittelbau-Dora qui sera désigné Premier kapo 162

(Oberkapo). Semmler encadre lui-même 8 ou 9 autres kapo, des Allemands comme lui. Dans les Kommandos, ce sont les mêmes conditions d’extrême précarité, de puanteur, de faim chronique, de froid, de chaud, et de violence. Les kapos sont tous des « verts », les « droits communs », des assassins à la solde des SS. Les conditions de vie y sont inhumaines : des dortoirs misérables et minuscules avec des châlits de 80 centimètres de large sur trois niveaux pour les déportés, souvent à deux par paillasse. À la cloche du réveil, le block tout entier s’ébranle, les lumières s’allument, une frénésie collective s’empare soudain de tous les occupants. Ils secouent les couvertures en soulevant des nuages de poussière fétide, et s’habillent à la hâte. Ils se précipitent dehors vers les latrines avant un rapide brin de toilette aux robinets du rez-de-chaussée, pour ne rien manquer ensuite de la pitance du matin. C’est au mieux une boule de 250 grammes de pain par jour, une petite cuillère de marmelade, un doigt de margarine et un litre de vague soupe. La distribution de gamelle s’effectue à la sortie du dortoir dans la bousculade et les disputes. Il faut rivaliser de stratégie en fonction des habitudes du kapo, qui, le plus souvent, refuse de remuer la marmite pour écarter les quelques morceaux qui nageottent qu’il se gardera en fin de distribution. Ne pas se présenter trop tôt pour ne pas hériter de la portion de liquide la moins concentrée, et pas trop tard pour éviter de se contenter d’un marc grossier. Les nouveaux arrivants sont enrôlés dès le lendemain. Un train d’une dizaine de wagons les attend à l’extérieur du camp. 163

Après quelques kilomètres, laissant un village à mi-dis- tance, ils en descendent, pour ensuite emprunter en file in- dienne une route droite de 500 mètres au milieu d’une plaine cultivée. Et si des jambes dépassent des rangs, les crocs des chiens veillent au bon ordre. Les déportés arrivent à l’entrée d’une galerie creusée dans la montagne et prolongée d’un tun- nel en pente. C’est le site d’une usine souterraine construite sur un grand lac. Des pompes puissantes assurent le ni- veau d’eau. Il y a des puits d’aération gardés par des soldats plutôt âgés. Jean-Pierre est affecté au poste d’aide-magasinier sous la direction d’un ingénieur – Jean-Pierre le désigne dans ses écrits comme son « patron ». Si Jean-Pierre n’est pas assigné aux tâches les plus pénibles dans l’enfer des tunnels – il a failli l’être à l’occasion d’un incident qu’il relate plus loin – il subit tout le reste comme ses camarades : le travail forcé, la faim, le froid, le typhus, la dysenterie, la puanteur, les vols, la violence et les humiliations qui vont rythmer sa deuxième phase de captivité. En novembre 1944, le SS Erhard Brauny, adjoint au chef du camp de Mittelbau-Dora, vient prendre le commandement du camp en remplacement de l’officier Heinrich Grabowsky. Ce dernier, qui interdisait les punitions arbitraires, surtout lorsque les internés étaient au travail, avait été muté au bout de six mois sans doute pour cette raison. Sous Brauny, les conditions de vie basculent dans l’enfer. 164

La brutalité devient la règle, la souffrance un rouage ordinaire du camp. Et rien ne s’apaise lorsque, en janvier 1945, 450 prisonniers juifs venus de Czestochowa au cœur de l’hiver sont affectés, non-loin, au sous-camp de Stempeda, tout juste achevé.81 Les soins médicaux, le plus souvent inadéquats, sont assurés par un gradé du service médical qui agit en tant que médecin du camp. Au total, environ 150 prisonniers sont morts pendant l’existence du sous-camp. À majorité des Juifs victimes d’exactions ciblées.82 La revanche de Gaston Tout le mois de janvier 1945, les températures sont glaciales, jusqu’à -25°C. Une épreuve pour le matériel, les hommes mais aussi les civils pris au milieu de ces combats ou obligés de fuir. Wissembourg était dans l’axe de progression de l’armée allemande mais qui ne disposait d’aucune maîtrise aérienne. Pourtant, le commandement américain décide de réorganiser le front alsacien et d’abandonner Strasbourg. 81 Source: Wikiwand Aussenlager Rottleberode. 82 Geoffrey P. Megargee, Mittelbau Subcamp System, The United States Holocaust Memorial Museum Encyclopedia of Camps and Ghettos, 1933-1945, Vol. I: Early Camps, Youth Camps, and Concentration Camps and Subcamps under the SS-Business Administration Main Office (WVHA).Bloomington IN, Indiana University Press, 2009, p. 997-1000. Project MUSE. muse.jhu.edu/book/82098. 165

Avec la progression de l’offensive Nordwind le premier janvier 1945, Eisenhower, pris par la bataille des Ardennes, ordonne à la 7e Armée de se retirer progressivement jusqu’au 5 janvier sur la crête des Vosges, et de quitter la région de Strasbourg, qui venait d’être reprise aux Allemands par les troupes du général Leclerc. Ce sont en particulier la D.F.L. les F.F.I. locaux et les 2 700 anciens maquisards alsaciens de la zone sud, organisés en « Brigade Alsace-Lorraine » sous le commandement du « colonel Berger », alias André Malraux, et intégrée à l’armée du général de Lattre, qui défendent désormais le terrain, du nord au sud de la région. Gaston, accompagné de sa fidèle mitraillette qu’il a baptisé Suzanne, en souvenir de sa petite amie du Dorat (page 294), est nommé caporal le 1er janvier Le 2 janvier, la 1re D.F.L. entre en Alsace par le col de Schirmeck; elle vient relever la 2e D.B. sur un front de 40 kilo- mètres, de Plobsheim à Sélestat. Elle doit tenir la rive du Rhin dont les abords – forêts et marécages – sont difficiles à sur- veiller. À 8 heures, le 1er B.T.D. de Gaston relève les Transmissions de la 2e D.B. à Obernai. Après quatorze jours de combats en fo- rêts et en montagne et une poussée de 35 kilomètres, le front de la Division s’étend sur 52 kilomètres au sud de Strasbourg, une bande démesurément étendue à cause de la pénurie des troupes alliées dans la région. En prévision de l’attaque de la Wehrmacht, les lignes téléphoniques sont déroulées à la hâte,les circuits aériens qui subsistent sont utilisés avec l’aide des spé- cialistes alsaciens tel que Gaston, mais toutes les nuits, les lignes sont coupées ou sabotées. 166

On finit par découvrir, grâce à la gelée, l’origine des sabotages, des bouclages par des fils extrêmement fins – appelés cheveux d’anges – invisibles depuis le sol mais ren- dus apparents par le givre, et qui provoquent des interfé- rences dans tous les circuits. Nuit et jour, on répare les lignes sabotées. Au nord, la Wehrmacht attaque dans le secteur de Bitche, puis les obus allemands s’abattent sur Wissembourg qui avait été libérée par les Américains le 16 décembre mais qu’ils ont abandonnée deux ou trois jours après. Pour les habitants, il faut se terrer dans les caves. Les troupes américaines ont donc décidé de se retirer du nord de l’Alsace et rendent les forteresses fraîchement acquises de la ligne Maginot. À Versailles, le 3 janvier, une réunion houleuse entre de Gaulle et Eisenhower – le comman- dant en chef des forces alliées en Europe – et sous la média- tion de Churchill, n’y change rien. Les Américains menacent de couper l’essence ; de Gaulle, qui appelle aux renforts pour tenir l’Alsace coûte que coûte, menace de quitter le comman- dement allié, et agite la fermeture des ports maritimes et l’interdiction des chemins de fer français… À Strasbourg, on parle d’évacuation, d’autant plus que les Américains ont commencé à démonter leurs instal- lations : les commandants des F.F.I. Marceau (Martial Kibler) et François (Georges Kiefer) refusent l’idée de quitter la ville. 167

Le 5 janvier, les Allemands passent le Rhin à Gambsheim, au nord de Strasbourg, où ils dressent une tête de pont, et lancent l’opération Sonnenwende (« solstice ») dans une tentative d’encerclement de Strasbourg. Là, ils engagent di- rectement les troupes françaises, la Brigade Alsace-Lorraine et la 1re D.F.L. concentrée sur Obenheim. Le 7 janvier au ma- tin, l’offensive allemande est déclenchée. Rapidement, les vil- lages d’Obenheim, Boofzheim, Roosfeld et d’Herbsheim sont isolés. Les liaisons radios, seules, conservent le contact et as- surent la coordination des opérations à Roosfeld et Herbsheim et à Obenheim encerclé, et où les combats se font au corps-à- corps. Les chars allemands sont arrêtés, et Strasbourg est pré- servé. Finalement les Américains se rallient au plan français de tenir l’Alsace. Et la 3e division d’infanterie algérienne du général Guillaume arrive en renfort. Mais les Allemands n’abdiquent pas et déploient l’opération Zahnarzt (« dentiste »). Le secteur de Wissembourg qui était laissé inoccupé par l’armée américaine sert de base. Wissembourg vient, le 4 janvier, d’être à nouveau occupée par les Allemands. On imagine la situation morale et matérielle des habitants, tant ceux qui se sont enfuis après le départ précipité des Américains, que ceux qui sont restés malgré tout. Tout le nord de l’Alsace jusque dans la région de Haguenau, à 25 kilomètres de Strasbourg, est à nouveau sous la coupe du régime nazi. 168

Les premiers Allemands entrent dans les villages de Hatten et Rittershoffen à 15 kilomètres de Wissembourg. Le 8 janvier, les combats d’artillerie, de chars et d’hommes à pied s’intensifient et la population se terre. Un déluge de feu et de fer s’abat sur les deux localités où le front bouge sans cesse au gré des attaques et des contre-attaques. Des scènes d’horreur se déroulent lors des combats maison par maison, étage par étage, jusque dans les caves où s’entassent enfants, femmes et vieillards. Cette sanglante bataille va affaiblir la contre- offensive Nordwind. Avec l’amélioration de la météo et l’intervention de l’aviation alliée, la situation s’inverse à partir de la mi-janvier. Le retour des Américains, après le gain de la bataille des Ardennes, coïncide avec l’offensive de la 1re Armée française le 20 janvier 1945 visant à réduire la poche de Colmar. Le 22 janvier, la 2e D.B. libère Colmar. Mais dans le Bas-Rhin, des combats se poursuivent. Les pertes sont lourdes de part et d’autre, et partout, des flots de civils fuient dans le dénuement et le froid. Du 23 janvier au 1er février, la réduction de la poche Nord de Colmar est une contribution capitale à la libération définitive de l’Alsace. Le 24, la 1re D.F.L. appuyée par des chars lourds, progresse pas à pas, jusqu’à atteindre les rives du Rhin après avoir reconquis Illheausern, Eisenheim, Ohnenheim et Marckolsheim, anéantissant la plus grande partie de la 2e « Gebirgs Division », faisant 600 prisonniers et capturant un important butin. 169

Le général Garbay écrit : « Depuis le 7 janvier, notre division se bat sans arrêt. Combats d’infanterie dans la neige et l’eau glacée, rencontres de chars, mines, écrasements d’artillerie, angoisses du lendemain, rien des misères et des cruautés de la guerre ne nous a été épargné. Nos pertes sont lourdes, très lourdes. Du moins sont- elles à la hauteur des résultats obtenus. Sauver Strasbourg que d’aucuns voulaient abandonner, libérer l’Alsace, cette double mission dont nous avions revendiqué notre part, nous l’avons remplie, intégralement remplie. Et nos camarades qui reposent au cimetière d’Obernai, ont payé, pour nous, le prix d’une des victoires les plus dures mais les plus com- plètes de cette guerre... ». « Elle a ainsi, sur les bords mêmes du Rhin, marqué du plus pur héroïsme la dernière étape du Chemin de la Libération si audacieusement entrepris dans le lointain désert de Bir-Hacheim83 », écrira de Gaulle. Le 1er février, la 1re D.F.L. atteint donc, sur tout son front, les rives du Rhin. À 60 kilomètres à vol d’oiseau plus au nord, il y a Wissembourg où Gaston a grandi et Lauterbourg, berceau de son père. Le petit garçon qui n’avait peur de rien, surtout pas de prendre un fusil contre cet ennemi que lui dé- crivaient les livres et que le soldat qu’il est devenu s’évertue désormais à chasser de sa terre natale, aurait été si fier de défiler dans les rues de SA ville libérée. 83 Deuxième Citation à l’ordre de l’armée (1re Division motrice d’infanterie), C. de Gaulle 16 mars 1945. 170

Après un si long et pénible parcours, qui l’a mené de la Montagne Noire, aux geôles espagnoles jusqu’à Bizerte et les champs de bataille d’Italie, de Provence, et d’Alsace, Gaston ne vivra pas cette émotion. Ordre va être donné à la D.F.L. de se rendre dans les Alpes-Maritimes. Quant à Lauterbourg, dé- truite à 90%, elle devra encore attendre le 19 mars 194584, avec Wissembourg, pour être l’une des dernières communes libé- rées de France. Sur le front est, l’Armée rouge a lancé une offensive sur l’Oder et pénètre en Allemagne. Pour la Wehrmacht, il faut d’urgence des troupes, prélevées en Alsace, pour l’arrêter. Ainsi s’achève Nordwind, la dernière grande offensive allemande sur le front ouest, qui grâce à la ténacité des alliées n’a pas atteint ses objectifs. Les alliées reprennent l’initiative. Colmar est libérée par la 5e Division Blindée le 2 février. Les Nazis opèrent néanmoins leur dernière grande rafle dans le secteur où 67 Alsaciens sont déportés de Rouffach – dans le Haut-Rhin – à Fribourg-en-Brisgau en Allemagne, avant d’être internés dans des camps de concentration. Le 5 février, les Français et les Américains font jonction à Rouffach encer- clant les troupes encore présentes dans la poche de Colmar. Le département du Haut-Rhin est définitivement libéré. Le 10 février, le général de Gaulle est acclamé à Mulhouse et à Colmar, puis à Strasbourg le 11. Mais il faudra encore quarante jours pour libérer l’Alsace du Nord. 84 Saint-Nazaire et Bouvron seront les toutes dernières communes libérées le 11 mai 1945. 171

Le 19 février 1945, la 1re D.F.L. a commencé à se regrou- per autour de Sélestat à 30 kilomètres au sud de Strasbourg. Les Alsaciens de Paris ont célébré la libération de l’Alsace, ras- semblés devant la statue symbolisant Strasbourg. Pourtant, une large bande de l’Alsace du Nord est encore tenue par la 1re Armée allemande. Le 8 mars, pendant qu’en Alsace du Nord, les échanges d’artillerie se poursuivent, la 1re D.F.L. quitte l’Al- sace pour rejoindre la frontière franco-italienne dans les Alpes. Le 15 mars est lancée l’opération Undertone (« nuance/ mur- mure ») par la 7e Armée américaine avec l’appui de la 3e Division algérienne de la 1re Armée française, qui vise à libérer Wissem- bourg jusqu’à Lauterbourg et Haguenau. Le 16 mars, tandis que l’armée américaine franchit massivement la Moselle en Allemagne, la 1re D.F.L. relève la 44e brigade américaine dans les Alpes du Sud. Pendant ce temps, le Général Guillaume a lancé, en pleine forêt de Haguenau, le 1er groupement de tabors marocains, et Wissembourg est à portée de canon. Ce 19 mars 1945, sous un ciel limpide et doux, comme un printemps de résurrection, et après un long silence de mort dans cette ville désertée, on entend d’abord le ronronnement des moteurs, le crissement des chenilles de blindés. À 11 heures, les premiers éléments de la 36e D.I.U.S. américaine pénètrent dans la cité, après une réparation sommaire du pont de la Poste, que les Allemands venaient de faire sauter dans leur retraite. À 15 heures, une longue colonne de blindés et de véhicules de toutes sortes s’avance, tandis que la population quitte lentement ses abris, poussant vivats et cris de joie. 172

Quartier après quartier, maison après maison, les sol- dats américains prennent possession de la ville. Des enfants leur tendent des pommes, et, en retour, les soldats distribuent généreusement chewing-gums, carrés de chocolat et bonbons au goût de tisane, saveurs inédites dont ils ne soupçonnaient même pas l’existence. Pendant quarante-huit heures, la cir- culation des civils reste interdite dans la ville. Le même jour, la 1re Armée française occupe Lauterbourg. La Lauter franchie, c’est toute l’Alsace qui retrouve enfin sa liberté. Le gros de l’armée américaine poursuit sa progression vers l’Allemagne, tandis que les autorités locales s’emploient à organiser les secours et à inhumer les victimes. Mais l’allégresse n’est pas générale. Les habitants sortent de longs jours passés dans les caves, à lutter contre le froid, la faim, le manque d’eau et d’électricité. Ils ont déjà connu une première libération, si brève et fragile qu’ils redoutent de la voir se ré- péter. Les tirs, eux, n’ont jamais vraiment cessé. Le feu roulant de l’artillerie allemande continue, plusieurs jours durant, à secouer la ville. Même libérée, la cité reste piégée : des mines jonchent les rues, alourdissant chaque semaine le bilan humain de la guerre. Et pendant les mois de mars et d’avril, un avion allemand surgit parfois dans le ciel, survolant la ville pour mitrailler les rues, rappel brutal de la précarité de la liberté retrouvée. 173

Manquant de tout, les Wissembourgeois s’affairent aux premières urgences : un toit, du pain, le retour de l’eau potable, le rétablissement de l’électricité, l’évacuation des gravats et des immondices. Des incendies sporadiques qui s’apparentent à des règlements de comptes, des vols et des exactions émaillent ce nouveau quotidien où le pire côtoie le meilleur. Le 2 avril, les Américains, stationnés dans Wissembourg, cèdent la place à des soldats français. Déjà fortement endommagée par les tirs d’artillerie au début de la guerre, Wissembourg a beaucoup souffert à la fin du conflit : en novembre et décembre 1944, des bombarde- ments américains avaient frappé durement à plusieurs re- prises le quartier de la gare où se situe le domicile de la famille Braun. Et après la première et très provisoire libération du 16 décembre, les Américains avaient repris leur pilonnage, visant encore la gare. La 1re D.F.L. de Gaston se trouve désormais près de Barcelonette, dans les Basses-Alpes – aujourd’hui, Alpes-de Haute-Provence. Le 10 avril, l’attaque sur l’Authion est déclen- chée, et après 12 jours de combats dans la neige et les rochers, où les transmissions sont des plus pénibles, la frontière italienne est atteinte. Les Transmissions doivent assurer le contact permanent avec les bataillons qui grimpent le col de la Lombarde obstrué par plus de deux mètres de neige fraîche. Et le Bataillon de Transmission continue de placer ses lignes en haute montagne. Après de durs combats, la vallée de la 174

Stora est atteinte et le 28 avril, à Borgo-San-Dalmazzo, on re- trouve les corps d’un caporal et d’un aspirant de la 1re Compagnie du Bataillon de Transmissions, qui avaient été faits prison- niers au cours d’une reconnaissance, laissés par les Allemands dans la prison et assassinés par un officier italien. Pressée au nord par les forces franco-américaines, à l’est par les troupes yougoslaves, au sud par les armées anglo-américaines et à l’ouest par la 1re D.F.L., l’armée allemande d’Italie capitule sans conditions. Le 29 avril, alors qu’elle s’apprêtait à investir Turin, la D.F.L. reçoit l’ordre de se replier sur la Côte d’Azur, entre Nice et Menton. La capitulation allemande est signée à Reims le 7 mai. Et la nouvelle se répand par la radio à 16h45 dans toute l’Alsace du Nord. Militaires et gendarmes tirent des salves enfin pacifiques, et les cloches des églises sonnent à toute volée pendant une heure entière. Du côté de Gaston, station- né en Provence, on entend à la radio les Parisiens fêtant la victoire. Le soir même a lieu à Wissembourg un défilé au cours duquel est exhibé fièrement, au balcon de l’hôtel de ville, le coq du Geisberg, un symbole de fierté nationale, sorti de la clandestinité et seul rescapé du monument dynamité durant 175

l’été 1940.85 Pendant la nuit, en dépit de ses faibles moyens, Wissembourg fait la fête, sans réserve ! Le 8 mai, l’Allemagne a officiellement capitulé. Et la ville se laisse aller à un moment de liesse collective, où tout le monde pavoise dans les rues aux cris de « Vive la France ! Vive de Gaulle ! Vive Leclerc ! » On chante, on danse en agitant drapeaux et lampions. Place de la mairie, devant la foule en liesse, le maire provisoire, le Docteur Ritter, prononce une allocution dont les maîtres-mots sont victoire et paix, relayés par les haut-parleurs, signe du retour du courant électrique. La foule et les autorités se rendent ensuite sur la tombe du général Douay et au Geisberg, au-dessus de la ville.86 Après plusieurs années d’interruption, les cérémonies traditionnelles du 14 juillet et du 4 août 1945 prennent une solennité toute particulière. Elles trouvent leur apogée avec la visite du général de Gaulle, le 4 octobre, symbole de la na- tion retrouvée et de l’honneur reconquis. 85 Le monument du Geisberg, inauguré le 17 octobre 1909, rappelle le souvenir des défaites de 1870, mais aussi les victoires françaises de 1793 et 1706. Il représente une victoire ailée adossée à un obélisque couronné d’un coq gaulois. Juste avant que le monument ait été détruit par les nazis en 1940, deux employés municipaux ont réussi à subtiliser le coq et le cacher jusqu’à la libération. Le coq refait donc surface pour être victorieusement brandi au balcon de l’hôtel de ville le soir du 7 mai. Par la suite, il retrouvera sa place, sur le site du Geisberg où on célèbre son retour le 14 juillet, et l’inauguration du nouveau monument en novembre 1960. 86 Sur l’évacuation, le retour et la libération des Wissembourgeois, de nombreux documents, réunis par Bernard Weigel, sont consultables aux archives municipales de Wissembourg. 176

La D.F.L. s’installe en région parisienne à partir du 1er juin. Le 18 juin, pour le 5e anniversaire de l’Appel, elle participera aux Champs-Élysées, au grand défilé de la Victoire. Le 28 juin, le Bataillon de Transmissions est cité à l’ordre de l’Armée. Certes de manière moins spectaculaire que celle des autres armes, il avait sans relâche assuré son obscure mission. Le 1er Bataillon de Commandement des Transmissions Division- naires est dissous le 31 juillet 1945.87 Début août, la Division quitte l’Allemagne et stationne entre Bourges et Angoulême. Elle est dissoute le 15 août 1945 et devient une division comme les autres au sein de la 1e Armée française. Elle a perdu 5 000 hommes, tués, blessés ou disparus.88 Gaston est finalement démobilisé le 15 octobre. Il fait partie des deux seuls hommes de sa section d’origine à avoir survécu à cette guerre – 50% des pertes ont eu lieu rien qu’à Montefiascone lors des deux minutes de l’attaque aérienne. Il sera décoré le 19 octobre 1944, pour son audace payante à Toulon. 87 Guillaume Piketty, Français libres à l’épreuve de la Libération, Revue historique des armées, 2006, 245, p. 27-35. 88 La 1re D.F.L. fut une division absolument unique en son genre, où chacun, du général au simple soldat, s›était engagé volontairement pour la libération de la France. Sur un total de 1 042 Compagnons de la Libération (dont 238 à titre posthume) faits par le général de Gaulle « pour s’être particulièrement signalés dans l’œuvre de la Libération de la France et de son Empire », 366 (dont 78 à titre posthume) ont appartenu à la 1re D.F.L. 177

Sa citation mentionne : « Jeune soldat évadé de France. A eu, au cours des opé- rations engagées pour la prise de Toulon, l’initiative d’entrer en liaison avec un réseau radio ennemi. A entravé le trafic de ce réseau et par la suite a contribué par les ordres donnés, à jeter la confusion parmi l’ennemi, et permis la reddition de batteries allemandes. » Il sera cité aussi au titre de la 1re D.F.L., le 5 octobre 1945, et décoré de la croix de guerre avec étoile d’argent, de la croix de guerre avec étoile de bronze et de la médaille des évadés. Il ne voulait pas de la Légion d’honneur. 178

05 Chapitre 5 Le carnet Les témoignages des conditions de détention à Mittelbau-Dora et dans les camps annexes, qui nous sont parvenus, décrivent l’horreur brute et l’abjection. La plupart sont des souvenirs écrits de retour de déportation. Les documents rédigés au jour le jour, dans ces lieux-mêmes, sont exceptionnels. Au milieu de cet enfer infâme où la violence et les humiliations règnent en maître, au plus noir de l’abîme, scintille encore une fragile lumière qui s’appelle Jacqueline. Pour Jean-Pierre, sa lutte pour la vie prend la forme d’un calepin qu’il s’est confectionné avec une planchette de bois, des clous et un assemblage de feuillets de papier soustraits à l’administration. 181

À partir de janvier 1945, cinq mois presque jour-pour- jour après son arrivée – et tandis que son frère combat sur le front alsacien – il entame une sorte de journal qu’il adresse, comme des lettres quotidiennes, à Jacqueline, sa fiancée. Ce carnet est un document rare. Il s’agit moins d’un témoignage sur l’enfer du camp de Rottleberode qu’une bouée de sauve- tage pour lui permettre d’y survivre. Sa description de la vie dans le camp semble édulcorée, comme pour ne pas effrayer sa lectrice virtuelle ou en cas de découverte inopinée du carnet par un kapo. Mais on devine l’indicible. Il prend la forme de l’obscurité, des alternances de froid et de chaud, de l’obsédante torture de la faim, de la solitude, de l’oppression incessante, de la promiscuité, du lent glissement vers l’anéan- tissement physique et psychologique. Les mots, tracés au crayon par la main de Jean-Pierre sur le papier fragile, portent pourtant en eux une force vitale puissante et une authentique humanité. Il lui faut garder en éveil une vigilance et une prudence constantes. Sa parfaite maîtrise de l’allemand lui a été vitale. Elle lui a permis de comprendre ces ordres hurlés en allemand, de saisir très vite les codes de cet univers concentrationnaire – de sa capacité d’y survivre dépend sa capacité de le comprendre. Il est amené souvent à faire office d’interprète. Elle lui évite d’intégrer les Kommandos les plus pénibles, même si elle a failli lui coûter cher une fois. Pour survivre dans le camp, il est préférable de passer inaperçu. Or, ni sa taille ni sa qualité d’interprète ne lui permettent de se fondre dans la masse. 182

La lecture du calepin de Jean-Pierre nous apprend qu’invariablement, le réveil se fait entre 3h15 et 4 heures du matin et commence par l’épreuve de l’appel dans la cour, même au plus froid de l’hiver. S’ensuit une marche de quinze à vingt minutes vers le train qui les achemine vers l’usine de Thyra ou, au nord-ouest vers le camp de Mittelbau-Dora. Faute de train – du fait de pannes ou de bombardements – le trajet d’une quinzaine de kilomètres doit parfois se faire à pied, quelles que soient les conditions météorologiques. Ce sont leurs lieux de corvée – tunnels-usine, terrassements – dans des conditions de pénibilité extrême, avec de très courtes pauses – quelques minutes à 7 heures et une demi-heure à 11h30 pour la soupe – et des repas misérables. Vers 17 heures, c’est le retour aux baraquements, un autre recensement, de- hors toujours. Ici aussi, tant que le compte n’est pas juste, il faut recommencer et cela peut durer plusieurs heures, même par grand froid. Jean-Pierre ne mentionne pas dans son car- net que ceux qui avaient le malheur de s’évanouir étaient achevés. C’est le règne du chacun-pour-soi, des règlements de comptes entre humains transformés en fauves. La mort est rarement décrite par Jean-Pierre, mais on la sent rôder tout près, froide et impitoyable envers ceux dont la lutte intérieure s’étiole. Elle n’est pas souvent relatée mais elle est là ; elle est banale. Il ne décrit pas le visage des suppliciés, « on ne peut pas y toucher ».89 89 Walter Spitzer. Citation France Info. 183

Il évoque, en l’effleurant, le zèle et la brutalité des kapos et des chefs de dortoir, bouffis de violence et au service d’un statut qui leur confère quelques privilèges, un lit individuel ou davantage de nourriture. Ce carnet, c’est aussi son combat personnel contre la mort. Les nuits sont rarement propices au repos. On essaie de dormir, littéralement côte-à-côte sur les lits superposés, tantôt dans le froid extrême, tantôt dans la chaleur étouffante de locaux surpeuplés et aux fenêtres invariablement fermées. Le réveil est la première souffrance du jour, surtout après des rêves peuplés de gens qu’on aime et des plats les plus succulents du monde. Il lutte entre espoir et nostalgie : « À travers les fenêtres on voit vaguement les pentes boisées et enneigées des premiers contreforts du Harz. Je ne peux les voir sans songer à mes montagnes et à tous les plai- sirs que j’y ai éprouvés, en hiver comme en été […] Dimanche 22 janvier. Il est inutile d’essayer de faire quelque chose de suivi. Quelques notes de temps à autre, hâtivement, conversations à bâtons rompus – sauf peut-être le dimanche –. Deux voleurs ont pu être pris ; l’un hier soir, l’autre pendant la nuit en flagrant délit. Ils sont dans la cour, accroupis et tiennent un tableau. Depuis quelques jours, rêves tous plus ou moins abracadabrants. 184

Il est vrai que je n’occupe pas plus d’1m20 de la longueur de ma paillasse, le restant pris par mon sac. La position doit y faire quelque chose. Espoir plus que jamais. […] Je peux me figurer à toute heure du jour ce que font mes parents, ma sœur, mon frère. Et je suis loin d’oublier que, comme on le chantait il y a huit jours, « dans un coin de mon pays, une fille m’a souri ». Et si je peux voir tous les miens sans peine, dans un cadre qui m’est aussi familier, il n’en est plus de même pour elle. Bien sûr il me suffit de fermer les yeux pour te revoir avec netteté, comme je t’ai vue la dernière fois à St-Sulpice ou même avant depuis le premier jour. Mais petite Line, je ne sais plus rien de toi. Tu as sûrement un poste, je ne sais où. Et je ne peux pas me figurer l’endroit où tu vis, le milieu dans lequel tu te meus. Je prends plaisir souvent à te voir dans cette école de Bussière qui m’est familière, uniquement pour te revoir en pays de connaissance. Autrement, je ne peux te voir que comme suspendue entre ciel et terre, sans cadre. » […] Vendredi 26 janvier. Journée fertile en émotion. Seulement 3 engueulades du kapo dont la 3e devant tout le monde, pen- dant la soupe. Tout cela pour avoir servi d’interprète à ce pauvre Gaby, de plus en plus terrorisé par son Vorarbeiter. Les Français en ont encore une fois pris pour leur grade : traîtres à la patrie, vagabonds, planqués, paresseux… toute la kyrielle y a passé. L’assaut a duré une bonne dizaine de 185

minutes, et je suis heureux de ne pas avoir bronché. J’ai subi la douche en le regardant simplement sans parler et en m’at- tendant à recevoir une raclée à chaque nouvelle reprise. Ce n’est d’ailleurs que partie remise. Je vais pouvoir prépa- rer mes côtes. Le plus à plaindre dans l’histoire est Gaby. Il faudra que je lui parle ce soir […]. Mon patron avait assisté de loin à la scène et m’a demandé des explications que je lui ai fournies volontiers. Il a été très chic, voulant intervenir de suite. Heureusement que j’ai pu l’en dissuader. […] Grandeur et servitude de la fonction d’interprète… Par ailleurs, je suis mal en point. Douleurs dans les jambes et le dos. Quelque grippe peut-être ? Mais je n’ai pas l’inten- tion de me laisser faire. Avec la neige qui tombe déjà toute la journée il va peut-être faire moins froid. Ai vu hier soir en me lavant un Polonais se servir de mon blaireau disparu depuis deux mois. Assez curieux comme état d’esprit ... Le souvenir de ma petite Line ne me quitte pas. Que fait-elle ce soir ? » Et plus loin : « Je voudrais aussi n’être une fois que ce que je suis, un pauvre gars loin de chez lui, loin de son amour surtout, qui souffre de la peine de sa Line, et non pas celui qui a eu une attitude magnifique devant le kapo ou celui qui a toujours le sourire aux lèvres pour remonter le copain. Mon amour, que ne puis-je te dire tout bas, tout contre ton oreille toute mon impatience de te retrouver, mon désir 186

de te faire oublier les mois de séparation ? Combien de fois ai-je déjà pleuré à nos retrouvailles ? Toujours lorsque je croyais te serrer contre moi, mes bras se sont refermés sur le vide. » Il a un regard empli de compassion pour beaucoup de ses camarades, écartelés entre le travail, indispensable pour être « payé » – de quoi s’acheter du mauvais tabac et quelques essentiels comme les tickets de rationnement pour leurs maigres repas – et l’absence de travail – dans son calepin, Jean-Pierre parle de « chômage » – qui signifie oisiveté et com- plet dénuement, synonymes de sombres perspectives pour ces camarades sans étincelle, trop vides déjà, même de pen- sée.90 À la fois désabusé par les mots de ses compagnons et hanté par une crainte quasi instinctive que ce futur rêvé ne vienne jamais, Jean-Pierre réprime l’obsession du retour qui s’égrène, phrase après phrase, chez les prisonniers. Il s’efforce de garder la lucidité, de tenir debout dans ce monde où tout semble vouloir l’engloutir, tout en maintenant intacte sa vo- lonté de survivre. C’est une lutte sans trêve, silencieuse mais farouche. Contre la maladie, la brutalité et la déshumanisa- tion, il érige ses armes invisibles : la compassion pour ceux qui l’entourent, les gestes d’entraide, et surtout l’évasion in- térieure. Dans les replis de son esprit, il se blottit dans les bras imaginaires de sa fiancée, s’accrochant à la perspective d’un retour vers un futur lumineux, fragile et incertain, mais ca- pable de donner un sens à chaque instant de souffrance. 90 Les témoignages qui nous sont parvenus décrivent beaucoup plus crûment « ces loques qui se traînaient, une horde de cadavres ambulants », dans l’attente d’une lente et inéluctable mort. 187

Il écrit : « L’heure de marche du matin ou du soir me semble toujours très courte. Je ne regarde plus le paysage que je commence à connaître suffisamment. Je ne vois que par mes yeux intérieurs… Je pense au retour, sans cesse. Et je vois tou- jours la même chose : un quai de gare ensoleillé – je crois que c’est la gare du Dorat – Line sur le quai, le train qui me ramène entre en gare, je te serre dans mes bras et c’est tout. Arrivé là, je ne peux plus penser à une suite possible, l’instant sera trop beau. Et je recommence le rêve indéfiniment, jusqu’à l’arrivée et au réveil brutal. » Il parle de littérature, reprend des citations latines, des textes de Péguy et un poème de Hugo von Hoffmannsthal retranscrit – par un de ses camarades prénommé Michel et sujet de réflexion avec lui – dans sa langue originale allemande et que Jean-Pierre promet à Jacqueline de lui traduire à son retour : BALLADE DES ÄUSSEREN LEBENS Und Kinder wachsen auf mit tiefen Augen, Die von nichts wissen, wachsen auf und sterben, Und alle Menschen gehen ihre Wege. Und süße Früchte werden aus den herben Und fallen nachts wie tote Vögel nieder Und liegen wenig Tage und verderben. Und immer weht der Wind, und immer wieder Vernehmen wir und reden viele Worte Und spüren Lust und Müdigkeit der Glieder. Und Straßen laufen durch das Gras, und Orte 188

Sind da und dort, voll Fackeln, Bäumen, Teichen, Und drohende, und totenhaft verdorrte... Wozu sind diese aufgebaut und gleichen Einander nie ? und sind unzählig viele ? Was wechselt Lachen, Weinen und Erbleichen ? Was frommt das alles uns und diese Spiele, Die wir doch groß und ewig einsam sind Und wandernd nimmer suchen irgend Ziele ? Was frommts, dergleichen viel gesehen haben ? Und dennoch sagt der viel, der « Abend » sagt, Ein Wort, daraus Tiefsinn und Trauer rinnt Wie schwerer Honig aus den hohlen Waben.91 91 BALLADE DE LA VIE EXTÉRIEURE Et des enfants grandissent avec des yeux profonds Et qui ne savent rien, grandissent et meurent Et tous les hommes suivent leur chemin. Et l’amertume des fruits se change en douceur Et ils tombent la nuit sur le sol comme des oiseaux morts Et demeurent quelques jours puis se corrompent. Et toujours souffle le vent, et toujours et encore Nous entendons et prononçons des paroles nombreuses Et ressentons la jouissance et la fatigue dans nos membres. Et des rues courent à travers l’herbe, et il y a des places habitées Ici et là, emplies de flambeaux, d’arbres, d’étangs Et de menace, et de dessèchement mortel... Pourquoi ces lieux sont-ils bâtis, et n’y en a-t-il jamais Deux semblables ? et pourquoi en nombre infini ? Quels changements produisent le rire, les larmes, la pâleur ? Que nous importe tout cela, et tous ces jeux, A nous, pourtant adultes, éternellement solitaires, A nous qui ne cherchons jamais un but à nos errances ? Que nous importe d’avoir vu tant de choses pareilles ? Et cependant, il dit beaucoup, celui qui dit : « soir », Un mot, d’où s’écoulent mélancolie et affliction, Comme un miel lourd s’écoule des rayons évidés. (Traduit par Jean-Yves Masson) 189

« Le poète solitaire ? Vigny ? Musset ? La question mé- rite réflexion. Mais je manque de données précises, mes souvenirs littéraires sont plus que vagues. » Le dimanche est un jour de repos. Jean-Pierre en décrit l’atmosphère au block : « Ceux qui ne travaillent pas et l’équipe de nuit – la Nachtschicht – comme on l’appelle ici, sont encore couchés. Le tableau vaut la peine d’être vu : des couvertures, des ca- potes, les paillasses, des têtes plus ou moins emmitouflées par-ci, par-là, des cartons accrochés au plafond par endroits. De temps en temps, une couverture qui remue, un lit qui grince. Repos au camp. Il en sera ainsi toute la journée, sauf à l’heure du repas et de l’appel. » Mais le dimanche c’est aussi le jour, particulièrement désagréable, du Laüse kontroll – la détection des poux – et de la désinfection des détenus obligés tour à tour de se plonger dans la baignoire remplie du liquide noir nauséabond.92 C’est aussi l’humiliante tonte corporelle intégrale : « […] journée marquée d’une pierre blanche d’autant plus que nous nous sommes régalés, si l’on peut dire, d’une demi-boîte de haricots verts à sept… […] La lumière toujours mauvaise, je n’y vois que très peu pour écrire. 92 Du crésyl, un désinfectant contre les poux. 190

Tonte du travailleur, cela me semble normal maintenant mais la première fois, c’était terrible à en pleurer. Comme quoi le Gewohnheitstier93 n’est pas un mythe. Quelque part à l’autre bout du dortoir, un chant : Dans un coin de mon pays… » Les règlements de compte entre détenus sont fréquents, y compris pour préserver l’hygiène autant que faire se peut : « Les couchés-habillés de la nuit dernière se sont vus gra- tifiés d’une bonne douche froide, puis comme réaction, d’une bastonnade maison. Cela peut paraître dur et cruel, mais il faut prendre des mesures exceptionnelles en ce moment. Nous sommes trop nombreux au dortoir pour permettre à quelques salopards d’infester tout le monde avec leur vermine parce qu’ils craignent l’eau. Il y fait d’ailleurs tellement chaud que l’on peut se permettre de dormir déshabillé et sans couverture. Le chauffage est du genre “animal”. Nous nous réveillons chaque matin cette semaine sans lumière. Alerte ! Et comme je couche actuellement dans un lit du bas, je suis obligé de m’habiller et de plier mes cou- vrantes presque accroupi. Le plafond est trop bas pour que je puisse m’asseoir convenablement. Malheur à celui qui n’a pas d’ordre. » 93 Mot signifiant « force de l’habitude ». 191

L’essentiel de ses descriptions porte ainsi sur les conditions de vie au sein du dortoir, les vols et les bagarres, les tensions entre nationalités et la lutte viscérale pour un peu de nourriture : J’ai de plus en plus faim, d’une façon permanente, aus- si bien avant que pendant et après les repas. On ne peut guère appeler repas que la soupe de midi, les deux ou trois minus- cules tartines du soir ne méritent pas ce nom et encore moins celles de la pause du matin. Je dispose encore heureusement d’une certaine réserve qui commence à fondre. […] Lundi 29 [janvier 1945]. Drôle de journée de repos hier. Le commencement a été l’arrivée dans la nuit de vendredi à samedi de 450 nouveaux. Nous ne les avons pas vus, ils dormaient encore quand nous sommes partis au travail. Samedi soir les « enfants de la nuit » viennent nous dire que nous ne reverrons pas nos places, elles ont été prises pour les nouveaux. Cela n’a rien d’étonnant, il fallait des places, et était normal que l’on prenne celles des Français. Nous voi- ci sans domicile. Il va falloir coucher à deux dans les lits. Alerte. Heureusement, il y a maintenant une veilleuse. Et je trouve un lit pour moi tout seul, mais il me faudra dé- gager au retour des Nachtschicht. Je prends alors la place d’un copain qui travaille jusqu’à midi et à partir de cette heure, je suis encore sans domicile jusqu’au soir. 192

Pour terminer dignement la journée, le Stubendienst ramasse les gamelles pour servir de la tisane aux nouveaux qui n’ont pas de vaisselle. Inutile de dire que je ne l’ai pas revue. Il va falloir employer le système D à midi si je veux manger. Et voici la nuit. Je suis couché moitié sur la paillasse, moitié sur la bordure. L’atmosphère est irrespirable. Il ne faut pas songer à dormir. Je ne peux que rêver tout éveillé. Mardi 30. Après la nuit dans un four, la nuit dans la glacière ? J’ai dû m’habiller au milieu de la nuit tellement j’avais froid. Mercredi 31 janvier. Enfin une nuit normale. J’ai dormi habillé. Le matin, saignement de nez pendant plus d’une demi-heure. Cet après-midi, dégel et pluie. Toujours sans gamelle, je l’ai remplacée par un fond de tonnelet qui contient bien 5 L. Un camarade de St-Sulpice doit me l’arranger. Mercredi 7 février. Nous avons rejoint hier soir nos an- ciennes places non sans mal. Que je n’oublie pas que depuis lundi de la semaine dernière, nous touchons chaque jour une dragée vitaminée. Encore un voleur pris en flagrant délit cette nuit vers 2h. J’ai depuis hier un cafard noir, je ne sais trop pourquoi. Peut-être pour changer un peu ? Comme cela ne sert à rien il n’est pas nécessaire d’en dire plus long. « Jeudi 8 [février]. Tentative d’évasion de M. et Pol. Ils se sont fait reprendre dans la matinée […] J’ai été inquiété parce que j’étais au courant et je n’ai rien dit. 193

Rien à manger de deux jours, travail à la Transport-Kolonne avec recommandations toutes particulières du commandant au kapo et suppression de tabac pendant 3 mois. Pour la croûte, les copains ne m’ont pas laissé tomber. J’ai mangé comme d’habitude hier, bien qu’avec un peu de retard. Question travail, je suis resté au transport pendant deux heures à peine, le temps que mon patron fasse les démarches nécessaires pour me faire revenir […] Il ne reste que la priva- tion de tabac, la meilleure monnaie qu’il faut au camp. » Chaque objet du quotidien est un trésor précieux. Tout sert : le fil de fer pour attacher les chaussures, les chif- fons pour en faire des chaussettes, le papier pour rembourrer les vestes et écrire. Et tout peut être volé au moindre instant d’inattention. « … Hier soir, j’ai constaté la disparition de ma brosse à dents. Toutes les recherches ont été vaines. C’est une perte irremplaçable, il est impossible de trouver à en acheter. » Les Polonais et les Russes sont coutumiers des vols. Il tient du miracle que son carnet-journal, qu’il a déjà failli perdre, ait traversé les affres de cette période si noire. « Une fois de plus les Français se sont vus délogés de leur place du camp. Je suis de ce nombre depuis samedi soir. J’ai trouvé un lit à partager samedi et dimanche avec Pudding. Maintenant, lit d’un Nachtschicht. 194

Avons fait plusieurs fois route à pied la semaine dernière. C’était une semaine néfaste à tous les points de vue. Jamais encore les soupes n’ont été si claires et si mauvaises. Les rations de margo rétrécissent à vue d’œil. […] Hier, alerte dans l’après-midi. Il y a eu 8 locos de démolies dans le secteur Berga-Kelbra. Et naturellement, nous refaisons le chemin à pied. 10-12 kilomètres chaque jour ne me font pas peur, mais il faut penser à ceux qui sont debout toute la journée. Tout le monde n’a pas ma chance… Également au manque de nourriture « soluble » et de vrai repos. Les gars ne vont pas tarder à s’en ressentir. Par ailleurs, manque absolu de nouvelles. Tout le monde, civils et internés, manque d’entrain à l’usine, plusieurs chaînes ne travaillent que très peu, pour ne pas dire pas du tout, par suite de manque de pièces. Mercredi 21 février : Mon anniversaire s’est passé dans le calme, sans discours, sans bruit. J’ai beaucoup pensé à ceux des dernières années. L’année dernière à St-Sulpice, les vœux d’Ève pour mes fiançailles, ton joli cadeau que j’ai heureusement pensé à envoyer à la maison. Peut-être l’y auras tu vu […] Il y a deux ans, assis sur l’eau, nous écrivions notre histoire sur un matériau beaucoup plus solide et plus stable […] Je me suis répété encore les promesses mille fois faites déjà, plus décidé que jamais à les tenir. 195

Dimanche 25. Encore une journée qui se termine ; il est presque 7h et depuis ce matin, il y a eu assez de mouve- ment. D’un seul coup vers midi appel, poux et pain. Un peu plus tard, soupe, l’éternel menu du dimanche – puis 2 fois queue - pour des betteraves- sans succès. Pour avoir quelque chose ici, il faut jouer des coudes et surtout encais- ser les coups de matraques. Si je pratique assez bien le premier sport, le deuxième me répugne profondément. Après avoir attendu sans succès pour la salade, je suis arrivé trop tard à la distribution de café. Mais tout cela a assez peu d’importance ! […] Il m’a semblé que même les machines se sont mises au diapason et ont fait moins de bruit que d’habitude. Elles sont arrêtées maintenant pour le nettoyage. Seul, de temps en temps, un coup de marteau ou un éclat de voix. C’est d’ailleurs l’impression de calme qu’on éprouve aussi la nuit. Il ne règne pas cette fièvre qui semble animer tout le monde pendant la journée ». À la chaleur, ennemie du soleil, a succédé le froid bru- tal de l’hiver. En cette fin février, il fait -20°C. Le vent glacé s’in- filtre jusqu’aux os. Ça lui est facile ; il y a si peu de chair pour les emmitoufler. Les gardiens sont de plus en plus hargneux. Les appels sont interminables, jusque tard dans la nuit, les pieds dans 25 centimètres de neige, sous l’éclairage des deux projecteurs des miradors. Impossible de ne pas se laisser ga- gner par le froid et la souffrance de ses morsures. 196

Ces corps qui se dandinent sous ce vent glacial qui fait trembler tout ce qui reste des maigres muscles ; les doigts paralysés qu’on ne peut pas même frictionner, sous peine de l’avalanche de coups vengeurs des kapos et qu’on n’ose à peine enfouir sous les aisselles ; les nuages de buée qui sortent des centaines de bouches frissonnantes ; et ceux qui n’exhalent plus rien mais qu’il faut faire macabrement tenir debout afin qu’ils soient comptés parmi les encore-un-peu-vivants. S’il y a du mouvement dans les rangs c’est que quelqu’un vient de s’écrouler. Ensuite, chacun retourne à son ennui, à sa peur, à sa mélancolie, à son désespoir. La faim, le froid et le travail laissent peu de place à la pensée. Un soir, après un nouvel appel et le retour précipité des déportés en vue de la pitance, l’escalier s’est écroulé entre le premier et le deuxième étage, obligeant tout le monde à retourner sur la place d’appel dans le froid glacial. Ce n’est qu’à minuit, après réparation de l’escalier, qu’enfin on est autorisé à remonter sous la cravache des gardiens. Les jours et les nuits sont de plus en plus perturbés par les alertes aux bombardements, précédées parfois par le ronronnement d’avions haut dans le ciel : « Mardi 27 [février]. L’alerte m’a interrompu avant- hier soir ; c’est devenu une habitude maintenant. Je venais de penser aux douches du matin, avec changement de linge. 350 bonshommes dans une salle où il ne devrait pas en en- trer plus de 100 à la fois. 197

Se déshabiller et prendre sa douche y devient un exploit. Je ne me suis jamais rendu compte avec tant de netteté que l’humanité dans les camps n’était pas belle à voir. La plupart des gens s’y présentent comme des squelettes ambulants. Et ceux qui ont encore de la graisse se glorifient de tatouages qui ne laissent aucun doute sur les moyens plus ou moins lé- gaux qu’ils emploient pour la conserver. » Toujours critique sur le règne des fausses nouvelles et des rumeurs fantasmées au sein du camp, il lui arrive tout de même parfois de les laisser entretenir son espoir : « On parle beaucoup de tête de pont sur le Rhin. Si cela est vrai… Peut-être pourrons-nous moissonner ou vendan- ger du côté de Saulgé ? Qu’en dirais-tu Linette ? Météo. Toujours un peu de neige le matin. Temps sec et clair pendant la journée avec un peu de soleil. Mais il est comme le tabac dans la tabatière, pas pour nous. [… ] À part cela R.A.S. Il y a Line et c’est tout. Vendredi 2 mars. Depuis hier soir, pluie, grêle, neige. Avec cela, un vent à décorner un bœuf. […] il s’amuse à nous transpercer de part en part. Et tout le monde ce matin voulait se mettre sur le côté de la colonne protégé du vent, alors qu’il est si agréable de sentir, pendant les quinze ou vingt minutes que dure la marche, un peu d’air frais frapper la figure et ramoner les poumons encrassés par le dortoir et l’usine. […] 198

Mercredi 12 mars. Je commence aujourd’hui ma troi- sième année d’interné […]. Combien de temps encore faudra- t-il mener cette vie dénuée de tout sens ? À mesure que les jours, les semaines passent, je deviens de plus en plus impatient. Pourtant, je n’ignore pas mon impuissance à faire quoi que ce soit pour que les événements se précipitent. J’ai beau me raisonner, l’impatience ne diminue pas. Je pense de plus en plus au retour. Aux SS qui s’ingénient à réduire la langue sacrée, en un « fruste gémissement pour les déportés et en aboiement pour les bourreaux94 », Jean-Pierre s’efforce de maintenir son cerveau en éveil. Il invente des jeux de l’intelligence, comme ces mots croisés qu’il conçoit en secret, chargés de sens et de symboles (page 295). « Mercredi 14 mars. Si la journée a été calme hier, il n’en a pas été de même de la soirée. L’appel semblait devoir être fait rapidement mais il manquait un homme au dernier moment, ce qui nous a valu une petite station debout d’environ 2 heures et demie, en partie sous un début de pluie. Nous ne sommes montés que vers 8h15 parce que l’alerte nous a obligés de monter. Comme il fallait faire vite, il y a nécessairement eu bousculade, et l’obscurité n’était pas faite pour arranger la situation. Ce qui fait que je me suis vu gratifié de quelques coups de matraque entre le rez- de-chaussée et le premier. 94 Jorge Semprin. L’écriture ou la vie. Paris, Gallimard, 1994. 199

Je n’en suis pas mort, mais il m’en reste des marques sous l’œil gauche […]. Distribution de pain, margo, fromage dans une demi-obscurité. Comme il ne fallait pas songer à man- ger normalement, je me suis couché. » Le jeudi 15 mars il écrit : « Il y avait du pain hier soir comme d’habitude. Et l’appel également, car on avait trouvé le manquant, noyé dans le ruisseau à une trentaine de mètres du camp. Nuit paisible après une queue pour de la chique. Pour une fois, je suis arrivé à temps pour en avoir. Aujourd’hui, boule à quatre, c’est mince mais ce n’est pas la première fois, le wagon de pain n’est pas arrivé. J’ai passé toutes mes minutes de liberté à réparer la musette de Pud. Toujours à grands coups de fil de fer. » À mesure de cette monotonie des jours sans fin de travail inutile et insensé, ses forces s’amenuisent. Le 15 mars il écrit : « Je n’arrête pas de tousser depuis que j’ai dormi avec une seule couverture samedi. J’ai rarement eu la toux jusqu’à présent, et jamais à ce point-là. Je me souviens comment tu t’inquiétais un soir à m’entendre toussoter. Ma pauvre chérie, si tu m’entendais maintenant, et si tu entendais tous ceux qui toussent encore bien, bien plus que moi. Et cela toute la nuit… Depuis deux ou trois jours, je me contente d’une tartine le soir pour pouvoir avoir un morceau de pain à man- ger l’après-midi. Comme tout le monde le sait, qui dort dîne. 200